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Mis en ligne le 09.02.2006 à 00:00 |
L'Hebdo; 2006-02-09 Le singe et la femme: le couple du XXIe siècleEssai A travers les arts et les sciences, une Néerlandaise traque les apparitions de cette union déroutante. Michel Audétat s'est passionné pour ce drôle de mythe contemporain. Si la femme est l'avenir de l'homme, comme l'écrivait Louis Aragon, il est tout aussi probable que le singe soit l'avenir de la femme. L'illusion serait donc de penser que l'humanité descende du singe. Elle serait plutôt en train d'y remonter, à en croire ce que suggère Stine Jensen dans son essai Les femmes préfèrent les singes. Professeur de littérature à Amsterdam et à Maastricht, Stine Jensen explore une mythologie moderne qui unit de curieuse manière la femme et le singe. On songe bien sûr à King Kong, oeuvre fondatrice. Mais ce couple étrange se retrouve aussi dans de nombreux autres films, dans les romans de Peter Hoeg ou de Will Self, ou encore dans le travail très largement médiatisé de trois primatologues de sexe féminin: Dian Fossey, Jane Goodall et Biruté Galdikas. Stine Jensen déroule un fil d'Ariane à travers ce dédale artistico-scientifique. Elle observe tout ce qu'on a pu projeter comme rêves, idées, fantasmes ou visions d'avenir sur ce couple hybride. Et elle déchiffre ainsi un mythe contemporain où sont mises en forme nos inquiétudes devant le brouillage des frontières entre l'homme et la femme, l'humanité et l'animalité, la nature et la culture. On est encouragé à la suivre. En dépit de quelques passages hasardeux, on termine l'essai convaincu que le XXIe siècle sera simiesque ou ne sera pas. En Occident, le gorille a longtemps enduré une sale réputation. Jusqu'au début des années 30, on l'a surtout montré comme un monstre cruel et meurtrier. Mais les scientifiques font alors évoluer son image en révélant un animal plutôt tranquille et timide, végétarien de surcroît. Sorti en 1933, le film King Kong apparaît comme un compromis entre ces deux représentations. A la fois fort et faible, féroce et émouvant, mâle et enfantin, le gorille est ambigu comme sa relation avec la belle qu'il enlève. Et c'est précisément cette ambiguïté qui va nourrir la perplexité et les fièvres interprétatives, constituant ainsi un King Kong mythique et durablement gravé dans les esprits. Dans la main de King Kong Dian Fossey s'en plaignait. La primatologue accusait l'effrayante bête hollywoodienne de porter préjudice aux vrais gorilles en banalisant leur extermination. A partir de 1960, ses propres recherches sur le terrain l'ont conduite à fréquenter un animal foncièrement pacifique qu'elle donne même en exemple à l'humanité belliqueuse. Dian Fossey a développé ainsi une approche empathique et attendrie de son objet d'études que Jane Goodall va prolonger en s'intéressant aux chimpanzés, et Biruté Galdikas en jetant son dévolu sur les orangs-outans. Des femmes ambiguës elles aussi. Blanches réfugiées au coeur du continent noir. Créatures humaines immergées dans le règne animal. Surprenantes médiatrices entre la culture et la nature, qui éveillent la curiosité du public. Michael Apted tourne Gorilles dans la brume pour raconter l'aventure de Dian Fossey. William Boyd s'inspire de Jane Goodall pour écrire Brazzaville Plage . Ces femmes primatologues fascinent. Comme fascinait la comédienne Fay Wray dans l'immense main de King Kong. Les travaux de ces trois primatologues ont imposé une représentation nouvelle des anthropoïdes. Ils manifesteraient donc une conscience de soi, éprouveraient des émotions, seraient capables d'apprendre un langage... Autant de traits qui les rapprochent des hommes. Dès lors, pourquoi ne pas leur accorder les mêmes droits? C'est ce que va réclamer très sérieusement l'organisation mondiale Great Ape Project fondée dans les années 90. Elle sera assez puissante pour influencer la législation sur les expériences médicales en Grande-Bretagne et en Nouvelle-Zélande. L'homme idéal de demain L'idée que le singe ne serait pas inférieur à l'homme trace ainsi son chemin. Reste à envisager qu'il puisse même lui être supérieur. C'est ce que fait le romancier suédois Peter Hoeg avec La femme et le singe, où une épouse délaissée trouve consolation et amour dans les bras d'un singe meilleur amant que son mari. Et c'est également ce que laisse penser le récent engouement pour le bonobo. Longtemps méconnu avant d'être mis en lumière par la biologiste anversoise Ellen Van Krunkelsven, ce quatrième anthropoïde passe pour un modèle d'émancipation, ouvert aux plaisirs de l'homosexualité et aussi partouzard que Michel Houellebecq. Les mâles, en particulier, sauraient se plier à la loi des femelles et seraient capables de régler les conflits par le sexe plutôt que par la violence. Le bonobo serait-il donc l'homme idéal de demain? En décortiquant les ambivalences du couple formé par la femme et le singe, Stine Jensen révèle tout ce que cette figure mythique cristallise. Non seulement nos angoisses à voir se dissoudre la limite entre l'humanité et l'animalité, mais aussi la crise du mâle contemporain confronté à l'émancipation des femmes. | Les femmes préfèrent les singes. De Stine Jensen. Traduit du néerlandais par Micheline Goche. Seuil, 225 p. tendresse Des femmes primatologues ont fasciné en développant une approche empathique et attendrie des anthropoïdes. |









