Bernard Bertossa n’est pas un habitué des projecteurs. Mais, tout juste retraité, l’ancien procureur général du canton de Genève a finalement accepté de se confier à la journaliste Agathe Duparc. L’essentiel de l’ouvrage, publié sous la forme d’une longue interview ponctuée de chapitres, permet de retracer les grands cas de criminalité économique qui ont défrayé la chronique judiciaire genevoise: affaires françaises, russes, italiennes, espagnoles ou encore le scandale de corruption de la famille Abacha, un temps au pouvoir au Nigeria. Durant ses douze ans de règne (1990-2002) au Parquet, Bernard Bertossa n’a pas cessé de poursuivre potentats et grands escrocs internationaux. Aujour-d’hui encore, il reste révolté par les paradis fiscaux, qualifiant le Liechtenstein «d’erreur de l’histoire». Disposant de temps libre, il suit désormais attentivement l’actualité. Par exemple: l’annonce du choix initial des îles Caïmans pour installer le siège de l’entité chargée de gérer les actifs toxiques de l’UBS. Poussée par le Conseil fédéral, la BNS a ensuite fait marche arrière. Mais, relève Bernard Bertossa, «cette idée d’installer cette structure dans un paradis fiscal était une aberration politique, même si, techniquement, il existait des raisons de le faire. Mais encore aurait-il fallu les expliquer! Le mécanisme qui consiste à profiter des systèmes juridiques et fiscaux des autres pour sauver une entreprise suisse me semble aberrant.» Le Genevois ajoute: «Je suis estomaqué car, d’un côté, on demande à l’Etat suisse ou à la BNS qui lui appartient, d’injecter des fonds publics dans une entreprise privée et, de l’autre, on fait en sorte que le fisc suisse ne retrouve pas ses billes!»
Père tranquille. Ce socialiste voit-il d’un bon œil que l’Etat soit alors actionnaire des banques, comme la Suisse risque de le devenir en sauvant l’UBS? «Je ne suis pas convaincu de cela. En revanche, si un Etat est contraint d’entrer dans le capital d’une banque, il doit pouvoir participer à la prise de décision. Le vrai problème, c’est que nous devons faire face à un système – appelons-le capitalisme – qui montre ses incapacités congénitales à régler les problèmes qui se posent à la population. Le seul contre-modèle, le communisme, a été perverti» et a sombré il y a vingt ans, avec la chute du mur de Berlin. L’intérêt du livre est aussi celui de révéler, derrière le magistrat courageux, l’homme issu d’un milieu modeste – père peintre en bâtiment, mère au foyer – , mû par des principes humanistes. Né en 1942, Bernard Bertossa a grandi dans un quartier ouvrier de Genève. Chef de patrouille scoute à 14 ans, il se politise en manifestant contre l’invasion de la Hongrie par les troupes soviétiques, en 1956. Alors catholique pratiquant, il choisit le camp socialiste vers 20 ans. Deux ans plus tard, il avoue «cesser de croire en Dieu». Un temps, il rêve de devenir délégué du CICR. Par amour de la justice, il se rabat sur des études de droit. C’est Me Raymond Nicolet, grande figure du Barreau genevois, qui lui met le pied à l’étrier. Ce père tranquille sillonne ces jours un monde qui lui est inconnu, celui des maisons d’édition parisiennes. Lui qui avoue «n’avoir jamais eu de grandes ambitions» doit se plier à un exercice qui doit lui sembler plus ardu que la lutte contre la grande délinquance économique: faire la promotion de son livre.
La justice, les affaires, la corruption (conversations avec Agathe Duparc). Par Bernard Bertossa. Fayard. Parution le 15 janvier.
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