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Le roman romand. Arditi nostalgie

Par Isabelle Falconnier - Mis en ligne le 13.08.2009 à 06:00

Metin Arditi revient, dans l’excellent «Loin des bras», sur ses années d’internat à l’Ecole nouvelle de Paudex, près de Lausanne. Intime et captivant: un événement.

Il a 7 ans. Son père et lui viennent d’arriver dans cet internat pour gosses de riches près de Lausanne. Lenny se met à jouer au baby-foot. Trois minutes après, il court après son père, le cherche, ne le trouve pas. La directrice l’arrête: «Ton père a vu que tu jouais, alors il est parti. Il était très content de voir que tu jouais bien.» Cette scène hante le début de Loin des bras, le nouveau roman de Metin Arditi, homme d’affaires et mécène genevois devenu écrivain pour de bon. Lisez «mère» au lieu de «père», et vous aurez l’histoire du petit Metin lui-même, qui a passé onze ans de sa vie, entre 1952 et 1963, à l’internat de la feue Ecole nouvelle de Paudex, à côté de Lutry. «C’est simple: le 2 février 1952, je fêtais mes 7 ans. Le 3, nous sommes partis d’Istanbul. Le 5, ma mère m’amenait à l’Ecole nouvelle.» Et repartait sans dire au revoir. Il ne la reverra plus que pendant l’été, où elle l’emmenait dans les hôtels chic de San Remo ou de Crans-Montana. Le père, homme d’affaires turc, importateur d’instruments scientifiques, se fait encore plus discret dans la vie de son fils. «Je ne leur en ai jamais voulu. C’était pour mon bien, ils me l’avaient dit.»
Il y a deux ans, après avoir terminé La fille des Louganis, Metin Arditi commence à écrire l’histoire de Vera, une professeure qui vient de perdre son fils de 12 ans et trouve une consolation à venir enseigner dans un internat suisse. Peu à peu, les personnages secondaires prennent une importance inattendue, dont notamment Gülgül, professeur de gymnastique dans le même internat, amateur de pâtisseries et de danses de salon, ancien giton au palais de Dolmabahçe à Istanbul... Metin Arditi se rend à l’évidence: le roman qui s’écrit est celui d’un huis clos où se croisent des solitudes d’enseignants et d’élèves – toute son enfance. L’Ecole nouvelle de Paudex devient l’Institut Alderson à Lutry, la directrice d’alors, madame Jomini, devient madame Alderson, et un insolent comme solitaire Lenny emprunte des bribes de l’histoire de Metin Arditi.

Huis clos fascinant. «Mais je ne voulais pas écrire un livre autobiographique. Je voulais décrire un milieu, des solitudes, des émotions. » Résultat: Loin des bras se place non du côté des enfants mais de leur dizaine de professeurs, suisses, français ou allemands arrivés là plus ou moins par hasard, tout aussi solitaires que leurs élèves. «Mon livre se passe en 1959: imaginez quelles possibilités de destins pour des adultes nés dans les années 1910 ou 1920! Deux guerres mondiales, la bombe atomique, la montée des extrémismes, le nazisme...»
Chacun garde ses cicatrices dans l’ombre, et les personnalités marquantes défilent: Gülgül, bien sûr. Mais aussi Irène Kowalski, veuve d’un mathématicien allemand proche du régime nazi, dévorée par le vice du jeu; Berthier, pour qui «la France, c’est aussi les Français», et qui s’est retrouvé au cachot pour l’avoir pensé trop haut; Brunet, célibataire homosexuel toujours chez sa mère qui photographie le Léman de manière obsessionnelle; l’Autrichien juif Nadelmann qui ne s’est jamais remis d’avoir fui le nazisme avant guerre et traduit tout Kafka pour ne pas oublier sa langue; dominant tout ce petit monde, Mme Alderson, veuve du fondateur de l’école, imbriquée dans une relation incestueuse et pathétique avec sa soeur... Le récit les suit entre septembre et décembre 1959, durant quelques mois particuliers où il est question de vendre l’institut à un groupe américain, lequel annonce qu’il fera un audit des professeurs, obligeant chacun à se remettre en question.
Microcosme fascinant où l’amour, ou plutôt le manque d’amour, et la rancoeur se côtoient en permanence, l’Institut Alderson offre à Metin Arditi un terrain de jeu littéraire parfait. Roman polyphonique à entrées multiples, Loin des bras (en sus la plus belle couverture de la rentrée!) brosse des portraits inoubliables tout en ménageant un vrai suspense. Au mieux de sa forme, l’écrivain livre un texte ciselé, émouvant, passant en souplesse et concision d’un personnage à l’autre. Avec grâce et clairvoyance, Metin Arditi fait défiler leur passé tourmenté et romanesque, leurs fantômes, leurs petits secrets honteux autant que leurs rêves de liberté.

Roman de la consolation. Surtout, placé sous le signe de cette fantastique citation de Aharon Appelfeld, «Une blessure écoute toujours plus finement qu’une oreille», il écrit le grand récit romand de la solitude et de la consolation. «C’est ça, la consolation. C’est quand on est prêt à être blessé à nouveau, explique Irène Kowalski à Vera. La voilure s’est déchirée, on l’a descendue, on l’a recousue et on l’a hissée. On reprend la mer. (...) Il a quelque chose de monstrueux, ce mot de consolation. Un beau jour, le passé se fait plus petit. Et on a honte de mieux vivre.»
Les élèves, leurs professeurs: tous, ils crèvent de manque d’amour. Ils cherchent des parents, des amants, ils cherchent des bras – si loin qu’ils sont de leurs sources naturelles d’affection. «En ce temps-là, on passait peu de temps à dorloter les enfants. C’était plus de la solidarité carcérale qui s’organisait. Du coup, nous étions plus autonomes et plus impertinents que la moyenne: l’impertinence comme une forme de revanche pour marquer son existence qui avait été niée en étant placée là.» L’amour, ils le cherchent dès que possible dans les bras des filles. «C’était compliqué, il fallait faire le mur, sortir à Saint-François le samedi et le mercredi après-midi, suivre les cours de danse où les filles des internats voisins étaient conviées.»
Ce qui l’a sauvé? «L’art! Je renouais avec mes émotions en faisant du théâtre, du piano, de la guitare, en lisant, en écrivant. Je peux dire que les arts m’ont sauvé la peau. C’est pourquoi je m’y consacre autant aujourd’hui.» Après une longue vie dans les affaires, Metin Arditi préside de fait le Conseil culturel de l’EPFL, la Fondation de l’Orchestre de la Suisse romande ainsi que sa propre fondation, qui récompense artistes et gradués de l’Université de Genève et de l’EPFL. Et un nouveau projet: avec son ami l’ambassadeur de Palestine à l’Unesco Elias Sanbar, l’OSR et le Conservatoire de Genève, développer l’éducation musicale en Palestine. Après la Palestine, Israël. Et après la musique, la danse, si possible. «Dans la danse, on se touche. Ça change tout, c’est un échange incomparable.»

Retour en Turquie. Son prochain livre plongera dans l’Istanbul du XVIe siècle, et plus particulièrement Balat, le quartier historiquement grec, juif et arménien. «Le personnage de Gülgül, dans Loin des bras, symbolise mon désir de retour, géographique et symbolique, en Turquie. Je me suis beaucoup éloigné de ma culture d’origine. En trente ans, j’y suis peut-être retourné cinq ou six fois. Quelque chose en moi est profondément oriental. Mais j’ai négligé cette part.»
Sur le trottoir de la route du Lac, à Paudex, juste avant le port de Lutry, Metin Arditi, 64 ans, regarde l’ancienne Ecole nouvelle, désormais maison privée et bien gardée. Il se souvient de tout: les fenêtres du dortoir des petits, de sa chambre d’adolescent, du réfectoire, le chemin qui menait au hangar à yoles, le ponton vermoulu, le stade de foot du Vieux-Stand où il jouait quatre fois par semaine, le saule pleureur du bord du lac, abattu depuis longtemps.
Dans deux jours, il repart en Grèce, direction l’île de Spetsès, où il a maison, bateau, ses deux filles et ses sept petits-enfants qui l’attendent pour terminer l’été. La première fois qu’il y est arrivé, il y a plus de trente ans, il a eu l’impression de «retrouver» les îles des Princes, à une heure de bateau d’Istanbul où, jusqu’à 7 ans, il passait ses vacances avec sa mère. Depuis, il a fait de Spetsès son «havre». Le plus près possible de la haute mère.

Metin Arditi, Loin des bras, Actes Sud, 428 p. Sortie 19 août.


METIN ARDITI
Né en 1945 à Ankara, il arrive en Suisse à l’âge de 7 ans. Formé en génie atomique à l’EPFL et en business à Standford, c’est en mécène qu’il crée la Fondation Arditi en 1988 à Genève. Il se lance dans l’écriture en 1998 avec des essais sur Van Gogh ou Nietzsche et des romans (dont L’imprévisible, La pension Marguerite ou La fille des Louganis) récompensés par les prix Lipp ou des Auditeurs de la RSR.
 
 





Tags: Rentrée littéraire, Metin Arditi,

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