La lutte contre la pénurie de médecins passe-t-elle par l’évolution des études de médecine?
Il ne faut pas oublier que la formation des médecins dure environ douze ans. Les mesures qu’on prend aujourd’hui auront donc des effets dans plus d’une décennie; connaissez-vous beaucoup de domaines où les décisions ont des conséquences à si long terme? Je crois en effet qu’il y a des réorientations à prévoir. L’ajustement doit être très souple et il faut former des praticiens qui aient une formation suffisamment large pour que, à la fin de leurs études, ils puissent se répartir dans les différents domaines dans lesquels on aura besoin d’eux.
Quels sont ces domaines?
Je ne sais pas quels seront les besoins dans quatre ou cinq ans. Actuellement, on manque principalement de médecins de premier recours. Cela dit, la principale question est de savoir s’il faut faire passer tous les étudiants par le même pipeline. A mon avis, non.
Qu’entendez-vous par là?
Il faut qu’il y ait une certaine cohérence en Suisse et une compatibilité avec les formations européennes, afin de permettre les échanges. Mais, à l’intérieur de ce cadre général, je verrais volontiers une formation médicale large pendant les trois premières années. Ce serait une sorte de tronc commun. Puis, au cours des deux années suivantes, les étudiants seraient orientés différemment selon ce qu’ils veulent faire dans le futur. Certaines facultés de médecine commencent à prendre cette direction en organisant des branches majeures et mineures; il faudrait exploiter massivement cette possibilité.
Comment serait organisé ce tronc commun? Essentiellement de sciences de bas e (notamment de physique et de chimie), comme c’est souvent le cas actuellement?
Non, arrêtons tout cela. Il faudrait transformer ces trois premières années en une formation générale de médecine sur laquelle les étudiants seraient testés. Ceux qui veulent par la suite devenir chercheurs pourraient aussi suivre des cours de maths ou de physique et les approfondir ensuite. A l’issue de ce tronc commun, ceux qui le souhaitent pourraient continuer la médecine et prévoir un master consécutif qui comporterait aussi des branches majeures et mineures. Les autres pourraient faire autre chose.
Par exemple?
On a besoin d’économistes, de politiciens, de sociologues ou d’administrateurs de la santé qui connaissent bien les bases de la médecine, ce qui n’est généralement pas le cas, donc qui aient une bonne formation médicale de départ. Pendant ces trois ans, on devrait aussi commencer à former de nouveaux professionnels à michemin entre les infirmier(ère)s et les médecins, comme des case managers qui feraient le lien entre le médecin de premier recours et le personnel de santé s’occupant d’un même patient, surtout pour les malades complexes.
Cela pourrait-il contribuer à résoudre le problème du manque de médecins?
Oui, partiellement, car, à l’heure actuelle, les bons médecins sont débordés. Ils doivent s’occuper de tâches ancillaires sans grand rapport avec leur objectif prioritaire, la prise en charge de leurs patients, et pour lesquelles ils ne sont pas bien formés. Les case managers pourraient les décharger d’une partie de ces activités.
Et pour ceux qui veulent continuer leurs études de médecine?
J’ai moi-même passé près de soixante examens de médecine. Parmi mes amis étudiants, l’un est aujourd’hui psychanalyste à Genève, un autre fait de la chirurgie cardiaque dans un hôpital de pointe. Est-il normal qu’on ait tous reçu la même formation? Il n’est pas juste d’attendre l’âge de 25 ans pour se différencier. Le système actuel est trop figé et les transformations sont indispensables si l’on veut répondre à la demande de médecins, à la fois du point de vue quantitatif et qualitatif. Sinon, on aura trop de spécialistes dans certaines disciplines et pas assez dans d’autres. Au XXIe siècle, on ne peut pas former des médecins en leur proposant des cursus qui n’aient pas une certaine flexibilité.
PROFIL-FRANCIS WALDVOGEL
Né en 1936 à Baden (AG), Francis Waldvogel a été directeur du Département de médecine interne des Hôpitaux universitaires de Genève et président du Conseil des Ecoles polytechniques. Il a aussi cofondé et dirigé la Fondation World Knowledge Dialogue. Auteur, avec Pierre Dominicé, de Dialogue sur la médecine de demain, il est viceprésident de l’Association Prism (Projet de réseau intégré de soins aux malades).
Déserts médicaux
"Nos patients devront aller voir ailleurs"
Leurs cabinets resteront vides. Elle était généraliste, il était pédiatre dans une ville du canton de Neuchâtel. Cécile et Olivier* ont vécu – la première en 2011, le second l’année précédente – la même histoire qui les a conduits à mettre la clé sous la porte.
Ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé de trouver un successeur. L’âge de la retraite approchant, tous deux ont longuement préparé la relève. Ils ont mis des annonces dans le «journal jaune», comme le corps médical appelle le «Bulletin des médecins suisses» – «Zéro réponse», note Cécile. Ils ont écrit aux hôpitaux cantonaux, aux Policliniques de Lausanne et de Genève. La généraliste a contacté des collègues et même «une ancienne patiente qui était devenue médecin». En vain. La seule proposition qu’elle a reçue émanait «d’un habitant d’un autre continent qui voulait «reprendre mon affaire», mais elle n’est pas entrée en matière. Olivier a aussi écrit «à tous les patrons de pédiatrie» des hôpitaux de Suisse romande et de certains d’outre-Sarine et téléphoné aux chefs de clinique formant des internes. Sans succès. Un jeune médecin de la région, puis une jeune praticienne désirant ouvrir son cabinet ont montré leur intérêt, avant de renoncer. Cette dernière «voulait en fait travailler à mi-temps et s’installer sur la Riviera».
«Les médecins n’ont plus envie de s’installer seuls. Ce n’est pas viable si l’on ne partage pas les infrastructures», constate Cécile. Il est vrai que, à écouter Olivier raconter son quotidien de médecin, les charges administratives, les pressions des assureurs que l’ancien pédiatre qualifie «d’agressions», on comprend le peu d’attrait que suscite aujourd’hui la médecine de premier recours. D’autant, ajoute Cécile, que généralistes et pédiatres «qui n’ont rien d’un Dr. House ou d’un médecin des urgences, n’ont pas d’image médiatique». Sans compter que «le Jura est vécu comme une muraille de Chine pour les habitants du Plateau». Tous deux ont «le cœur lourd». Certes, ils ont perdu de l’argent, puisqu’ils n’ont pas touché de «goodwill», le prix de la cession de la clientèle qu’ils étaient d’ailleurs prêts à revoir sérieusement à la baisse. Mais les deux médecins s’inquiètent surtout pour leurs patients «qui devront aller voir ailleurs, alors qu’il n’y a pas de généraliste facilement disponible à moins de 20 kilomètres, souligne Cécile. Trente-cinq minutes de train, c’est impensable pour les gens âgés.» Ils sont aussi peinés pour leurs collègues, déjà surchargés et qui vont avoir un surcroît de travail. «La secrétaire de l’un d’entre eux m’a dit que, à cause de moi, elle finissait de travailler à 21 h 30», dit Olivier. «Nous sommes les premiers d’une longue série de médecins à atteindre l’âge de la retraite», constate Cécile. Et sans doute pas les derniers à laisser vides leurs cabinets.
* Prénoms fictifs.
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