Pour certains, c’est le rendez-vous des puissants. Là où l’avenir du monde se dessine à défaut de se décider. Pour d’autres comme l’intellectuel français Jacques Attali, ce n’est rien d’autre qu’un «excellent café du commerce», «où des gens se rencontrent, bavardent, se serrent la main, échangent des tuyaux et s’en vont». Quarante ans après sa fondation, le Forum économique mondial (WEF) ne laisse personne indifférent. Pas même Nicolas Sarkozy, qui sera le premier président français à inaugurer la manifestation le mercredi 27 janvier 2010. L’occasion pour lui de dénoncer encore une fois les dérives du capitalisme. Mais en fait, à quoi sert-il ce WEF qui mobilisera les médias du monde entier jusqu’au dimanche 31 janvier? Décryptage en cinq questions.
01 Le WEF, utile à l’économie mondiale?
Pas vraiment. «La liste des avancées concrètes apportées par le WEF est bien maigre», reconnaît Thierry Volery, professeur d’économie à l’Université de Saint-Gall, qui imagine plus le WEF comme un endroit où il faut «voir et être vu» avant d’être le lieu d’une profonde réflexion économique. Sergio Rossi, professeur d’économie à l’Université de Fribourg, est moins politiquement correct. «Le forum est du show-business sans aucun effet pratique pour la solution des problèmes d’ordre macroéconomique qui frappent notre planète et qui figurent néanmoins sur toutes les brochures du WEF.»
02 Le WEF, une vitrine de la Suisse?
Assurément. Le WEF sera cette année, encore plus que par le passé, la revanche de cette Suisse snobée par le G20, insultée par l’Union européenne et mise à l’index par les Américains. Une semaine durant, notre pays accueille le plus prestigieux sommet entre l’économie, la politique et la société civile avec des patrons, des présidents de marque. Pas étonnant que la présidente Doris Leuthard, la ministre des Affaires étrangères Micheline Calmy-Rey et le ministre des Finances Hans-Rudolf Merz participent cette année à ce G20 puissance 1000. «N’étant pas membre des grands clubs, la Suisse utilise le WEF pour faire entendre sa voix et pour défendre ses intérêts», souligne Thierry Volery. Et ce qui ne gâche rien, c’est que le WEF rapporte plus qu’il ne coûte. En 2002 par exemple, ses retombées ont été estimées à plus de 50 millions de francs.
03 Le WEF pour changer le monde?
Clairement non. Fondé en 1971 par Klaus Schwab, professeur d’économie à l’Université de Genève à l’époque, le WEF s’est donné comme mission, notamment cette année, d’«améliorer l’état du monde: repenser, redessiner, reconstruire». Vraiment? Sergio Rossi ironise. «Le WEF sert surtout à nouer des contacts entre politiciens, économistes et entrepreneurs désireux de faire des affaires à travers les cinq continents et sur les marchés globalisés.» Bref, c’est l’endroit rêvé pour «réseauter» et échanger sa carte de visite, reconnaît Fredy Hämmerli, fiscaliste et patron de l’agence de presse financière Swisscontent. «Davos permet aussi une certaine confidentialité pour des réunions et des pourparlers entre entreprises.»
04 Le WEF, un rendez-vous historique?
Plutôt médiatique. Le sort de la guerre froide se serait joué à Davos dit-on, lorsque le ministre des Affaires étrangères allemand Genscher a appelé en 1987 l’Ouest à coopérer avec l’URSS en pleine perestroïka. Traduction: si vous investissez des milliards de dollars à l’Est, vous accélérez la chute du mur. Ce qui sera fait en 1989. Autres moments forts: la déclaration signée entre la Grèce et la Turquie en 1988 éloignant le spectre d’une guerre ou la rencontre en 1992 entre le président sud-africain Frederik de Klerk, Nelson Mandela et le chef zoulou Mangosuthu Buthelezi. Mais qui se souvient encore de tout cela? Quant à l’événement fort de cette année, il pourrait consister en la visite du fils et probable successeur du colonel Kadhafi, Saïf Al-Islam, pourtant interdit de WEF comme tous les Libyens: il pourrait débarquer cette année dans la station grisonne avec les deux otages suisses dans ses bagages. Histoire de clore la crise entre Berne et Tripoli. C’est du moins ce que laissent entendre des sources libyennes, alors que le WEF ne fait pas de commentaires.
05 Le WEF a-t-il tué l’altermondialisme?
Oui. Il y a dix ans, les vitres McDonald’s de Davos volaient en éclats sous les pierres des altermondialistes. Davos était alors le symbole de cette mondialisation sans limite. Et aujourd’hui? Plus rien. Même le forum social mondial créé pour concurrencer le WEF s’essouffle. «L’opinion publique s’est rendu compte que le WEF est une coquille vide pour le sort de notre planète et qu’il est dès lors inutile de s’acharner à lutter contre le néant habillé en sommet des Grands de la Terre», analyse Sergio Rossi. Paola Ghillani, prêtresse du développement durable, abonde. «En se noyant dans un océan de discussions, le WEF a peut-être perdu sa raison d’être et son profil.» Il faut dire aussi que le WEF a su intégrer - et par là même tuer - l’altermondialisme en créant des ateliers dédiés à cette problématique et surtout en invitant des alter-bling-blings comme Bono, Brad Pitt et Sharon Stone pour verser des larmes de crocodiles sur la misère du monde.
EN CHIFFRES
1 000 Le nombre d’entreprises membres du WEF.
42 500 francs Le droit d’adhésion annuelle au WEF pour ces entreprises.
250 000 ET 500 000 francs Le montant annuel versé respectivement par les 100 Industry Partners et Strategic Partners comme ABB, Audi, UBS, Nike.
PLUS DE 130 MIO de francs Le budget annuel du WEF.
300 Le nombre d’employés du WEF à Genève et dans le reste du monde.
444 Le nombre de dirigeants d’entreprise d’Europe occidentale invités à participer au premier European Management Symposium en 1971.
PLUS DE 2000 Le nombre de participants du WEF en moyenne.
WORLD ECONOMIC FORUM Une histoire à écrire
Etonnant: aucun livre sérieux retraçant l’histoire du WEF n’a été publié à l’occasion du 40e anniversaire du forum. Seuls les organisateurs de la manifestation proposent finalement une ébauche de chronologie sous la forme d’une plaquette de 269 pages intitulée A Partner in Shaping History - The First 40 Years (un partenaire dans l’histoire en formation - les 40 premières années) et qu’on peut télécharger sur le site internet du WEF (http://www.weforum.org/en/media/publications/index.htm).
Si les textes manquent de saveur et de profondeur, le document est intéressant en revanche au niveau iconographique. On y retrouve par exemple quelques copies de documents officiels, comme des lettres de remerciement signées par Yitzhak Rabin, Kofi Annan ou Bill Clinton. Il y a également des centaines de photos dont celle du mariage de Klaus Schwab, fondateur du WEF, en 1971. Quand on vous disait que le WEF était une grande famille…
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