Décryptages
Le «storytelling» a eu la peau du parler vrai
Il était une fois une belle histoire qui finira bien: celle de la crise. A quoi bon inquiéter le monde? Et ruiner la confiance, prémisse de retour à la croissance pourvoyeuse de profits et, peut-être un jour, d’emplois remplaçant ceux détruits par le maelström financier? Les décideurs beaux parleurs ont appris à titiller nos émotions dans le sens du «ça va déjà mieux».
UN CRIME DE LÈSE-«STORYTELLING»
Question de vocabulaire et d’entraînement à la pensée positive: la leçon a été apprise à droite comme à gauche. «Protection de la sphère privée» sonne nettement mieux que «secret bancaire opposable au conjoint», «inflation négative» est moins angoissant que «début de déflation» et «frein à l’endettement des assurances sociales» paraît plus smart que «non-indexation des rentes de vieillesse et d’invalidité».
«Combat contre l’injustice fiscale» est plus sympa que «hausses d’impôts pour les classes moyennes», «taxe sur la valeur locative» plus indolore que «double taxation du même revenu» et «déduction linéaire des frais de garde» nettement plus féministe que «forte pénalisation des couples menant une double carrière».
Au-delà des mots, les entreprises mettent le plus grand soin à peaufiner les détails de la belle histoire. Certaines, pour attester de leur bonne santé retrouvée, afficheraient des offres d’emplois ne correspondant à aucun job vacant.
Habitués à être bercés par le rassurant refrain d’une chanson douce, on en voudrait presque aux quelques iconoclastes – mal éduqués à la modernité – s’obstinant à clamer la vérité. Ainsi d’Angela Merkel affirmant qu’une partie de la dette pléthorique de certains Etats pourrait être restructurée, mettant ainsi une partie de la facture à la charge des créanciers.
C’est vrai que les besoins d’emprunts cumulés des Etats-Unis, du Japon, de la zone euro, de la Grande-Bretagne et de quelques autres dépassent le montant de l’épargne mondiale. Mais de là à réveiller brutalement les doux rêveurs, il y a une vraie faute de goût!
Tout aussi peu soucieux de la bonne humeur collective, des millionnaires américains – inquiets de l’état des finances des Etats-Unis – viennent de demander à être taxés plus. Leur parler vrai est perçu comme traumatisant. Encore un effort et les énonceurs de vérité seront exécutés pour crime de lèse-«storytelling».
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