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Le Suisse et l'animal, un couple très uni

Par Michel Audétat - Mis en ligne le 17.02.2010 à 18:06

VOTATION. Entre le Suisse et la bête s’est nouée une relation passionnelle. Alors qu’on débat des avocats pour animaux, «L’Hebdo» s’est penché sur ce couple étonnant.

L’animal n’est pas doué de parole, mais il fait parler de lui. Voilà un sujet dont on ne cesse de débattre, et souvent de la manière la plus vive: qu’il s’agisse de la chasse, du foie gras, des pitbulls, de la vivisection, de l’abattage des bêtes de rente, du loup dans nos alpages ou des obligations créées par la nouvelle loi sur la protection des animaux, les positions des uns et des autres ont tendance à prendre un tour très émotionnel.

En 1893, la première initiative populaire soumise au vote des Suisses concernait déjà l’animal. Elle proposait l’interdiction de l’abattage rituel pratiqué par les Juifs. Le Conseil fédéral avait recommandé de la rejeter. Mais les Suisses l’ont acceptée en mêlant à leur souci des bêtes une bonne dose d’antisémitisme. Les débats autour de la condition animale agissent souvent comme de bons révélateurs. En parlant des bêtes, on en dit également beaucoup sur soi.

Il en va de même avec l’initiative de la PSA (Protection suisse des animaux) qui propose d’instituer un avocat pour animaux dans chaque canton (lire en page 20). Il n’est pas sûr que les Suisses entreront dans toutes les subtilités juridiques de ce débat épineux. En revanche, il est certain qu’ils vont se déchirer sur des valeurs, affirmer des désirs ou des indignations, en un mot se révéler: c’est donc une bonne occasion de se pencher, pour mieux le cerner, sur le couple que forment le Suisse et la bête.

En janvier, une étude de l’Association allemande des commerces animaliers a estimé que les Suisses, en 2009, auraient consacré 668,4 millions de francs à l’entretien de leurs millions d’animaux de compagnie. Soit une moyenne de 238,70 francs par animal. Ils font donc mieux que les Français (178,80 fr.), les Allemands (221,60 fr.) ou les Anglais (235 fr.). De tous les Européens, ce sont eux les plus dépensiers. Quand on aime, on ne compte pas: l’argent que le Suisse dépense pour ses bêtes est le signe d’un amour passionnel.

Chats et NAC. En Suisse, il y a environ 1,3 million de chats et 500 000 chiens qui réclament chaque jour leur pitance. Tandis qu’au moins 4,5 millions de poissons nagent dans nos aquariums. Ajoutons-y les oiseaux, les lapins, les cochons d’Inde, les hamsters, les souris, les tortues, les reptiles et les diverses bêtes rassemblées sous l’acronyme NAC (nouveaux animaux de compagnie): cette population animale est déjà impressionnante.

Mais les animaux de compagnie ne sont pas seuls. Selon les chiffres d’Agriculture suisse, il y aurait également 1,7 million de bovins, 1,4 million de porcs, 400 000 moutons, 73 000 chevaux et 6,3 millions de volailles élevés sur notre sol. Ils composent le paysage animalier de nos campagnes, qui a cependant beaucoup changé au cours du dernier siècle.

Vaches et lamas. Il y a bien sûr de nouveaux venus, comme ces autruches, ces bisons ou ces lamas qui apportent une touche d’exotisme dans nos champs et nos étables. Mais d’autres animaux s’effacent. L’élevage de la chèvre a fortement reculé. Et les vaches de nos cartes postales ne sont plus forcément les mêmes qu’autrefois: des races indigènes se sont éteintes, comme la fribourgeoise qui a été supplantée par la holstein canadienne. Quant au cheval, il a été doublement vaincu: d’un côté par la mécanisation de l’agriculture, de l’autre par l’armée suisse qui s’est aussi débarrassée de lui.

Le cheval militaire avait pourtant bien résisté. En 1972, quand les Chambres fédérales ont décidé de supprimer la cavalerie, la Suisse était le dernier pays d’Europe à entretenir de telles formations de combat. Mais la population était attachée à ses derniers dragons à cheval: beaucoup de Suisses ont vécu leur disparition dans la tristesse, comme si un morceau d’identité nationale leur avait été arraché.

Comme le savent les Anniviards, qui ont relancé la vache d’Hérens et ses combats dans les années 70, l’animal peut servir à nos bricolages identitaires. Au Ballenberg, près de Brienz, fut inauguré en 1978 un Musée de l’habitat rural qui conserve non seulement des chalets d’alpage, des granges ou des caves à lait, mais aussi des races animales menacées d’extinction comme la vache grise rhétique ou la chèvre bottée. Une conception patrimoniale de l’animal fait discrètement son chemin, incitant les Suisses à regarder certaines bêtes comme une part d’euxmêmes.

Notre identité nationale pourrait d’ailleurs se raconter comme une fable animalière. De la même façon que l’Espagne s’identifie à ses taureaux ou l’Australie à ses kangourous, la Suisse est inséparable de ses vaches. Que serions-nous sans nos alpages, nos estivages ou nos fromages? Et sans le Ranz des vaches qui est notre véritable hymne national? Peut-être le Suisse aime-t-il se reconnaître sous les traits de ce solide ruminant d’apparence un peu bourrue. Victor Hugo avait écrit: «Le Suisse trait sa vache et vit paisiblement.»

Roi déchu. Il faut toutefois ajouter l’ours à la vache. C’est l’animal emblématique de la Berne fédérale, et c’est «un roi déchu» comme le rappelle l’historien Michel Pastoureau dans un livre délectable (L’ours. Histoire d’un roi déchu, Seuil, 2007). Longtemps tenu pour le roi des animaux, l’ours a été détrôné par le lion au cours du haut Moyen Age, devenant cette bête que l’on exhibe dans les foires et dont on rit. Un roi déchu dont tout le monde se moque: ce destin de l’ours parle sans doute à la Suisse actuelle, confrontée aux épreuves que l’on sait. Dans ces moments-là, quand le monde extérieur se fait menaçant, le pays est tenté de se glisser dans une autre enveloppe animale. Il se rétracte alors sur lui-même, toutes piques dehors: c’est le «syndrome du hérisson».

L’animal, qui apporte beaucoup à l’identité de notre pays, y bénéficie en retour d’une forte protection légale. Sa «dignité» est inscrite dans la Constitution depuis 1992. Et la nouvelle loi sur la protection des animaux (entrée en vigueur en 2008) leur porte une attention sourcilleuse qui va jusqu’à l’obligation de respecter la sociabilité des hamsters ou des perruches. «A bien des égards, la Suisse a adopté des positions d’avant-garde, reconnaît Philippe Roch, ancien directeur de l’Office fédéral de l’environnement et aujourd’hui consultant indépendant. C’est grâce à son système démocratique qu’elle a pu jouer ce rôle de pionnier. Il a permis au peuple d’imposer l’idée que l’animal mérite notre respect indépendamment de son utilité.»

Si la loi est égale pour tous, tous les animaux ne sont cependant pas égaux aux yeux des Suisses. Autant ces derniers vivent désormais une relation proche et affectueuse avec leurs bêtes de compagnie, autant les bêtes de rente leur sont devenues plus lointaines. Il y a 50 ans, les abattoirs et leurs bouchers aux tabliers sanglants, ne s’étaient pas encore établis loin des regards du citadin. Une proximité physique a disparu. Une distance s’est peu à peu creusée. L’animal qui se retrouve aujourd’hui dans l’assiette du Suisse est devenu plus abstrait.

Garde séparée. En revanche, la relation à l’animal de compagnie a gagné en tendresse. Les Suisses propriétaires de chiens ou de chats les considèrent souvent comme des membres de la famille. On les cajole. On leur offre des cadeaux à Noël. On les traite comme des enfants. Et quand un couple se sépare, il n’est pas rare que le sort de l’animal soulève des disputes, mais il arrive aussi qu’un accord soit trouvé pour une solution de garde partagée. Aux Etats-Unis, il existe des vétérinaires qui arbitrent les conflits du couple en déterminant quel «parent humain» l’animal préfère. Pour l’heure, ces pratiques semblent encore inconnues en Suisse.

Soucieux du bien-être de ses animaux de compagnie, le Suisse est fortement sollicité du côté de son portefeuille. Ces jours-ci, il vient d’apprendre que son chien aurait peut-être besoin de «jouets interactifs» qui lui stimulent les neurones. Il en trouvera toute une gamme sur le site www.meiko.ch, qui propose aussi de la nourriture pour animaux garantie bio et sans OGM.

Quand son animal est gravement malade, le Suisse peut compter sur la clinique vétérinaire de Zurich dont la clientèle vient de loin: l’an dernier, près de 11 000 chats et chiens auraient bénéficié de sa médecine de pointe qui inclut l’IRM, la chimiothérapie et les soins palliatifs. Cela coûte cher, bien sûr. A moins que le propriétaire de l’animal n’ait contracté une assurance. Fondée à Lausanne, en 1901, Epona fut d’abord une mutuelle chevaline avant de devenir un assureur animalier qui, désormais, s’adresse aussi bien aux éleveurs de bovins ou d’ovins qu’aux propriétaires de chats, de chiens ou d’oiseaux exotiques.

Et quand son animal meurt, le Suisse dispose de pompes funèbres ad hoc. A Montmollin (NE), la société Cremadog entend «faciliter cette douloureuse séparation» en assurant la crémation de la bête et en restituant ses cendres dans une urne en céramique, en bois ou en fer. L’affection portée à l’animal de compagnie stimule ainsi l’invention de nouveaux rites funéraires, mais revitalise aussi d’anciennes pratiques religieuses: dans certaines églises catholiques (à Bâle, Zurich, Versoix, Lausanne ou Montreux), des messes se sont déroulées devant des fidèles entourés de leurs chiens, chats, tortues, lapins ou cochons d’Inde.

People au zoo. Au-delà des animaux de compagnie, la sympathie et la tendresse des Suisses a aussi gagné les zoos où se recrutent les people du monde animal: des bêtes sorties de l’anonymat et qui se sont fait un nom. Farasi, l’hippopotame né en 2008 au zoo de Bâle. Chico et Lula, les deux loutres asiatiques qui sont les hôtes du zoo de La Chaux-de-Fonds depuis trois mois. Ou encore Finn, l’ours de Berne récemment blessé par balle après avoir agressé un homme entré dans son enclos. La presse donne régulièrement de leurs nouvelles, comme de Bratt Pitt et d’Angelina Jolie.

Mais il n’est pas interdit à votre compagnon domestique de rêver, lui aussi, à la notoriété. L’été dernier, la TSR a diffusé dix épisodes d’un concours animalier baptisé «Entre chien et chat» et dont le casting a attiré plus de mille candidatures. Emile Felber, producteur de l’émission, l’évoque comme «un grand succès qui a dépassé nos attentes. Ce qui a très bien marché, je crois, c’est notre choix de raconter des histoires entre le propriétaire et son animal.» Finalement, le concours a couronné le chien Watson et la chatte Clochette dont la TSR a parlé comme de ses «nouvelles stars».

Les politiques peuvent-ils rester indifférents à cette promotion médiatique de l’animal? Directeur éditorial adjoint d’Edipresse, Peter Rothenbühler ne le pense pas: «En règle générale, une photo de politicienne seule ne pose pas de problème. Mais un homme seul est plus difficile à vendre sur le plan émotionnel. Dans ce cas-là, il est préférable que l’homme politique apparaisse en compagnie d’un animal. Dans la perception populaire, il y a l’idée que le politicien est toujours un peu faux jeton, alors que l’animal est perçu comme pur et innocent. En le montrant à côté de lui, l’homme politique bénéficie un peu de son image.»

On dirait que ces conseils ont été suivis. L’ex-conseiller fédéral Samuel Schmid s’est souvent laissé photographier avec son chien, comme l’a fait aussi le conseiller administratif de la Ville de Genève Manuel Tornare. Quant à Daniel Brélaz, syndic de Lausanne et conseiller national, on sait qu’il profite même de ses cravates pour afficher ses sympathies félines. A l’inverse, on peut aussi nuire à la réputation d’un homme politique en affirmant qu’il n’aime pas les bêtes: l’an dernier, Lolita Morena a ainsi confié au Blick que son ex-petit ami Christian Lüscher, alors candidat à la succession de Pascal Couchepin, serait «hostile aux animaux».

En Suisse, la question animale baigne donc dans un climat émotionnel dont témoigne l’ethnologue Jacques Hainard: «C’est le thème le plus dangereux que j’aie abordé dans mes expositions, d’abord au Musée d’ethnographie de Neuchâtel, puis au Musée d’ethnographie de Genève. Les deux fois, j’ai reçu des lettres de menaces, dont certaines parlaient de détruire le musée. Pour moi qui suis un fils de paysan, les excès de compassion que les Suisses manifestent pour l’animal m’apparaissent comme une pathologie de pays riche.»

Vives pressions. Vétérinaire cantonal neuchâtelois et président de l’Association suisse des vétérinaires cantonaux, Pierre-François Gobat subit lui aussi des pressions qui ont transformé son métier: «J’ai débuté il y a 14 ans et, depuis lors, ma profession n’a cessé de gagner en exposition médiatique et en dimension émotionnelle. Les décisions que prenait alors un vétérinaire cantonal étaient beaucoup moins contestées qu’aujourd’hui. Cela nous a obligés à changer nos manières de travailler: désormais, la transparence est devenue obligatoire.»

«Il y a dans cette évolution deux aspects contradictoires, poursuit Pierre-François Gobat. D’un côté, nous devons tenir compte de cette montée émotionnelle qui pousse à la défense de l’animal à tout prix: quand on séquestre un chien, c’est souvent comme si on enfermait un membre de la famille. Mais, à chaque fois que se profile un danger, on nous demande aussi de prendre des mesures extrêmes pour protéger l’être humain. A la moindre alerte sanitaire, c’est la panique à bord. A cet égard, la crise de la vache folle a constitué un tournant.» Pour les Suisses, c’est presque un symbole: la vache à laquelle ils ont attaché une part de leur identité peut donc être saisie de démence…

C’est le versant obscur de notre empathie pour l’animal. La vache folle, le pitbull meurtrier du petit Souleyman, les oiseaux porteurs de la grippe aviaire, tout cela rappelle périodiquement que l’animal n’est pas forcément ce que l’on voudrait qu’il soit. Le voilà tout à coup inquiétant, menaçant, dangereux, nuisible: ce qui remonte alors à la surface, en suscitant des phénomènes d’emballements passionnels, c’est une peur de l’animal qui est aussi vieille que l’humanité.

«NOS EXCÈS DE COMPASSION M’APPARAISSENT COMME UNE PATHOLOGIE DE PAYS RICHE.» Jacques Hainard, ethnologue

 

L’ANIMAL POLITIQUE ET SES BÊTES

Entre l’homme politique et la bête, il s’agit d’une vieille histoire: la vie politique a souvent été décrite comme une arène où les lions et les renards l’emportent toujours sur les agneaux. La nouveauté, c’est plutôt la propension des politiciens à se montrer en compagnie d’un animal dans les pages des journaux. Peut-être espèrent-ils ainsi capter à leur profit les qualités de pureté et d’innocence que les Suisses attribuent volontiers aux bêtes.


LES ANIMAUX STARS DES ZOOS SUISSES

C’est dans les zoos que se recrutent, pour l’essentiel, les stars du monde animal. La presse donne régulièrement des nouvelles de ces bêtes qui se sont fait un nom. Quand l’ours Finn a été blessé par balles après avoir agressé un homme entré dans son enclos, son sort a d’ailleurs suscité plus de sympathie que celui de sa victime. A l’avenir, tous les animaux auront peut-être droit à leur quart d’heure de célébrité médiatique.
 
 
Lire aussi l'article "Bêtes au prétoire" de Philippe Le Bé




Tags: Suisse, animaux, votation,

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Réaction de nunuche
le 19.02.2010 à 12:59
Maestro, Quelle verve afin de soutenir les chiens et leurs...
 
Réaction de maestro
le 18.02.2010 à 19:48
En effet, on parle de plus en plus des animaux...
 



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