Essai
Le temps dont la Suisse a besoin
Par Denis Müller - Mis en ligne le 03.02.2010 à 14:57
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Plus personne ne comprend la Suisse, ni du dedans, ni du dehors, ni les Suisses ni les autres. La Suisse est hors du temps, toujours en retard, si souvent à côté de la plaque, comme si elle était toujours impréparée, imprévoyante. Elle semble inapte à l’anticipation, incapable de projeter une image commune et claire de soi. Nous le ressentons tous, tout en étant conscient du fait que l’entité nationale n’est nulle part réalisée, ni dans le gouvernement, ni dans le Parlement, ni dans l’opinion, ni dans les urnes. Personne n’incarne, n’exprime ni ne concentre l’identité suisse. C’est peut-être d’ailleurs pourquoi le débat chaotique de nos voisins de l’Hexagone nous paraît assez dérisoire: seuls ceux qui croient au mythe d’une identité nationale fixe peuvent trembler de le voir vaciller. Nous, petite nation volontaire, contingente, historique, nous n’avons que faire d’une identité stable, nous savons que nous ne sommes qu’une instabilité permanente instituée en projet, un soi en construction.
C’est cela sans doute qui explique l’étonnante absence de représailles massives et populaires contre la Suisse après le vote sidérant au sujet des minarets. Comme si tout le monde, arabe et musulman compris, avait perçu qu’au fond ce vote ne changerait rien, sinon l’image de la Suisse, et encore, pas forcément dans le sens que l’on aurait pu croire.
Je l’écris à mon propre étonnement, moi qui ai combattu cette initiative frileuse et dangereuse, et qui continue à penser que la Suisse doit changer de cap, sortir du cercle vicieux des isolements en spirale dont le 6 décembre 1992 a signifié le triste essor: l’image de la Suisse qui ressort des urnes de novembre 2009 semble être davantage aujourd’hui celle d’un pays qui a besoin de temps que celle d’un pays en retard.
Nos institutions et nos dispositifs constitutionnels et démocratiques sont réputés pour leur lenteur. Il nous faut entre trois et cinq ans pour changer vraiment un état de fait juridique, et encore ne s’agit-il ici que d’une perspective tronquée, prenant les lois l’une après l’autre, sans tenir compte des changements plus structurels s’étalant dans le temps.
C’est à Fernand Braudel que je pense, lui qui a su si bien, dans son Histoire de la Méditerranée, distinguer le temps court et le temps long. Faute d’avoir une conscience de la Suisse sur la longueur du temps (à voir déjà les difficultés de nos politiques actuels à penser la Suisse comme la résultante dynamique de 1848 et de 1874), il nous serait sans doute déjà utile d’en acquérir une vision sur la durée d’un temps moyen: comprendre ce que nous avions conquis, au sortir de la Deuxième Guerre mondiale lorsque, sous l’égide de Max Petitpierre, nous avions noué ou renoué avec la Chine et l’URSS des relations diplomatiques incontournables, et oser, de là, nous penser comme acteur et non comme spectateur du monde nouveau en construction; comprendre aussi, sur un temps encore plus concentré, comment le Conseil fédéral et le Parlement ont progressivement perdu la capacité de se penser comme responsables devant l’Histoire et pas seulement devant les partis; comment, autrement dit, la perte de vision de la Suisse, la perte de sa conscience historique de soi, la perte de sa «grandeur», s’est effectuée depuis 1992, et comment la montée en puissance de l’UDC zurichoise (avec sa capacité d’amollissement des consciences, urbi et orbi) peut être analysée comme la fin de la Suisse en tant que Projet culturel et politique.
Le fait que la politique suisse soit tétanisée par l’UDC est en effet un signe patent du rapetissement intellectuel et culturel de la Suisse, comme si la figure un tantinet ubuesque d’Oskar Freysinger incarnait désormais à elle seule l’idée suisse. Nous avons heureusement d’autres ressources et d’autres esprits pour penser la Suisse sur la durée et nous extirper du temps médiocre où nous pataugeons, afin d’accéder à la conscience cosmopolitique de l’Histoire qui manque à notre intelligence de nous-mêmes. C’est alors que nous pourrons dire et comprendre que le temps perdu depuis 1992 n’aura été un jour qu’un épisode dont il fallait sortir par une nouvelle affirmation de soi de la Suisse, démocratie-témoin dont la grandeur a besoin de temps.
«L’ENTITÉ NATIONALE N’EST NULLE PART RÉALISÉE, NI DANS LE GOUVERNEMENT, NI DANS LE PARLEMENT, NI DANS L’OPINION, NI DANS LES URNES.»
PROFIL
DENIS MÜLLER
Professeur d’éthique et de théologie aux Universités de Genève et de Lausanne. Tient un blog, «Le stade éthique», à lire sur www.hebdo.ch, partie «blogs».
Tags: Denis Müller,
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| Réaction de Robert Marchenoir le 08.02.2010 à 03:03 | | L'absence de représailles "massives" et "populaires" contre la Suisse en... L'absence de représailles "massives" et "populaires" contre la Suisse en raison du vote contre les minarets ? Mais nous sommes nombreux, à l'étranger, à admirer les Suisses pour ce vote décisif et courageux !
On dirait que vous regrettez cette absence de représailles musulmanes... Moi, je préfère Guillaume Tell à Mahomet. | |
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| Réaction de Julien le 05.02.2010 à 10:50 | Il faudrait quand même informé ce monsieur Müller que l'Ue... Il faudrait quand même informé ce monsieur Müller que l'Ue est d'ores et déjà morte, elle n'est maintenue en vie artificiellement que par la propagande. l'euro est foutue, la crise des finances publiques va partout montré le vrai visage de l'UE: une vieille fille qui a tapiné pour les usa, qui n'a aucune vitalité interne, dont les peuples ne veulent pas,car ils commencent à comprendre pour quel type de macro elle travaille... | | |
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| Réaction de Scipion le 05.02.2010 à 10:02 | | "La Suisse est hors du temps, toujours en retard, si... "La Suisse est hors du temps, toujours en retard, si souvent à côté de la plaque, comme si elle était toujours impréparée, imprévoyante."
Etonnante remarque, alors que la Suisse vient de prendre la tête de la Dixième Croisade* - en reprenant les choses là où les Croisés les avaient laissées, en... 1291 -, celle qu'il s'agit de mener contre l'islamisation de l'Europe occidentale.
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| Réaction de Julien le 05.02.2010 à 00:56 | notre pays serait donc une "instabilité permanente constituée en projet,... notre pays serait donc une "instabilité permanente constituée en projet, un soi en construction"... mais c'est quoi ce charabia? on reconnaît bien là la rhétorique du constructivisme. monsieur Müller n'est-il qu'un projet en construction ou ses projets n'ont-ils pas une base substantielle ? peut-il se projeter dans l'avenir en tant que cheval? la Suisse n'a-t-elle pas tout autant que lui un noyau substantiel, peut-elle se projeter dans l'avenir en ne cherchant pas à être fidèle à ce qui l'a fait naître? à savoir un ensemble de principes et de valeurs hérité de la culture gréco-romaine et du christianisme. est-ce cela que promeut l'Ue? bien sûr que non. l'Ue est une machine totalitaire, vouée à déchristianiser les peuples,à les abrutir, à les assujettir au libéralisme économique, à les priver de leurs libertés chèrement conquises.
heureux 6 décembre 1992 qui nous a sauvé de cette aliénation et dont les peuples en Europe ne veulent pas. mais monsieur Müller conçoit certainement lui aussi, comme les grands eurocrates style Delors, que le despotisme éclairé est le meilleur des régimes.
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| Réaction de p-alain le 04.02.2010 à 11:33 | | Une nouvelle fois, les grands penseurs de l'Hebdo nous saoulent... Une nouvelle fois, les grands penseurs de l'Hebdo nous saoulent avec leurs critiques et leurs caricatures de la Suisse.Chaque jour, nos voisins français ou allemands notamment, nous félicitent et nous encouragent à ne pas nous laisser broyer par cette illusion qu'est l'Union européenne.Il est temps de changer de disque ! Qui parmi les Suisse voudrait se saigner pour tenir à flot la Grèce ou le Portugal, voire la France quand on constate l'état de leur économie, leurs taux de chômage, leur désorganisation globale. Le réalisme et le bon sens doivent l'emporter. Les "journaleux" de l'Hebdo l'oublient à longueur d'année et nous lassent. | |
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