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Le trio qu’il faut chasser.

Par Roland Rossier, Michel Guillaume - Mis en ligne le 26.02.2009 à 06:00

Nettoyage. L’état de santé de la grande banque est trop vital pour la laisser entre les mains des dirigeants actuels. De plus en plus de voix s’élèvent dans les milieux politiques et économiques pour demander la démis sion des responsables du scandale.

Le 1er avril 2008, Marcel Ospel, ancien président du conseil d’administration de l’UBS, expliquait sa démission par l’impossibilité de «lutter contre les vents contraires». A ses côtés, son successeur Peter Kurer hochait la tête. Aujourd’hui, c’est lui ainsi que le CEO de la banque, Marcel Rohner, qui sont dans cette position inconfortable. Car, en moins de deux jours, les deux dirigeants se sont retrouvés dos au mur: mercredi 18 février, un accord semble conclu avec les Etats-Unis, en échange de la transmission, par l’UBS, d’une liste de 250 clients américains et le paiement d’une amende de 780 millions de dollars; jeudi 19 février, le ton change. Le Département américain de la justice se montre beaucoup plus gourmand. Il exige la livraison des noms liés à 52000 comptes pesant 14,8 milliards de dollars. Et, dans un même mouvement, il publie des centaines de pages de documents confidentiels.

PETER KURER, PRESIDENT DU CONSEIL

Pendant longtemps, cet avocat zurichois a fidèlement servi Marcel Ospel. Après des études de droit à l’Université de Zurich, complétées à Chicago, il rejoint les bureaux zurichois de Baker & McKenzie, l’une des plus grosses études d’avocats de la planète. Il y reste dix ans. Puis, en 1991, il devient associé chez Homburger, firme de juristes zurichois organisée en société anonyme. Dix ans après, il devient secrétaire général à l’UBS, en charge des affaires juridiques. Il seconde Marcel Ospel, le soutient, est élu sous les huées à la présidence de la banque en avril 2008. Pendant longtemps, c’est monsieur silence radio, jusqu’en octobre quand, quinze jours avant le sauvetage, il claironne avoir bien su mener la banque au milieu des turbulences. Agé de 59 ans, il doit désormais faire face à ses responsabilités.
Ces papiers sont édifiants. On y découvre les incroyables montages créés par les banquiers de l’UBS pour appâter ses clients d’outre-Atlantique. Les agents du fisc américain – la puissante IRS (Internal Revenue Service) – y détaillent les voyages effectués par des employés de Zurich ou de Genève, démontent les codes secrets, dévoilent les e-mails internes…

Des noms apparaissent. Celui de Bradley Birkenfeld, l’ancien employé de l’UBS qui s’est mis à table; ceux de Martin Liechti et de Raoul Weil, également sommés de s’expliquer face à la justice américaine; mais aussi, au détour d’un courriel daté de mai 2001, celui de Marcel Rohner. Le CEO de la banque était-il au courant de ces montages? Servaient-ils à frauder le fisc américain? Et que savait Peter Kurer, qui était à l’époque à la tête des affaires juridiques de la banque?

Ces questions, tout le monde se les pose. Aujourd’hui, la gauche n’est plus seule à réclamer la démission des deux dirigeants ainsi que celle d’Eugen Haltiner, président de la Finma, qui a donné son aval à la transmission des 250 noms de clients. Et qui, surtout, est le gardien des lois bancaires, l’article 3 de la loi sur les banques stipulant que «les personnes chargées d’administrer et de gérer la banque jouissent d’une bonne réputation et présentent toutes garanties d’une activité irréprochable».
 
MARCEL ROHNER, CEO DU GROUPE UBS
 
Pur produit de la banque zurichoise, l’Argovien Marcel Rohner – 44 ans – occupe depuis juillet 2007 le poste de président du directoire (CEO) de l’UBS. Il a remplacé Peter Wuffli, écarté sans ménagement. Dans cette banque, on gravit un à un les échelons, mais, lorsqu’on perd pied, on les dévale d’un coup. Rohner a commencé sa carrière dans l’enseignement, comme assistant en économie à l’Université de Zurich. Une expérience qui lui vaut un bon sens de l’écoute et une dose de flegme utile pour traverser les crises. En 1993, il rejoint la SBS et se profile rapidement dans le secteur des risques. Il va être servi. Il s’oriente ensuite dans la gestion de fortune. «Je me sens responsable de ce qui s’est produit. Je veille à faire en sorte que les choses se règlent le mieux possible.» Marcel Rohner est plein de bonne volonté. Mais il manque de poigne et de charisme.
Seize parlementaires, tous partis confondus, ont déjà souhaité, dans les colonnes de l’hebdomadaire Sonntag, le départ des deux banquiers, et sept autres la démission du seul Peter Kurer. Vendredi dernier, le conseiller national genevois Christian Luscher a aussi appelé, face aux caméras de la Télévision suisse romande, que ces responsables tirent les conséquences des risques qu’ils ont fait prendre à la réputation de la place financière suisse. L’homme politique – qui est aussi avocat – peut-il être plus précis? Il ne souhaite plus s’exprimer sur le sujet. Est-il muselé?

Chef de la recherche et membre de la direction de la Banque Bordier & Cie, Michel Juvet estime pour sa part que, «dès lors qu’il est démontrable que messieurs Peter Kurer et Marcel Rohner étaient parfaitement au courant des agissements de la banque aux Etats-Unis et que cette affaire représente un point de discorde important entre ce pays et la Suisse, il me semble assez clair que ces dirigeants doivent assumer leurs responsabilités». On ne saurait mieux dire. Ancien ambassadeur suisse, aujourd’hui entrepreneur, Thomas Borer appelle de son côté à «sanctionner sévèrement les responsables de la banque».Les jours des deux dirigeants à la tête de l’UBS semblent donc comptés. Même si le placide Urs Schwaller, chef du groupe démocrate-chrétien aux Chambres fédérales, estime inutile de demander la démission de Peter Kurer et de Marcel Rohner: «Il faut arrêter de vouloir faire tomber des têtes. C’est toujours la solution de facilité. Cela ne changera rien au problème. Nous ne sommes pas dans un club de foot. Il faut retrouver la confiance, la sérénité.» Un avis partagé par Fulvio Pelli, président du Parti radical suisse, qui juge qu’il n’est ni «sage» ni «responsable» de continuer à demander des démissions. Les dirigeants des deux partis de centre droit soutiennent aussi l’action d’Eugen Haltiner, qui a «agi correctement» selon Fulvio Pelli.
 
EUGEN HALTINER, PRESIDENT DE LA FINMA

Ami de trente ans de Hans-Rudolf Merz, c’est le conseiller fédéral qui recrute Eugen Haltiner (alors haut cadre de l’UBS) comme président de la Commission fédérale des banques (CFB), puis, dès le 1er janvier 2009, de celle de l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers (Finma). Nommé par le Conseil fédéral en août 2005, Eugen Haltiner attendra près d’un an pour se dessaisir de tous ses titres UBS. En toute légalité, même si beaucoup se demandent si une telle pratique ne nuit pas à la réputation de la surveillance des banques. De plus, le même avait convenu avec la CFB qu’il ne se prononcerait pas sur des affaires liées à l’UBS durant 2007. «Il a même prolongé cette clause jusqu’à la fin de 2008 », dit Alain Bichsel, porte-parole de la Finma. Ce qui ne l’a pas empêché d’être, dès l’été 2008, l’un des grands artisans du plan de sauvetage de l’UBS.

Des propos rassurants qui ne trompent personne. Peter Kurer et Marcel Rohner n’ont guère le choix: comment peuvent-ils diriger un groupe dont plus du tiers de l’effectif est situé aux Etats-Unis, sans pouvoir s’y rendre de peur d’être menottés par deux cow-boys de l’IRS en sortant d’un avion? Une démission ne devrait cependant pas intervenir avant qu’une solution de rechange ne soit trouvée. Et les «perles» suffisamment courageuses pour se profiler à deux des postes les plus exposés de l’économie suisse sont aussi rares que des edelweiss. Pressenti, le numéro deux de la Banque nationale Suisse, Philipp Hildebrand, aurait la carrure pour présider la banque. Les manœuvres de coulisses ont certainement commencé. Un renouvellement sera-t-il annoncé avant la prochaine assemblée générale de l’UBS, fixée au 15 avril prochain?

L’enjeu: sauvegarder l’UBS.

La Suisse ne fera pas l’économie de cette nouvelle révolution de palais. La grande banque n’est pas uniquement le plus important gérant de fonds de la planète. En Suisse, l’UBS reste, au niveau du marché hypothécaire, du crédit aux entreprises, du trafic de paiements ou du financement des collectivités publiques, l’un de ses acteurs majeurs. Entre Romanshorn et Genève et entre Bâle et Chiasso, une entreprise sur deux est en relations d’affaires avec la banque, et près d’un ménage suisse sur quatre a contracté une hypothèque auprès de ce géant bancaire soudainement devenu colosse aux pieds d’argile.

Même sous perfusion de l’Etat, l’établissement continue, vaille que vaille, à remplir sa fonction première – récolter de l’épargne et prêter de l’argent – fonctions qu’elle aurait dû maintenir au lieu de batifoler dans des secteurs spéculatifs. Sans une reprise en mains par de nouveaux dirigeants – qui doivent être d’une virginité éprouvée – la banque risque de perdre encore davantage de clients ou d’employés expérimentés.
 
L’UBS risque-t-elle la faillite?

En octobre 2008, dans le sillage de l’écroulement du groupe financier américain Lehman Brothers, la banque, en panne de liquidités, était effectivement confrontée à un risque de solvabilité. La Suisse s’était alors effrayée à la seule idée de vivre à nouveau le cauchemar Swissair, celui d’avions à croix blanche cloués au sol. Il fallait éviter à tout prix un «grounding» bancaire, raison pour laquelle la Confédération a injecté 6 milliards de francs sous forme de titres convertibles en actions, et la BNS s’est engagée à reprendre jusqu’à 60 milliards d’actifs toxiques liés principalement aux subprimes américains.

Aujourd’hui, la situation est très différente. L’Etat a entrouvert son portefeuille. En cas de péjoration de la situation, il est presque condamné à rallonger des fonds. Si la banque ne parvient pas à stopper l’hémorragie représentée par les retraits d’argent – 226 milliards de francs en 2008 – le risque de faillite subsistera. Pour l’UBS, le défi consiste à se préparer à un atterrissage en douceur. A maigrir de manière contrôlée. Elle en prend le chemin: la masse salariale a fondu de 36% entre 2007 et 2008.
 
Faut-il la scinder en plusieurs parties?

Tout le monde le répète en boucle: l’UBS et, dans une moindre mesure, le Credit Suisse, sont trop grosses pour la Suisse. Michel Juvet expose son scénario: «On peut très bien imaginer l’abandon de la banque d’affaires et une réorganisation du groupe financier en une seule grande banque spécialisée dans la gestion de fortune au niveau international, qui resterait présente aux Etats-Unis, où cette activité ressemble toujours à une pomme juteuse.» Paradoxalement, la banque enregistre une entrée nette de fonds dans sa division de gestion de fortune basée aux Etats-Unis: plus de 4 milliards de francs entre octobre et décembre 2008, montants notamment amenés par des centaines de conseillers financiers engagés ces derniers mois.

Alors que son image est sévèrement écornée en Suisse, l’UBS tire son épingle du jeu en Amérique, profitant du mauvais état de santé de ses concurrents locaux, parmi lesquels Citigroup. Dans la foulée, la banque suisse pourrait se transformer en un groupe totalement international, avec des sièges dans les principaux pays à tradition bancaire (New York, la Suisse, les Emirats, Singapour, Hong Kong), un groupe capable de rivaliser avec HSBC.

«Sa dimension et ses risques ne poseraient alors plus de problèmes pour l’économie suisse et, par conséquent, elle ne pourrait plus faire l’objet de pressions politiques étrangères», ajoute Michel Juvet, pour qui «son activité de banque de détail et de crédit en Suisse pourrait également être revendue aux acteurs actuels du crédit ou à la future éventuelle banque postale... Il y aurait des pertes de synergies commerciales, mais la Confédération verrait alors son investissement dans l’UBS actuelle mieux valorisé par le marché.»

Une idée séduisante. Mais quel acteur est-il aujourd’hui en mesure de prendre le relais de l’UBS en Suisse? Le groupe Raiffeisen, qui est en plein essor et affirme qu’une hypothèque sur quatre, en Suisse, est déjà sous son contrôle? Un conglomérat de banques cantonales, emmené par les Zurichois et les Vaudois? Une PostFinance enfin dotée d’une licence bancaire? Dans tous les cas de figure, les entreprises suisses ont besoin de pouvoir choisir entre deux établissements, afin de ne pas dépendre du seul Credit Suisse. Et cette seconde banque, qui pourrait très bien être une UBS réorganisée, doit être capable d’accompagner aux quatre coins de la planète les PME orientées à l’international, celles qui exportent, qui prennent des risques, qui suppléent à l’image désormais ternie des banques.

Le paysage bancaire suisse est donc amené à se recomposer plutôt que de risquer de se décomposer. Mais ni Peter Kurer ni Marcel Rohner ne participeront à l’aventure. Pour les deux banquiers, l’heure est à la contrition. L’automne dernier, le président de l’UBS avait eu ces mots pour décrire son chemin de souffrance qui l’avait conduit à quémander l’argent de l’Etat suisse: «Je suis allé à Canossa.» Après cette humiliation, il devrait être prêt à assumer une opération de confession publique, «à Washington, avec femme et enfants», comme lui suggère un «ami qui lui veut du bien». Les Américains adorent ce type de démarche. Ce geste les calmerait, en tout cas durant un temps suffisant pour que la Suisse puisse mettre en place une stratégie de défense.

Le 10 février dernier, lors de la présentation des résultats du dernier trimestre 2008, Marcel Rohner a indiqué, de son côté, que «la réputation de la Suisse» était l’une des trois raisons qui poussaient la banque à se restructurer. Aujourd’hui, à cause de ses dirigeants, cette réputation est ternie. Pour le CEO comme pour le président du groupe, l’annonce de leur démission – si possible conjointe – serait un geste aussi élégant que courageux. Pour le bien de la Suisse.



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