L'Hebdo;
2004-12-02 Le sacre de Napoléon
vire au culte
Commémoration Ce 2 décembre, la France fête avec solennité le couronnement du petit Corse devenu empereur pour mettre fin à la Révolution française. Un bicentenaire plein de nostalgie. Par Chantal Tauxe.
On 'est jamais si bien servi que par soi-même. Non content d'avoir commandé au peintre David le monumental tableau de son sacre à Notre-Dame, Napoléon fit aussi réaliser un livre du sacre, quarante planches gravées à sa gloire, rehaussé d'or et de vermillon. Une sorte de film de propagande avant l'âge. Cet automne, pour commémorer les 200 ans de ce sacre pompeux, cet ouvrage est réédité par les Musées nationaux, au prix de 12 000 euros. La nostalgie n'a pas de prix.
Dans une France qui se languit de ses splendeurs passées, et se cherche un rôle sur l'échiquier européen et mondial, la nostalgie napoléonienne reste une valeur sûre. Tous les ouvrages critiques sur l'oeuvre politique du petit Corse, insistant sur l'irresponsabilité d'un homme qui mit l'Europe à feu et à sang, et qui instilla sur tout le continent un profond virus nationaliste, ne parviennent guère à corriger la légende. Le besoin de faste républicain ou royal est trop nécessaire à nos voisins pour qu'ils tournent la page.
La dévotion que les Français portent à Bonaparte n'est pas que populaire. Avant de devenir ministre, Dominique de Villepin (aujourd'hui à l'Intérieur) a consacré au retour manqué de l'empereur après l'île d'Elbe, un ouvrage lyrique, fleurant bon la grandeur française: «Les Cent Jours ou l'Esprit de Sacrifice». Quant à l'entreprenant Nicolas Sarkozy, intronisé président de l'UMP, presque deux cents ans jour pour jour après le sacre de l'Empereur, il ne dédaigne pas la comparaison avec le conquérant Bonaparte.
Ce 2 décembre 2004, une messe du sacre sera ainsi célébrée en l'église de la Madeleine à Paris. Prochains épisodes annoncés, les commémorations d'Austerlitz (2005), de la Berezina (2012), l'abdication (2014), les Cent-Jours et Waterloo (2015), la mort à Sainte-Hélène (2021), et le retour des cendres aux Invalides (2040)... | CT
Prochains épisodes annoncés: les commémorations d'Austerlitz en 2005... et de Waterloo en 2015.
David L'oeuvre monumentale que le peintre a dédiée au sacre fait partie de l'appreil de propagande de l'empereur.
Comment les Suisses ont vécu ce couronnement
L'historien franco-suisse Alain-Jacques Tornare raconte l'équipée de la délégation suisse à Paris.
Que cela a dû être étrange, en ce 11 frimaire, an 13 de la République française, quinze ans après le début de la Révolution, d'assister au couronnement d'un empereur en France. Ce sacre est tout autant une consécration qu'une étape dans la fuite en avant du conquérant corse qui le conduira des tours de Notre-Dame aux rochers de Sainte-Hélène. D'abord premier de trois consuls en 1799, bien vite consul à vie, le voilà empereur des Français le 28 floréal an 12/18 mai 1804 parce qu'il faut bien rendre impossible le retour à la royauté, légitimer et promettre la durée au nouveau régime. Alors, s'impose l'idée du sacre. Pour la Confédération suisse nouvelle formule, tout juste âgée d'un an, c'est l'occasion à ne pas rater. Dès la séance du 12 juin, la Diète décide l'envoi d'une «ambassade extraordinaire», laquelle «consiste à faire à Napoléon Bonaparte des félicitations de la part de la Confédération suisse sur son avènement au Trône».
Le Landamman Rodolphe de Watteville dépêche aussitôt sur place en qualité de chef de la délégation diplomatique son meilleur diplomate, le Fribourgeois Louis d'Affry (1743-1810), tellement apprécié de Napoléon Bonaparte que ce dernier en avait fait en février 1803 le premier Landamman de la Suisse. La diplomatie helvétique sait alors si bien anticiper les événements que d'Affry arrive à Paris le 15 juillet, plus de cinq mois avant le sacre. En fait, il s'agit moins de faire acte de présence que de défendre les intérêts de la Suisse. En attendant un entretien avec Napoléon (qu'il aura finalement le 22 août), d'Affry s'adonne au lobbying et «fait bamboche sur bamboche». Il sera rejoint par sept autres membres de la délégation suisse à fin octobre.
Le 3 novembre, la députation au complet est reçue par Talleyrand, ministre des Affaires étrangères, qui leur annonce que le couronnement est retardé de plusieurs semaines. D'Affry obtient que les délégués puissent paraître à l'audience de l'empereur en habit noir, soit le costume de magistrat adopté par tous les gouvernements de la Suisse. On ne se refait pas dans le genre modeste! Le dimanche 18 novembre 1804, la députation est reçue par Napoléon dans son cabinet du château des Tuileries, en présence de deux frères de l'empereur, les princes Louis et Joseph ainsi que de Talleyrand. Si Napoléon n'amorce aucune discussion sur les sujets désirés, il n'en met pas moins les choses au point: «Comme chef de l'Empire français je dois être le protecteur de la Suisse et comme son médiateur je suis son ami personnel; tant que la Suisse se ralliera à l'acte de Médiation, elle sera sûre de l'amitié de la France. En restant attachés à elle, vous suivrez l'exemple de vos ancêtres.»
Préséance sur les Italiens La question de la place des Suisses dans le sacre représente un enjeu politique de taille pour une Suisse (déjà) en quête de la reconnaissance de sa particularité au sein de l'Europe. De Berne, le 16 novembre 1804, Watteville estime que «l'ambassade extraordinaire» doit avoir le pas sur les Italiens lors des cérémonies et fêtes du couronnement, «si elle est appelée à y assister» car, écrit-il à d'Affry, «vous représentez un des Etats de l'ancienne Europe, qui reçut dans tous les temps de la part de la France le plus de témoignages de considération.»
Désillusion: l'ambassade extraordinaire se transforme en simple députation: «En prenant le titre d'ambassade extraordinaire, il en aurait nécessairement fallu soutenir le faste, ce qui aurait au moins sextuplé les frais que la Diète a désignés pour cette mission», précise d'Affry au Landamman dans un envoi du 23 novembre. Réponse de Watteville au «président» d'Affry, le 30 novembre 1804: «J'avais cru que les ambassadeurs d'un pays pauvre pouvaient paraître simplement et n'en être pas moins des ambassadeurs. C'était l'ancien usage de la Confédération, mais il paraît que l'étiquette de la Cour actuelle s'y oppose. Nous saurons nous y conformer et rester modestement à notre place, espérant toutefois que ce ne sera pas d'après notre extérieur seulement qu'on appréciera les sentiments d'amitié loyaux et vrais qui ont dicté notre démarche.» Difficile de jouer dans la cour des grands!
Longtemps, la date précise du couronnement reste une grande inconnue car tributaire de la date d'arrivée de Pie VII dans la capitale. Ce n'est que le 28 novembre, que les membres de la députation helvétique reçoivent leur sésame pour le couronnement à Notre-Dame. D'Affry raconte ainsi le grand jour: «Le corps diplomatique s'est assemblé et s'est mis en marche comme il a pu, sans que les voitures aient observé un rang quelconque; les nôtres étaient des premières et des ambassadeurs nous suivaient.» Cependant, Notre-Dame - où règne surtout un froid glacial - ne fut pas facile à atteindre, car durant la nuit du 1er au 2 décembre il avait neigé jusqu'à huit heures du matin.
Il poursuit: «(...) les divers programmes insérés dans les journaux ont été exécutés à la lettre, que cette auguste cérémonie a présenté au public un des aspects les plus beaux et les plus imposants, que l'entrée de Sa Sainteté accompagnée de plus de cinquante têtes mitrées, que celles de Leurs Majestés Impériales entourées de tout ce que l'on peut imaginer de plus brillant et de plus riche en costume ont produit un ensemble si grand et si majestueux qu'il a surpassé toute attente. La manière dont l'église était ornée a encore ajouté à la beauté de ce spectacle.(...) Le couronnement a duré fort longtemps, Leurs Majestés n'ont point communié, comme cela avait été annoncé. L'Impératrice a été couronnée des mains de l'Empereur et lui après avoir pris la couronne sur l'autel, se l'est posée lui-même sur la tête. Le cortège impérial n'est revenu que de nuit. Il était six heures au moins lorsqu'il est rentré aux Tuileries.»
envol laborieux Louis d'Affry, qui dans l'âme était un campagnard fribourgeois, s'émerveillait depuis son plus jeune âge devant la moindre étincelle parisienne. Il avait donc tout naturellement été subjugué par le spectacle du pape et de l'empereur «entourés de tout ce que l'on peut imaginer de plus brillant et de plus riche en costume», le tout ayant «produit un ensemble si grand et si majestueux qu'il a surpassé toute attente».
Cependant, son avis sur l'ensemble de la cérémonie ne semble pas avoir été partagé par ses contemporains qui s'ennuyèrent ferme au cours d'une solennité froide, imposante et trop parfaitement réglée. C'est laborieusement que l'Aigle prit son envol! Aucun grand monarque dit de droit divin n'a daigné se déplacer. A vouloir singer les cours européennes, la nouvelle monarchie en fit trop et si le ridicule ne tua personne en la circonstance, on le doit à des instruments de propagande au point. Le tableau de David et les beaux livres imprimés sur ordre de l'Empereur occultèrent le fait qu'aucune vraie joie populaire ne se manifesta en la circonstance. La France n'avait pas accompli la Révolution pour voir le pape à Paris.
Il faudra le soleil d'Austerlitz un an plus tard exactement pour que le petit caporal parvienne à se faire reconnaître des souverains du continent et pour acclimater en France l'Empire, dont la dimension guerrière n'augurait rien de bon quant à son avenir politique.
Le sacre qui se déroula sans enthousiasme réel fut un acte manqué. De même, le bilan diplomatique de l'ambassade suisse fut assez maigre. Du moins sut-elle ne pas commettre de bévues, ce qui est déjà beaucoup demander aux diplomates suisses même à cette époque. L'empereur s'abstint de répondre aux sollicitations des députés.
Au moment de prendre congé, le 25 décembre, l'empereur reçoit après la messe, les députés dans le salon des ambassadeurs du palais des Tuileries. Il leur déclare: «Je suis attaché à la Suisse par son intérêt, par l'intérêt de la France, et par mon propre ouvrage. Quant aux relations commerciales, elle ne peuvent s'établir que par des conventions. La grande quantité des marchandises anglaises qui entrent en Suisse a provoqué les mesures sévères des douanes de France. La Suisse a une forte population, un grand commerce mais elle n'a pas de lois qui aient établi des douanes capables d'empêcher la contrebande, voilà qui rend la chose difficile.»
32 francs d'indemnités L'empereur complimente d'Affry, sur qui il sait pouvoir compter: «Vous avez le premier contribué à la pacification de la Suisse. Vos successeurs vous imiteront.» Le 29 décembre, d'Affry peut enfin quitter Paris. Le 4 janvier 1805, Napoléon confirme au Landamman que ces députés «ont parfaitement répondu par la manière dont ils ont rempli leur mission à la confiance dont vous les honorez. Pendant leur séjour, ils ont pu se convaincre de la ferme intention où je suis de maintenir constamment les rapports d'amitié, qui unissent les deux Etats, je désire qu'ils vous en reportent les assurances, ainsi que celles de mon estime et de mon affection pour vous.»
Chacun des membres de la délégation reçoit de la Diète «32 francs suisses par jour pour tout le temps de son séjour à Paris et pour la route aller et retour 800 francs». Quant à Napoléon, il leur fait envoyer le 10 germinal an 13/31 mars 1805 des médailles du couronnement, huit d'or et huit de bronze. La Confédération pouvait s'engager sereinement dans sa troisième année d'existence de l'ère de la Médiation. |
Alain-Jacques Tornare
Le Sacre de Napoléon, (sous la dir.) Thierry Lentz, Paris 2003.
Le Sacre de Napoléon. De David Chanteranne. Paris, 2004.
Revue Napoléon 1er. Le magazine du Consulat et de l'Empire, no 29, novembre-décembre 2004. Dossier sur le sacre de Napoléon.
Louis D'Affry 1743-1810, premier landammann de la Suisse, la Confédération suisse à l'heure napoléonienne. De Georges Andrey et Alain-Jacques Tornare. Ed. Slatkine, Genève 2003.
LOUIS d'affry Il profite du sacre pour faire du lobbying.
|