Tout commença le 10 août 1792 qui voit la destruction au palais des Tuileries à Paris du régiment des Gardes suisses. Le tout jeune 2e sous-lieutenant Constant-Rebecque ne doit la vie sauve qu’à une fuite éperdue. La haine du désordre est désormais son cheval de bataille.
«SANS L’HÉROÏQUE DÉTERMINATION DU PRINCE D’ORANGE QUI, AVEC UNE POIGNÉE D’HOMMES, A OSÉ PRENDRE POSITION AUX QUATRE-BRAS, JE PRENAIS L’ARMÉE ANGLAISE EN FLAGRANT DÉLIT ET J’ÉTAIS VAINQUEUR COMME À FRIEDLAND.»Napoléon dans «Le Mémorial de Sainte-Hélène»
Il ne reverra les bords de Seine que 23 ans plus tard, en compagnie des forces coalisées entrées en vainqueurs dans la capitale. En attendant, le jeune homme de guerre n’aura de cesse de prendre sa revanche, de se venger de la Révolution et de ses héritiers.
Né le 22 septembre 1773 à Genève et bourgeois de Lausanne, fils de Marc Samuel François (1729-1800), ancien lieutenant-général au service de la Hollande, Jean-Victor de Constant-Rebecque est aux antipodes de son célèbre et libéral cousin Benjamin Constant. Ses idées, qu’il a particulièrement arrêtées, il les défend à la pointe de l’épée et non d’une plume acérée.
Durant 20 ans il sillonne l’Europe à la poursuite des Français, d’Amsterdam à Berlin, en passant par Auerstedt, Erfurt, Dantzig. Précepteur du prince héritier d’Orange, il l’emmène à l’Université Oxford. Il passe au service britannique en qualité de major et aide de camp du prince d’Orange à l’armée de Wellington en Espagne, le 24 mai 1811.
Jusqu’en 1813, à l’état-major de Wellington, il a le plaisir de participer aux premiers coups de boutoir qui vont ébranler les fondements de l’Empire français. Fin 1813, Jean-Victor de Constant-Rebecque lève et commande la Légion d’Orange destinée à libérer les Pays-Bas (1).
Chef d’état-major général de l’armée néerlandaise, il est tout bonnement l’organisateur de l’armée du royaume des Pays-Bas en 1814.
Cheville ouvrière de la commission de La Haye, le général-major de Constant-Rebecque assiste le prince Frédéric, lorsque celui-ci établit, le 9 avril 1815, le commandement en chef de toutes les troupes mobiles du royaume des Pays-Bas. Il joue surtout un rôle essentiel dans la stratégie suivie lors des Cent-Jours par le prince d’Orange, contribuant ainsi largement à la défaite finale de Napoléon à Waterloo (2).
Jouant le tout pour le tout, Napoléon n’a alors qu’une idée en tête: faire avancer le plus vite possible son Armée du Nord afin d’empêcher toute réunion des troupes coalisées et de défaire successivement chacune des deux armées ennemies anglaise et prussienne. C’est sa seule chance de s’en sortir.
Contre l’avis de Wellington. Du quartier-général de Braine-le-Comte, en Belgique, à 10 heures du soir le 15 juin 1815, apprenant la marche des Français sur Charleroi, «le général-major, quartier- maître général», Constant-Rebecque, convainc le lieutenant-général baron belge Henri-Georges de Perponcher, commandant la 2e division d’infanterie, de la nécessité de conserver à tout prix le point stratégique des Quatre-Bras(3) dans le Hainaut wallon, actuelle commune de Genappe à une dizaine de kilomètres au sud de Waterloo, à la croisée entre l’axe menant de Charleroi à Bruxelles et celui reliant Nivelles à Namur.
Il s’agit d’assurer la liaison entre l’armée anglo-néerlandaise et l’armée prussienne ainsi que la défense de la route de Bruxelles, contre l’avis de lord Wellington, lequel s’obstinait à se concentrer sur le réseau routier entre l’Escaut et la Sambre, au risque de mettre Bruxelles à la portée des Français.
Contre toute attente, Constant-Rebecque va agir délibérément en violation de ce plan. Il impose à Perponcher de faire appuyer sa brigade nassaurienne de Saxe-Weimar des Quatre-Bras par celle de Nivelles et de défendre jusqu’au bout cette position, alors que l’évacuation de ce lieu, menacé par l’avance française, avait été préalablement ordonnée.
Ce non-respect des ordres sauve le lendemain l’armée prussienne de Blücher d’un désastre en empêchant le maréchal Ney de la prendre à revers et d’occuper à temps le carrefour stratégique des Quatre-Bras. L’auteur français Henry Houssaye ne manque pas de s’exclamer, dans son ouvrage sur Waterloo: «Ah! Si Napoléon avait eu pour chef d’état-major un simple Fontaine-Rebecq» (sic) [Constant-Rebecque] (4).
L’ex-empereur Napoléon a donné un récit de la bataille des Quatre-Bras dans le Mémorial de Sainte-Hélène: «Sans l’héroïque détermination du prince d’Orange qui, avec une poignée d’hommes, a osé prendre position aux Quatre-Bras, je prenais l’armée anglaise en flagrant délit et j’étais vainqueur comme à Friedland. Le prince d’Orange a fait preuve, dans cette journée, qu’il a le coup d’oeil et le génie de la guerre. Tout l’honneur de cette campagne lui appartient. Sans lui, l’armée anglaise était anéantie, sans avoir livré bataille, et Blücher n’aurait trouvé refuge qu’audelà du Rhin».
En fait, si Napoléon, en lieu et place de Grouchy, voit surgir l’armée prussienne de Blücher au moment décisif, c’est en grande partie à un Lausannois qu’il le doit, lequel ne se contente d’ailleurs pas de donner des ordres!(5) Le 16 juin, voulant se faire une idée précise de la situation, Constant-Rebecque décide de prendre seul la route des Quatre-Bras dès quatre heures du matin, les officiers de l’état-major étant en mission.
Parvenu vers cinq heures et demie du matin au croisement des chaussées de Bruxelles et de Namur, il y retrouve le général de Perponcher qui venait de faire occuper l’espace entre la ferme de Gémioncourt et l’étang Materne.
Dans son rapport au roi de Hollande, daté de Bruxelles, le 22 juin 1815, le prince d’Orange, souligna que «le quartier- maître général-major de Constant Rebecque, s’est très bien acquitté de ses devoirs et m’a rendu de grands services» (6).
C’est le moins qu’on puisse dire car ce Suisse a tout simplement amené sur un plateau la confrontation finale de Napoléon et de Wellington sur le champ de bataille de Waterloo. Un tableau le montre, cédant son cheval au prince d’Orange, au plus fort de la bataille décisive. Selon la tradition, il aurait aussi eu à Waterloo son cheval tué sous lui.
Couvert d’honneurs. Après les Cent-Jours, Constant-Rebecque est couvert d’honneurs. Le 8 juillet 1815, le roi des Pays-Bas le crée commandeur de l’ordre militaire de Guillaume en récompense de son courage et de sa fidélité (7). Il reçoit également la Grand-Croix des ordres du Lion néerlandais et de la Couronne de Chêne. Il est élevé au rang de chevalier de l’Ordre anglais du Bain, de l’Aigle rouge de Prusse, de Saint-Louis de France et enfin décoré des médailles des guerres d’Espagne et des Pays-Bas.
Avec son armée, il participe à l’occupation de la France. Infatigable pourfendeur de Révolution, le fondateur de l’académie militaire de Breda est chef d’état-major de l’armée néerlandaise en septembre 1830. On lui doit l’établissement du plan d’attaque contre Bruxelles qui a débouché sur de douloureuses pertes humaines. Il est très grièvement blessé lors du siège de Bruxelles, qui se déroule du 21 au 27 septembre 1830 et signe la capitulation après la défaite des troupes hollandaises contre les Belges.
Le 2 août 1831, les Hollandais rompent l’armistice et attaquent la Belgique; l’irréductible Constant-Rebecque contribue à organiser la malheureuse campagne des Dix-Jours, exécutée certes avec brio sur le plan militaire, mais qui fut un fiasco politiquement parlant. Il démissionne finalement en 1837 et se retire à La Haye, puis en Silésie. Il est fait baron de Constant-Rebecque le 25 août 1846 par le roi Guillaume II et meurt paisiblement le 12 juin 1850 à l’âge de 77 ans, au château de Schönflies, après avoir sillonné l’Europe et survécu à trois révolutions entre 1789 et 1848.
(1) DE BAS François et DE T’SERCLAES DE WOMMERSON le comte J., «La campagne de 1815 aux Pays-Bas, d’après les rapports officiels néerlandais», Bruxelles, 1908.
(2) Voir à ce sujet notre texte: «Etre Suisse à Waterloo ou la contribution helvétique à la campagne de 1815». In Waterloo. Lieu de Mémoire européenne (1815-2000). Histoire et controverses, 2000, p. 29-50. Voir aussi : «Les Suisses accompagnent la chute de Napoléon» in Suisse/Swiss Magazine, no 223/224, mars-avril 2008, p. 10-12.
(3) Voir au sujet de cette bataille: ARCQ Alain, «Les Quatre-Bras 16 juin 1815. Le second prélude à Waterloo», Editions Historic’One, Allonzier, 2005. Les batailles oubliées (7).
(4) HOUSSAYE Henry, «1815, Waterloo», Paris, 1898, p. 150.
(5) «Le témoignage de J. V. de Constant Rebecque sur la campagne de 1815 en Belgique». In [Société d’études historiques et folkloriques de Waterloo, Braine-l’Alleud et environs], [1970?]. p. 15-47.
(6) DE BAS François et DE T’SERCLAES DE WOMMERSON le comte J., ouvr. cit., Bruxelles, 1908, tome III, p. 467.
(7) Famille des barons de Constant-Rebecque. Impr. BCU, Lausanne, Fonds Constant II, CO II, IS Divers 19 et 39.
Dynastie
La "terrible affaire" du père de Benjamin Constant en Hollande
Celui qui fit le plus parler de lui dans la dynastie des Constant-Rebecque n’a curieusement pas droit à une notice dans le très sélect Dictionnaire historique de la Suisse qui l’occulte encore plus que le DHBS de 1924. Le DHS ne l’évoque que pour dire qu’il est le père du célèbre Benjamin Constant. Louis-Arnold-Juste Constant (1726-1812), commandait effectivement le 5e régiment suisse au service de Hollande en 1787, sans en être le titulaire, ce privilège revenant à un patricien bernois.
Doté du terrible caractère des Constant, l’oncle de Jean-Victor entretenait de longue date d’exécrables relations avec les officiers bernois habitués à plus de déférence de la part de simples sujets. De véritables complots sont ourdis contre lui, dont les responsables bénéficient d’une forme d’impunité de la part de ces Messieurs de Berne. Les troubles qui précédent la Révolution de 1788 en Hollande répandent dans les troupes un esprit d’indiscipline et d’insubordination.
Or, Constant, en ces temps de guerre civile, interdit le pillage. La situation dégénère rapidement et le 29 octobre 1787, le premier bataillon du 5e régiment suisse se mutine à Amsterdam.
Lors du procès régimentaire du 4 novembre suivant, dans le but d’identifier et de punir les soldats et les officiers compromis, le colonel accuse ceux-ci d’être à l’origine de la situation, et comme la meilleure défense reste l’attaque, surtout quand l’on tient le manche de la justice par les deux bouts, les officiers bernois le mettent en cause en retour. Situation on ne peut plus délicate, que son caractère difficile et donc son manque de diplomatie ne l’aident pas à supporter.
Le père de Benjamin Constant, conscient qu’il partira toujours perdant face aux officiers bernois sous ses ordres, s’enfuit en août 1788 sans prévenir quiconque. Benjamin et le père de Jean-Victor tentent en vain de sauver les meubles au propre comme au figuré. Cette «terrible affaire» comme la nomme Benjamin ruine son père et brise sa carrière militaire. Juste perd définitivement ses procès en juillet 1791 et doit verser d’énormes indemnités.
Cette cruelle expérience vaut au futur père du libéralisme, outre une solide hostilité envers les Bernois, une formation de juriste et de polémiste qui sera un atout durant sa longue carrière en France. Suspecté de sympathies révolutionnaires, Juste finit par se réfugier en France en novembre 1791 où il obtient la nationalité française comme descendant de protestant. Il sera réhabilité en février 1796, tandis que son fils commence à se faire un nom à Paris.
Pour en savoir plus
- Un lieu: d’inspiration classique francohollandaise, le domaine du désert à Lausanne possède un canal, unique en Suisse, directement inspiré par le séjour de Juste de Constant-Rebecque aux Pays-Bas.
- Un livre: l’ouvrage d’Alain-Jacques Tornare, Du Major Davel au Général Guisan. Illustres soldats vaudois dans le monde, Bière Cabédita, 2010.
- Une expo: l’espace consacré à Jean-Victor de Constant-Rebecque dans la nouvelle salle d’armes du Musée militaire vaudois à Morges.
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