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Le triomphe de la souris gris

Par Michel Guillaume, Julie Zaugg - Mis en ligne le 17.09.2009 à 09:54

Face à la menace du PDC Urs Schwaller, les libéraux-radicaux sont parvenus à faire élire le Neuchâtelois Didier Burkhalter. L’UDC y a contribué, à contre-cœur.

C’est une séance très discrète qui s’est tenue mardi 15 septembre à 23 heures dans un des salons feutrés de l’Hôtel Bellevue. Alors que, à moins de 50 mètres de là, des dizaines de caméras traquent le moindre conciliabule entre politiciens, les dirigeants des deux Partis libéral-radical (PLR) et UDC, soit les présidents Fulvio Pelli et Toni Brunner, tout comme les chefs de groupe Gabi Huber et Caspar Baader, serrent les rangs. Un seul mot d’ordre: tout mettre en œuvre pour maintenir le second siège du PLR, ne laisser aucune voix se perdre au profit du candidat de combat PDC Urs Schwaller. Dès lors, les dés sont jetés. Sur le ticket PLR, seul Didier Burkhalter est en mesure de battre le Fribourgeois.
Cela se confirme le lendemain. Le Neuchâtelois est élu par 129 voix, contre 106 au chef de groupe du PDC. «Vous avez fait le choix du respect des équilibres et servi la cohésion du pays», se réjouit-il, des trémolos dans la voix.
Didier Burkhalter revient de loin. Lorsque Pascal Couchepin démissionne, le 12 juin, le sénateur a beau être le «candidat naturel» à sa succession depuis deux bonnes années. Le favori donne pourtant l’impression d’un boxeur groggy dans les cordes. Il a beaucoup de soucis et supporte mal la pression médiatique. En aparté, il confie à L’Hebdo qu’il songe sérieusement à ne pas se lancer dans la course. «Je vais probablement renoncer. Ma décision est prise à 95 %.» En suscitant la candidature de Christian Lüscher, le président Pelli a encore renforcé ses doutes.
La victoire du Neuchâtelois, c’est un peu celle de l’éloge du doute. En moins de 100 jours, Didier Burkhalter est passé d’une grande fébrilité à l’affirmation discrète de sa personnalité. La «souris grise», ainsi que le qualifie l’UDC Peter Spuhler, a fini par faire son trou. Il a imposé son style si atypique, malgré les critiques de ses nombreux détracteurs. Il est «trop psychorigide, trop lisse, trop peu courageux, trop peu charismatique» pour incarner l’avenir d’une Suisse en pleine crise économique.
Car depuis que le PDC a perdu son second siège, la politique obéit toujours plus à une logique de confrontation, ce qui horripile le Neuchâtelois. «Les partis politiques ne songent plus qu’à se profiler au lieu de chercher des solutions constructives aux problèmes concrets qui se posent. Didier Burkhalter a souffert de cela. Il a horreur de mettre en scène sa propre personne», note le chef de la communication du PLR, Damien Cottier.

L’ascension. Mais au retour de deux semaines de vacances, au début de juillet, Didier Burkhalter semble requinqué. Il a acquis le soutien de sa famille et a surmonté ses doutes. Il est le premier candidat à se déclarer et entame sa lente, mais régulière ascension vers le sommet. Il marque de premiers points à Winterthour devant un aréopage de présidents de sections alémaniques locales du PLR, dont beaucoup affirment leur préférence pour lui. Le 28 août, le groupe du PLR auditionne les quatre candidats PLR. Alors que le président du Gouvernement vaudois Pascal Broulis sombre et que Martine Brunschwig Graf est victime de son sexe, Didier Burkhalter crée la surprise en distançant tout le monde au premier tour déjà.
Il ne connaît qu’un temps d’arrêt. Durant une dizaine de jours, Urs Schwaller occupe brillamment la scène médiatique, tandis que les deux candidats PLR boudent tous les débats contradictoires. Mais il fait la différence le 15 septembre lors des auditions qu’il passe devant les groupes en campant l’homme d’Etat qu’il entend être. Sans panache ni fanfaronnade, mais avec une solide compétence sur les dossiers.
A l’UDC, où il ne s’exprime qu’en allemand sauf pour répondre aux questions des députés romands, il tient à corriger son image d’«euroturbo» qu’on lui prête à tort. Il confirme qu’il soutient les engagements de l’armée suisse à l’étranger. Mais il ne fait aucune promesse dans le vent. Les UDC lui en sont presque reconnaissants. Ils sont encore échaudés par la promesse que leur avait faite en 2006 la candidate démocratechrétienne Doris Leuthard, qui les avait assurés que le groupe PDC soutiendrait la réélection de Christoph Blocher au Conseil fédéral en 2007...
L’icône déchue de l’UDC, justement, assiste au hearing des candidats, mais très discrètement. Christoph Blocher bénit la décision de rouler à fond pour Christian Lüscher, candidat jugé plus «charismatique et fringant», selon un député. A première vue, ce soutien inconditionnel acquis à 59 voix contre 2 (dont celle d’Yvan Perrin) donne des chances à l’avocat genevois.
Mais ce n’est qu’un écran de fumée. L’ancien président du Conseil national Max Binder insiste pour que son parti adapte sa stratégie en cours d’élection pour ne pas mettre en danger l e deuxième siège libéral-radical au Conseil fédéral. En clair, cela signifie que l’UDC est prête à lâcher Lüscher pour Burkhalter, ce qu’il fera effectivement à l’issue du troisième tour. «Nous ne voterons jamais pour Burkhalter, jurait pourtant Christoph Mörgeli à une semaine de l’élection. C’est un étatiste et un internationaliste.» Une spectaculaire volte-face qui illustre la taille de la couleuvre que le PLR a fait avaler à l’UDC.

Allié naturel. Car il n’y a pas de miracle. «Notre but est de reconquérir notre second siège au Conseil fédéral en 2011. Pour cela, le PLR est notre allié naturel », déclare le secrétaire général de l’UDC Martin Baltisser. Un accord a-t-il déjà été conclu dans ce sens? «Non, car il faut d’abord attendre de connaître l’évolution de la force électorale des partis», assure-t-il.
Au Parti socialiste aussi, tout roule pour Didier Burkhalter, qui ne se fait pas distancer aussi largement qu’on l’attendait par Urs Schwaller. Celui-ci est bon, sans plus. Il grappille quelques voix supplémentaires en se prononçant pour un salaire minimum de 3500 francs pour tous les travailleurs, ce que Didier Burkhalter refuse de faire. Mais le Fribourgeois, dont les mesures pour réduire les coûts de l’assurance maladie sont impopulaires, tout comme son refus de soutenir l’imposition individuelle en matière fiscale, n’emporte pas l’adhésion totale des socialistes: 35 voix contre 15.
La question linguistique a fini par jouer un rôle dans ce vote. Peut-on élire un candidat alémanique à la succession de Pascal Couchepin. Le président Christian Levrat refuse de thématiser cette question, lui qui, en son temps, a dû éteindre une guerre des langues menaçant de faire échouer la Constituante fribourgeoise. Paradoxalement, ce ne sont pas les Romands qui s’y montrent le plus sensibles, mais bien quelques Alémaniques comme Simonetta Sommaruga, qui n’est pas dénuée d’arrière-pensées. La Bernoise, très probable candidate à la succession de Moritz Leuenberger, ne veut en aucun cas que les Romands ne revendiquent ce siège.

Blessures. Si l’élection de Didier Burkhalter a permis d’éviter de déstabiliser une nouvelle fois le fragile équilibre confédéral, il ne sera pas aisé de rétablir une ambiance de travail sereine entre les deux frères ennemis du centre droit, qui se sont déchirés tout l’été. Un blocage aurait pourtant des conséquences importantes: le PLR et le PDC votent ensemble dans 70% des cas, assurant la stabilité du pays.
«Une opposition entre nos deux partis serait stérile», juge le conseiller national Otto Ineichen (PLR/ LU). Il déplore particulièrement les blessures ouvertes par son parti à deux jours de l’élection, lorsque le groupe PLR a refusé en bloc, sur ordre de son président Fulvio Pelli, d’entrer en matière sur le programme conjoncturel de Doris Leuthard, portant sur le chômage des jeunes. «C’était arrogant et peu diplomatique. Lorsqu’il y a une crise entre deux partenaires, il faut à tout prix continuer de travailler ensemble sinon on ne résout plus aucun problème.»
Mais les lignes de fractures sont profondes. «Le dialogue entre les deux partis est perturbé depuis le début de la législature, lorsque le PDC a décidé d’effectuer un hold-up sur l’un de nos sièges», note Isabelle Moret (PLR/VD). Sur ce point au moins, les démocrates-chrétiens sont d’accord. «Déjà aujourd’hui, il n’existe pas de collaboration formelle entre les deux partis, souligne leur président Christophe Darbellay. Il n’y a pas d’UMP à la Suisse. La confiance est rompue avec les radicaux depuis que l’UDC nous a ravi notre siège en 2003.» Thérèse Meyer (PDC/FR) compte toutefois sur l’esprit constructif qui anime la politique suisse pour rapprocher les deux piliers du centre droit. «En 2003, lorsque nous avons perdu notre siège, il y a eu de la rage, mais nous sommes rapidement retournés au travail, même avec les radicaux.»
Restent les traces laissées au sein du PLR lui-même. Malgré l’issue positive pour le parti, certains pensent qu’il aurait pu mieux faire. «Les femmes ont été très déçues de l’absence d’une candidature féminine sur le ticket, alors que Martine Brunschwig Graf est plus compétente que Christian Lüscher», relève une source radicale. «Fulvio Pelli n’a jamais cru en elle, s’énerve un autre parlementaire PLR. Il l’a flinguée dès le début.» Les Romands n’ont pas non plus compris le choix de l’avocat genevois: «Nous allons tous voter pour Didier Burkhalter, relevait l’un d’eux la veille de l’élection. Lüscher ne récoltera des voix qu’auprès de quelques casques à boulons alémaniques.» Une déclaration qui sonne comme un désaveu pour le président Pelli, dont certains n’hésitent plus à qualifier ses valseshésitations d’«erreurs de communication».

Renouvellement. Si personne ne réclame ouvertement sa tête, Otto Ineichen plaide tout de même pour un renouvellement au sommet du parti: «Il faut faire de la place pour des jeunes comme Christian Lüscher et Christian Wasserfallen (PLR/ BE), ou des représentants de l’économie réelle, comme Philip Müller (PLR/ AG).» Reste que la victoire a pansé une partie des plaies. «Une fois qu’on a gagné, beaucoup de choses s’oublient, déclare Martine Brunschwig Graf. Si quelqu’un a une raison d’être fâché, c’est moi, et je ne le suis pas.»
Plus globalement, ce maintien du statu quo ne représente qu’un court répit avant les salves contre l’autre siège radical lors de la succession de Hans-Rudolf Merz. L’offensive pourrait alors provenir du PDC, de l’UDC, voire des Verts. «Nous sommes entrés dans une phase de foire d’empoigne permanente, analyse le conseiller national Carlo Sommaruga (PS/GE). Lors de chaque élection au Conseil fédéral, le siège sera désormais mis en danger par un autre parti.» Et d’interroger: «Face à cette instabilité institutionnelle, ne vaudrait-il pas mieux passer à un gouvernement d’entente qui se met d’accord sur un programme politique? »



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Tags: élection burkhalter,

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