Sadjad Ramezan-Ali n’est pas un bassidj très heureux. Non qu’il ait des doutes sur le bienfondé de sa mission (écraser la vague verte) ou que cela lui répugne de se promener chaque soir dans Téhéran, assis à l’arrière d’une moto, à frapper de son gourdin les partisans de Moussavi, au contraire. «Ne vous en faites pas, dit-il dans le lobby d’un hôtel du sud de la capitale où il a accepté de répondre à nos questions. On va tout faire rentrer dans l’ordre très facilement. On a fait nos preuves.» En vérité, les raisons de la morosité de Sadjad, un volontaire islamique bâti comme une armoire à glace, sont à la fois plus subtiles et plus nombreuses. D’abord, ce soulèvement postélectoral tombe mal – en pleine période d’examens. Sadjad, 22 ans, est né à Shahr-e Rey, au sud de Téhéran. Son entrée à l’âge de 8 ans chez les bassidji, milice montée dans les années 80 pour envoyer des enfants au front contre l’Irak puis reconvertie en gardienne musclée de l’ordre islamique, lui a facilité l’accès à l’université où il étudie la jurisprudence islamique. «Hier soir, je me suis couché à minuit, après avoir révisé, puis levé à 2 heures du matin pour patrouiller jusqu’à l’aube.» Ensuite, la mort de son camarade Hossein-Gholam Kabiri lui pèse sur le moral. Dimanche soir 14 juin, alors que leur groupe venait d’attaquer les dortoirs de l’université (les étudiants ont relevé cinq cadavres), un de ses amis en moto a été renversé par une voiture qui a pris la fuite. «C’était une Kia Pride blanche, raconte Sadjad. Elle a pris beaucoup de vitesse pour toucher la moto.» La victime, 23 ans, bassidj de Shahre Rey lui aussi, est décédée lundi. «C’est ça la liberté d’expression qu’ils réclament? Brûler des banques? Tuer des bassidji?» demande notre jeune homme avec amertume. Les insultes des jeunes qu’il bastonne désormais jour et nuit lui pèsent aussi. «Les gens, dès qu’ils voient un visage comme le mien, ils se défoulent. Et, si on leur répond, même une phrase, on est des brutes. Et dire qu’ils se proclament les intellos et les avocats de la liberté de parole! Au lieu de nous remercier de maintenir la sécurité, on nous accuse de tuer, de violer!» Mais la vraie raison du spleen de Sadjad, c’est peut-être son frère aîné, Ehsan, qui est… partisan de Moussavi et a participé à plusieurs marches vertes dans la capitale. Notre bassidj a pris à cœur de nous prouver qu’une grande diversité d’opinion existe au sein des familles iraniennes et nous a invités, le lendemain, dans un restaurant de Shahr-e Rey. Ehsan est là. Il termine ses études d’ingénieur en climatisation et ventilation. Lorsque retentit son téléphone, c’est un morceau de Shajarian, le grand musicien iranien. La sonnerie du portable de Sadjad, elle, est un appel à la prière. Ehsan aime le foot européen et le cinéma américain. Il connaît par cœur les films de De Niro et Pacino. Il a vu L’appartement, avec Monica Bellucci. Sadjaf, lui, ne regarde que des films de guerre iraniens. «On partage le même ordinateur à la maison, dit Ehsan. Mais on ne consulte pas les mêmes sites. Sadjad écrit son blog de bassidj, moi je contribue à des blogs de cinéma et de musique.»
Entre deux fils. Le père, présent lui aussi ce soir-là, ne peut pas – ou ne veut pas – se souvenir du moment où ses deux fils ont pris des directions différentes. Réparateur de tapis, compagnon d’Ali Khamenei à la révolution, Reza voue une admiration sans borne aux intellectuels révolutionnaires que furent Ali Shariati et Abdol-Karim Soroush. «Je ne supporte pas Ahmadinejad, murmure-t-il lorsque Sadjad s’est éloigné. Il nous a ramené des années en arrière, il a remplacé la pensée par la superstition, il a humilié l’intelligence du peuple iranien.» Puis, plus confidentiel encore: «Je fais mon possible pour respecter Sadjad. Il est très sensible. Mais, dites-moi, quand vous l’avez vu dans la rue, il ne portait pas de bâton, n’est-ce pas?» Hélas si. Sadjad vient aussi de recevoir un coup de fil. Ça bouge du côté de la place Baharestan, il doit y aller. Ehsan a blêmi. C’est le quartier de sa petite amie qu’il s’apprête à rejoindre.
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