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Par Patrick Vallélian - Mis en ligne le 23.05.2012 à 12:08 |
Ueli Maurer serait-il un conseiller fédéral plus calculateur que le laissent imaginer sa politique indécise, sa conception rétrograde de la sécurité nationale et ses nombreux échecs, notamment dans la gestion des problèmes informatiques de son Département de la défense? Le 14 mai dernier, après un nouveau tir de DCA de la presse dominicale contre le Gripen, le patron de l’armée a une nouvelle fois rassemblé les médias pour défendre le successeur annoncé du F-5. Clin d’œil. Mais au lieu de s’asseoir derrière la longue table de la salle de conférence du Palais fédéral, le Zurichois a voulu prendre l’air. Et probablement de la hauteur en se rendant dans la caserne de Jassbach, au-dessus de Thoune. Un choix en forme de clin d’œil pour ce politicien qui n’a jamais hésité à jouer avec les médias. Car JAS – pour Jakt (chasse), Attack (attaque au sol) et Spanning (reconnaissance) –, c’est en fait le nom du Gripen au pays d’ABBA, d’Ikea et d’Ericsson. Dites d’ailleurs Gripen à Stockholm et on vous demandera si vous parlez de l’animal mythique, mi-lion, mi-aigle, qui orne le blason de la province suédoise d’Östergötland, au sud de la capitale. C’est là, sur la terre des Ostrogoths, qu’est né le groupe Saab qui construit le chasseur. Le griffon figure d’ailleurs sur le logo de ce poids lourd industriel qui a réalisé en 2011 un chiffre d’affaires de 3,18 milliards de francs. En revanche, quand vous évoquez le JAS (à prononcer «yaoossss»), les visages s’assombrissent. Car l’avion, entre ses crashs à répétition depuis son lancement dans les années 80 ou ses échecs à l’export notamment en Norvège, en Inde et en Roumanie, ne fait plus rire personne au pays de Stieg Larsson. Gouffre à milliards. La raison en est simple. Ce jet est un gouffre à milliards de couronnes. En trente ans, c’est même devenu le joujou militaire le plus cher de l’histoire de la neutralité suédoise, une danseuse qui a mobilisé une grande partie des moyens financiers de la Défense, au détriment de l’infanterie, de la marine ou des nouvelles technologies. «Officiellement, le projet devait coûter entre 8 et 10 milliards de francs», explique Nils Resare, journaliste d’investigation que L’Hebdo a rencontré à Stockholm et surtout auteur d’un livre explosif (Mutor, makt och bistånd: JAS och Sydafrikaaffären) qui décrit par le menu les pots-de-vin et autres magouilles ayant permis de vendre 26 Gripen à l’Afrique du Sud de l’après-apartheid. L’histoire a même inspiré le scénario d’un film d’espionnage dont le tournage va débuter. Et au final? «L’avion aurait coûté 20 milliards de francs», lâche Nils Resare qui s’étonne de l’intérêt subit des médias suisses pour une histoire qui fatigue les foules en Suède. «Une folie d’un autre temps», résume Siemon Wezeman, spécialiste des ventes d’armes à l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI). Celui de la guerre froide. «Les Suédois se faisaient un devoir de développer leur matériel de défense pour faire respecter leur sacrosainte neutralité», poursuit Siemon Wezeman qui plaisante en lisant une double page publiée le jour même sur les espoirs d’exportations de l’avion lors d’une foire militaire à Bratislava. «Je suis sûr que Saab a payé cet article», peste-t-il. Or aujourd’hui, la perspective que les Suédois développent seuls le Super JAS, la nouvelle génération du Gripen que veut acquérir Ueli Maurer, en refroidit plus d’un, même si le débat peine encore à s’échauffer au bord de la mer Baltique. Les politiciens rencontrés au Riksdag, le Parlement suédois, la jouent profil bas devant cet avion de papier, eux qui n’approuveront qu’en décembre le programme d’armement.
«L’ENTREPRISE SAAB CHERCHE UN PARTENAIRE. DÉSESPÉRÉMENT ET LE PLUS RAPIDEMENT POSSIBLE.»Anna Dahlberg, éditorialiste à l’«Expressen», le principal tabloïd du pays
«Les dossiers de défense sont très secrets en Suède où se mêlent toujours intérêts économiques, politiques et militaires. C’est comme un tabou, reconnaît Anna Dahlberg, éditorialiste à l’Expressen, le principal tabloïd du pays. Qui paiera? Mais n’empêche, il faut poser la question. Qui va payer les 5 à 7 milliards de francs pour cette nouvelle génération du chasseur qui fait l’orgueil national, demande-t-elle. Vous, les Suisses? J’en doute. Vous êtes les clients, pas les constructeurs.» Pour la journaliste, qui suit les péripéties du Gripen depuis plusieurs années, ce sera une nouvelle fois aux contribuables suédois de passer à la caisse. «Un comble pour un petit Etat de 9 millions d’habitants, surtout en cette période d’austérité où on demande aux gens de payer plus de taxe. Est-ce que le jeu en vaut la chandelle?», ajoute la journaliste qui rappelle qu’avant d’être une polémique en Suisse, l’avion est avant tout un «scandale suédois». D’autant que les forces aériennes nationales n’ont plus les moyens de faire voler la totalité de leurs 204 JAS 39. «Une soixantaine d’entre eux seulement sont réellement utilisés. Les autres dorment dans des caves ou des hangars», révèle Nils Resare. Fierté nationale. Alors pour éviter un crash complet du Gripen et signer du même coup l’arrêt de mort de l’industrie aéronautique militaire «made in Sweden», une fierté nationale au pays de la vie en kit, le gouvernement suédois du premier ministre libéral Fredrik Reinfeldt a proposé l’année dernière un compromis. Il n’ouvrira les cordons de la bourse étatique pour développer un nouveau chasseur que si un autre pays passe commande. Le message est clair, estime Siemon Wezeman. «La Suède n’a plus les moyens de se payer son bijou. Elle a besoin de partenaires.» L’exportation pour sauver ce programme hautement stratégique et dont dépendent des milliers d’emplois: l’argument a déjà été utilisé lors de la crise économique des années 90, au moment où la question de la poursuite du développement s’est déjà posée. «Je connais d’ailleurs beaucoup de politiciens qui auraient préféré que tout s’arrête là», précise Nils Resare. Or, ils n’ont pas eu le courage à l’époque de mettre un terme à ces investissements coûteux et sans fin. Tout comme les autorités suédoises d’ailleurs, qui n’ont pas voulu affronter l’ultra-puissant lobby militaroindustriel. Il promettait déjà des flots de chômeurs en colère dans les rues. Seule concession finalement: l’armée a dû se contenter de 204 avions au lieu des 300 commandés initialement. «Ce qui fait tout de même encore des forces aériennes suédoises les mieux fournies dans le monde», ironisent Anna Ek et Rolf Lindahl, respectivement présidente et secrétaire de Svensak Freds, la société suédoise de la paix et de l’arbitrage, qui collabore avec le Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA) pour couper les ailes du Gripen. Cherche partenaire désespérément. Cette alliance pacifiste sera-t-elle assez forte pour renverser le front uni des pays neutres que sont la Suède et la Suisse? A voir au moment où les Suédois se vantent d’avoir mis la main sur un partenaire solide financièrement. Et que Berne fait comprendre qu’elle se trouve en position de force au moment de négocier le contrat d’achat. La Suisse est en effet le seul pays à avoir officiellement sélectionné le Gripen même si le chemin de croix pour Ueli Maurer passera par un vote populaire. «Une nuance dont les autorités suédoises n’ont pas voulu parler quand les médias ont fait leur une avec la décision helvétique, se souvient Anna Ek. En novembre, tout le monde criait victoire.» Or c’était avant que les Suédois ne comprennent que le processus de décision pour de tels budgets militaires prend du temps au pays d’Ueli et que rien ne bougera avant 2014. Or du temps, c’est ce qui manque le plus au Gouvernement suédois et à Saab. «Ce que cherche l’entreprise Saab, c’est un partenaire. Désespéré ment et le plus rapidement possible. Sans cela, il n’y aura pas de nouveaux crédits, pas de nouveau développement et donc pas de nouveau Gripen», analyse Anna Dahlberg. Pourquoi? Tout simplement parce que les carnets de commandes sont quasiment à sec et que Saab ne peut pas se permettre de faire tourner ses usines à vide et de payer ses équipes à ne rien faire. «Pour Saab, qui réalise 90% de ses recettes dans le secteur militaire, c’est une question de survie», poursuit la journaliste d’Expressen. L’avion pèse très lourd dans ses comptes.» Enjeu de taille. Raison pour laquelle le Gouvernement suédois qui s’est transformé en vendeur de l’avion depuis plus d’une dizaine d’années fait les yeux doux à la Suisse. Il pourrait même devenir le meilleur allié de Berne dans l’Union européenne. Et Saab est prêt à partager le gâteau du Gripen, à l’helvétiser autant que les Suisses le demanderaient, à répondre à toutes leurs exigences et même à codévelopper une machine pour le marché mondial avec RUAG, le groupe technologique et de défense en mains de la Confédération. L’enjeu est de taille pour les Suédois qui doivent compter désormais sur les talents de vendeur d’Ueli Maurer. Sauratil convaincre un peuple suisse qui doute encore de cet achat? Réponse en 2014 ou avant si les scandales et les fuites continuent à s’enchaîner du côté du DDPS. Et jusque-là les Suédois vont mettre les bouchées doubles pour décrocher d’autres marchés, notamment au Brésil ou Europe de l’Est. Il s’agit là, dit-on à Stockholm, de pays «moins compliqués». Moins suisses, quoi.
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