En Suisse comme alentour, il y a tellement de festivals par villes et par vaux qu’il devient difficile d’en repérer parfois une autre utilité que le rassemblement en foule, quel que soit le style musical. Pourtant, l’addition de ces succès sonores dit quelque chose audelà du grégaire de l’époque.
«LES GENS VIENNENT AUTANT POUR LE FESTIVAL LUI-MÊME QUE POUR LES ARTISTES.»
Peut-être une envie sincère de rencontres et pas quelque lien avec un avatar internet. Peut-être un désir de se laisser emmener ailleurs. Peut-être, enfin ou surtout, un nouveau rapport aux villes devenant, le temps d’une fête, territoire poétique rendu à ses habitants.
Le Transat Festival suit ainsi une trace particulière. Lancé en 2009 sur une base musicale venue des nuits lausannoises, il s’est rapidement mis à la recherche de lui-même. En imaginant comment et vers quoi se développer, la piste du numérique, ses facettes visuelles, expérimentales, s’est présentée. Elle fut saisie.
Au point de proposer désormais une expérience transgenre, croisement des bonheurs en décibels et du plus ludique de la modernité. Avec Donato Mottini (de la Fondation Ram et des magasins Mémoire Vive) Thierry Wegmüller (l’homme du D! Club, haut lieu nocturne de Lausanne) en est le codirecteur. Il n’entend pas s’arrêter en si neuf chemin.
Encore un festival? Franchement, vous ne trouvez pas qu’il y en a déjà pas mal?
L’idée est née de l’expérience Label Suisse, menée avec la Radio romande. Dès la première fois, c’était fabuleux, Woodstock dans Lausanne. Beaucoup de monde, une belle ambiance. Mais seulement tous les deux ans.
Nous nous sommes dit: pourquoi ne pas imaginer un festival d’une taille plus petite mais chaque année, avec une ligne forte?
On s’est lancé en 2009 un peu sur le mode «je ne savais pas que c’était impossible, sinon je ne l’aurais jamais fait». C’est vrai, il y a énormément de festivals. Mais aussi beaucoup de groupes qui tournent, du fait de l’effondrement du marché du disque. Il est devenu possible d’avoir accès à des artistes inenvisageables autrefois.
Pourquoi l’image du transat?
C’était un objet simple, cool et estival, pour le premier festival de l’été. Une sorte de vitrine aussi, de l’ambiance que l’on crée toute l’année à Lausanne, dans les clubs et les salles de concert.
La première édition a attiré plus de 20 000 personnes. Le côté festif, gratuit, sans prétention, couché sur un transat, tout a fonctionné. On s’était associé avec les commerçants, des associations de quartier, avec l’EJMA, etc.
Avez-vous le sentiment que la population a envie de retrouver sa ville?
Il y a ce côté ville en fête qu’on souhaitait exprimer. Oui, on peut y lire une évolution, l’envie d’être dans la ville plutôt qu’en club. C’est plus rassembleur, on va faire son marché dans les concerts avec des copains, en étant plus ouverts aux découvertes.
A la fin, on vient pour les concerts ou pour le reste?
C’est la bonne question à se poser. On peut mettre une tête d’affiche dans un club ou une salle de concert, il y aura du public. Mais, en ajoutant quelques artistes, en montant cela au cœur de la ville, il y a plus de monde: oui, les gens viennent autant pour le festival lui-même que pour les artistes.
Il y a cet environnement plus social, ce lien retrouvé. Je le vois aussi au long de l’année: le rôle de la nuit change. A l’heure de Facebook, s’agit-il de se retrouver? D’écouter de la musique? Artistique ou plus généraliste dans l’approche?
Additionner des expériences numériques au festival, c’était lui donner une identité?
La première année n’était pas du tout numérique. Il s’agissait de mettre notre énergie au service de la musique. Après, nous nous sommes rendu compte que nous devions réfléchir à ce que nous apportions de plus. Comment faire de Transat un lieu particulier?
C’est alors que j’ai rencontré Donato Mottini, en entrant au sein de la Fondation Ram, qui s’occupe de promouvoir la création numérique, sous forme aussi bien vidéo qu’audio, artistique que photographique. Faire un lien avec le Transat Festival s’est imposé simplement, et nous avons commencé dès l’an dernier.
Donato a une idée forte: faire du numérique quelque chose de ludique et de grand public. Il avait d’ailleurs monté un festival sur ce thème durant trois jours. Mais nous avions les moyens de fédérer plus de monde avec la musique, en cherchant effectivement à imposer une identité.
Le mélange, la fusion des deux concepts, est apparu évident. Une sorte de greffe harmonieuse du numérique sur un programme musical. Cela enrichit incroyablement les possibilités.
La première fois, il y avait environ 90% de musique et 10% de numérique dans la programmation. Il y a eu plus de 30 000 personnes au festival. Là, nous en sommes à environ 60%-40% entre musique et numérique, en cherchant à être aussi intéressants dans les deux.
Surtout, pour la première fois, nous travaillons aussi avec l’EPFL. Nicolas Henchoz, le directeur de l’Ecal Lab, y mène nombre d’expériences étonnantes, d’interfaces entre technologies et arts ou architecture. Et le grand public ne les connaît pas. Là, ils peuvent présenter leur concept de «réalité augmentée», et c’est formidable.
On transforme Transat en un genre de happening?
L’objectif, c’est de créer autre chose qu’un festival habituel: un événement qui fait vivre la ville différemment. Un peu à la façon de la Fête des lumières de Lyon, en décembre, qui est devenu un phénomène. J’aimerais travailler encore plus sur les images, si souvent liées à la musique, dématérialiser la ville. Je suis encore fasciné par certaines expériences vécues lors d’Expo.02.
Allier la passion de la musique et les immenses possibilités du numérique, cela permet une créativité infinie. On ne veut surtout pas être un festival electro. Il y a plein d’autres styles, jazz avec l’EJMA, rap, folk-rock et certains viennent aussi parce qu’ils utilisent l’image de façon passionnante, des allers-retours entre l’art, le visuel et la musique. On aimerait devenir une expérience, faire changer le rapport à l’image. Transat, c’est passer de la 2D à la 3D.
Vous en avez les moyens?
Un festival gratuit doit assurer son budget avant même d’avoir commencé. Pour le moment, c’est beaucoup de bonne volonté et de bénévolat. Actuellement, 75% du budget (moins de 300 000 francs, ce qui est dérisoire) est assuré par des subventions et du parrainage par des marques ou des institutions. Le reste, c’est la gestion des bars.
Notre objectif serait de tripler ce budget. Et de rêver aussi à un concours de créativité numérique, genre Transat d’or, décerné par une personnalité différente à chaque fois, qui officierait comme une sorte de parrain de la manifestation. J’adorerais voir Pipilotti Rist au Transat.
Lausanne. Du 23 au 25 juin. www.transat-festival.ch
Profil
Thierry Wegmüller
A 48 ans, il est l’un des «princes de la nuit lausannoise»: une affaire menée avec son frère Gilles ainsi que sa sœur Jasmina et qui passe par le D! Club, le Bar des Arches! et des restaurants. La fête et la musique mêlées: ça devait finir en festival.
Tags: Transat Festival, numérique, musique,
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