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Palme d’or à Cannes, «Le ruban blanc» se pose en parabole sur la gestation des totalitarismes. Glaçant.
Les blés sont blonds, les enfants propres sur eux, la bière fraîche. Tout est paisible dans ce petit village allemand. Mais des «faits étranges» surviennent au cours de cet été 1913 baigné de lumière. Un plaisantin tend un câble entre deux arbres sur lequel le cheval du docteur trébuche, blessant grièvement son cavalier. Le fils du baron est cruellement molesté... Entre féodalisme essoufflé et puritanisme étouffant, la petite communauté agricole exhale des miasmes plus infects que l’odeur du chou bouilli.
Auscultant sans relâche l’âme germanique (La pianiste), détaillant la neurasthénie autrichienne (Le septième continent) et l’irruption de la violence dans l’ordre bourgeois (Benny’s Video), questionnant la représentation de la violence à l’écran (Funny Games), grattant là où les plaies du colonialisme suppurent encore (Caché), Michael Haneke construit une œuvre implacable dont la puissance évocatrice n’a d’égale que la rigueur formelle. A la clé du Ruban blanc, une interrogation: alors que tant de films ont été consacrés au fascisme allemand, pourquoi ne s’est-on jamais intéressé aux racines du mal? Le réalisateur autrichien dissèque l’œuf du serpent. Comment les jeux d’enfants tournent mal et déterminent les fours crématoires de l’avenir. Comment les zones d’ombre d’un bel été finissent par contaminer le monde entier.
A la baguette.
La paysannerie végète dans un asservissement séculaire et une obscurité spirituelle que le sermon obligatoire du dimanche ne suffit à éclairer. Contre son fils qui déplore la mort de sa mère, un agriculteur aboie: «Tu veux faire un procès au baron?» Le pasteur élève ses enfants à la baguette. Mais la violence psychologique qu’il leur inflige est infiniment plus douloureuse que les coups. Les enfants fautifs doivent arborer un ruban blanc, symbole de pureté, qui doit les inciter à rester dans le droit chemin.
Le verbe de «Herr Vater» brûle comme le glaive de l’ange. Le fils pleure lorsque le père dénonce «les frontières sévères que la loi divine a érigées autour d’un certain nerf»; la fille s’évanouit lorsqu’il tonne contre son impureté – elle a chahuté en salle. Les êtres comme le médecin dont on admire a priori la réserve, le positivisme, révèlent leur turpitude: veulerie, méchanceté, inceste... Mme la Baronne fuit son mari, écœurée par «la malveillance, l’envie, la bêtise, la brutalité» qui règnent dans la région.
Seul l’instituteur résiste aux démons. Lorsqu’il soupçonne les enfants d’avoir fomenté les mauvais coups, le pasteur se referme. A l’instar du père qui, dans Benny’s Video, efface le crime du fils, le serpent défend sa progéniture. Il lance l’anathème sur l’instituteur. Sur ce, l’archiduc est assassiné à Sarajevo, le monde va basculer. Vingt ans plus tard, les Clara, Martin et Dolfi à tresses blondes et doux minois formeront l’élite national-socialiste...
Fondu au noir.
Haneke dit se radicaliser dans la simplicité. Film en noir et blanc formellement splendide dont le naturalisme vibre d’une touche de fantastique, Le ruban blanc est construit avec une rectitude esthétique et morale irréprochable. Pas de musique, pas de psychologie, pas de mélodrame, mais des faits. Toute tentation voyeuriste est évacuée: la violence reste hors-champ, les enfants sont châtiés derrière des portes closes. Comme tous les films de Haneke, Le ruban blanc n’apporte pas de réponse, car il ressort à la parabole, non au polar: «Tout mon travail consiste à ce que vous sortiez de la salle avec, à l’esprit, des questions ouvertes.» Le dernier plan du film est à l’église. Les enfants du chœur ont des voix d’anges. Et puis, bien évidemment, fondu au noir.
ANTOINE DUPLAN
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