Plaidera-t-il coupable ou non? Le trader ghanéen Kweku Adoboli, qui a fait perdre 2,3 milliards de dollars à UBS en septembre dernier, comparaît le 30 janvier devant un tribunal londonien. Inculpé d’abus de position et de fraude comptable, il pourrait écoper de 7 à 10 ans de prison. Mais plus de quatre mois après la découverte des faits, le mystère reste pratiquement entier. Tant l’enquête interne réalisée par UBS, que celle commandée au cabinet d’audit KPMG par les autorités de surveillance financière britannique (FSA) et suisse (FINMA) n’ont pas été publiées. Tout au plus sait-on que dix cadres de la banque ont été licenciés, certains issus du desk Delta One, où travaillait Kweku Adoboli.
Confiance aveugle. Si le trader de 31 ans a pu berner ainsi son employeur, c’est que le contrôle des risques à UBS présentait des déficiences. «Il manque une saine méfiance: les managers de la banque font une confiance aveugle aux rapports et contrerapports que les contrôleurs leur présentent», juge Tobias Straumann, un historien de l’économie à l’Université de Zurich qui a réalisé une étude sur la gestion de la crise des subprimes par UBS. Cette culture «technocratique, fondée sur les chiffres» est l’œuvre de l’ancien CEO Peter Wuffli, parti en 2007. A son arrivée à la tête d’UBS, au début 2009, Oswald Grübel a secoué les choses. «Il s’est beaucoup impliqué dans le contrôle des risques et s’est mis à poser des questions», note le professeur. Mais les choses prennent du temps à changer et l’affaire Adoboli serait «un reste de l’époque Wuffli».
La composition de l’unité chargée du contrôle des risques soulève également des questions. Dirigée par Walter Stürzinger de 2001 à 2007, elle fonctionnait comme un Etat dans l’Etat, peu encline à rendre des comptes à la direction. De 2007 à 2011, elle a subi une valse de directeurs. Maureen Miskovic, en place lorsque l’affaire Adoboli a éclaté et qui a démissionné en décembre dernier, n’avait pris ses fonctions qu’en janvier 2011. «Elle manquait de connaissances techniques, juge une source proche des milieux bancaires londoniens. Elle a une licence en allemand et en russe et vient de State Street, qui n’est pas une banque d’investissement.»
Le peu d’attention porté aux opérations effectuées par le trader ghanéen serait aussi une conséquence de la course aux profits initiée par Oswald Grübel dans le secteur de la banque d’affaires. Fin 2009, le CEO avait fixé à cette unité un objectif de 6 milliards de francs de profits d’ici à 2015. «Comment se fait-il que Kweku Adoboli ait pu effectuer des transactions non autorisées dès 2008, mais qu’il n’ait été sanctionné qu’en 2011?, interroge Richard Flavell, un consultant indépendant spécialisé dans le contrôle des risques. Le problème c’est qu’on ferme les yeux sur ce type d’opérations tant qu’elles génèrent du profit. On ne s’en inquiète que lorsqu’il y a des pertes.»
Des défaillances répétées. Mais il y a aussi un problème spécifiquement londonien. Des documents, apparus à la fin 2011 dans le sillage d’une procédure initiée par la FSA contre l’ancien chef de la gestion de fortune à UBS Londres, jettent une lumière crue sur les dysfonctionnements au sein de la succursale britannique. John Pottage a été condamné à une amende de 100 000 livres pour avoir tardé à réagir face «à un certain nombre de graves défaillances dans l’infrastructure du contrôle des risques de la gestion de fortune à UBS Londres», indique la FSA dans un document présenté au tribunal. Il n’y avait pas d’examen indépendant des procédures de contrôle des risques, l’information ne remontait pas jusqu’à la direction, les contrôles étaient davantage focalisés sur la performance financière que sur les risques pris et des secteurs entiers du back office échappaient à toute forme de surveillance.
«Sans tableau de bord, si l’avion se met soudain à tournoyer, vous ne savez pas s’il s’agit simplement de turbulences ou si l’appareil a un problème, relève Callum Licence, COO de la gestion de fortune pour UBS UK et Jersey, cité dans ce document. Eh bien, nous nous n’en avions pas.» Lors d’une rencontre en février 2008 avec la FSA, John Pottage a reconnu que la gestion des risques avait été «laxiste», qu’il se retrouvait à «éteindre des feux, sans savoir où le prochain allait se déclarer». UBS reconnaît qu’il y avait «certaines faiblesses dans l’environnement de contrôle de la gestion de fortune à Londres», mais assure que celles-ci «ont été identifiées et réparées». En novembre 2009, la banque a dû payer une amende de 8 millions de livres à la FSA pour ces déficiences.
Adoboli, la pointe de l’iceberg. Deux autres procès impliquant des ex-employés d’UBS Londres, tenus en décembre 2011, ont livré de précieuses informations sur les conséquences de ces défaillances. Le chef du desk Asia II, Sachin Karpe, a été condamné à une amende de 1,25 million de livres par la FSA pour avoir effectué des transactions non autorisées sur 39 comptes bancaires entre janvier 2006 et décembre 2007. Il a utilisé les fonds de ses clients – sans leur autorisation – pour parier sur les devises et les métaux précieux. Lorsqu’il perdait de l’argent, il transférait les sommes nécessaires d’un compte client à un autre, en faisant croire à ces derniers qu’il s’agissait de prêts garantis par la banque. La supercherie a été découverte en décembre 2007 grâce à un whistleblower (lanceur d’alerte) et UBS a dû dédommager 21 clients à hauteur de 42 millions de dollars. La seconde procédure, concernant Jaspreet Ahuja, un exemployé du desk Asia II condamné à une amende de 150 000 livres, a fait émerger une histoire encore plus rocambolesque. Le banquier engagé par UBS en 1999 a créé un fonds d’investissement à l’île Maurice, appelé Pluri, pour permettre à trois entreprises du conglomérat Reliance, appartenant à l’homme d’affaires indien Anil Ambani, d’investir dans une quatrième filiale, ce qui est prohibé par la loi indienne. Entre 2006 et 2008, 250 millions de dollars ont transité par Pluri.
«ON FERME LES YEUX SUR CE TYPE D’OPÉRATIONS TANT QU’ELLES GÉNÈRENT DU PROFIT.»
Richard Flavell, consultant spécialisé dans le contrôle des risques
Face à UBS, Jaspreet Ahuja a fait croire que le bénéficiaire réel de Pluri était un couple français. Une première tentative d’ouvrir un compte pour Pluri à UBS Singapour en décembre 2006 a échoué, mais un second essai à UBS Zurich quelques mois plus tard a abouti. Fin octobre 2007, le compte zurichois contenait des avoirs valant 400 millions de dollars. Certains supérieurs de Jaspreet Ahuja semblent avoir eu vent de ces manipulations et même les avoir appuyées. «Je soutiendrai la décision d’aller de l’avant, car il s’agit d’un mégaclient (...) qui fait partie des trois industriels les plus importants d’Inde (...) et car il n’y a qu’un très faible risque que le bénéficiaire réel (de Pluri, ndlr) ne soit découvert», a ainsi déclaré Kurt Kumschick, l’exchef de la gestion de fortune pour la région Asie-Pacifique, dans un e-mail daté du 20 mars 2007. Une accumulation de dysfonctionnements qui laisse la désagréable impression que l’affaire Adoboli ne serait que la pointe de l’iceberg...
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