Le triste sort de la diaspora lausannoise
| Ils sont des milliers à transhumer chaque matin vers Genève. Dans le troupeau, votre bloggeur-observateur se fait un plaisir de vous conter ses 33 minutes quotidiennes de contemplation des passagers. Il y a quelques semaines, certains ont dit ou écrit, ou peut-être affiché que les frontaliers n’étaient que racailles et voleurs d’emplois de nos voisins les Genevois. Ah les vilains ! Rapaces, corbeaux noirs, ils ont dit. N’en déplaise au MCG, mais la menace ne viendrait-elle pas tout simplement du Lausannois ? Il n’est pas si lointain le temps où je faisais mon premier trajet. Tel un pauvre agneau jeté dans la gueule du loup. Je me vois encore sur ce quai bondé, le cœur fébrile, les mains tremblantes, désarmé pour penduler. Mais il m’en aura fallu peu pour comprendre qui étaient mes compagnons de voyages quotidiens. Les mêmes visages, le même wagon, la même place. Pas un bonjour, ni un sourire, pas même un regard, mes acolytes de trains pourtant si familiers ne sont pas là pour fraterniser. Alors autant les observer en toute objectivité . Petit tour descriptif et non exhaustif Certains jours, je fais partie de la clique de 6h42, d’autres du groupe de 9h17, mais avec une petite préférence pour l’horaire du matin. Il est 6h30 lorsque je déboule sur le quai. A ma gauche, les hôtesses de terre qui filent à l’aéroport. A ma droite, le préretraité au costume mal coupé (devrais-je le lui dire ?) Pas un bruit, un murmure… le calme avant la tempête. 6.35 : La voilà. La boule. 45 ans, aussi haute que large. Comme tous les matins, elle tient fermement son sachet et boulotte avidement ses boules de thé (d’où le surnom) achetées trois minutes auparavant chez Tekoé. Ne vous y méprenez pas. La nana n’a rien de sympathique. Elle est même antipathique. A son passage, la foule se crispe : un, deux, trois mètres et STOP. Sa place est là et pas ailleurs, juste devant la porte quand le train arrivera. Elle est maligne en plus ! Et elle fait sa loi. Tout le monde l'a vite compris : sur le quai numéro 4 à 6h42, tu la laisses monter, sinon t’es assuré de passer une mauvaise journée. 6 :37 : Il arrive, au galop, le vieux beau businessman. Comme tous les matins, le jeune homme arbore de belles auréoles, un dos moite, peut-être une petite crotte récalcitrante collée au bord de l’œil et une figure qui en dit long sur l’état de son costume trois pièces. Faut partir à l’heure, mec, je te l’ai dit. Et puis, il y a les étudiantes, qui à grand renfort de redbull dégainé juste à côté, manquent de justesse de te faire vomir ton petit déjeuner. Il y a aussi le mec qui fume son cigare, celui qui pue de la gueule, celui qui tente désespérément de draguer une cadre de BNP Paribas, l’autre qui télécharge sans cesse des applications iPhone, et celle-là pendue au téléphone, qui semble avoir des problèmes conjugaux. Faudrait d’ailleurs que je lui demande à l’occase si ça va mieux. Tout ce petit monde, chaque matin, sur le même quai et dans le même train. 6 :39 : Il est là, l’Intercity. Discrètement, la foule s’étend, maximise tout la largeur du quai, fait deux-trois pas de côté. Il faut être prêt de la porte et le premier à entrer (la boule est forte à ce jeu là). Une partie au deuxième, les autres au premier étage. Le temps est compté. Il faut choper sa place habituelle et dans le respect du rituel. La boule entre en premier. Elle s’assied siège 25B, wagon silence, toujours dans le sens de marche du train. En face, le sexagénaire au costume mal coupé et à la mallette mystérieuse, dont on voit les mollets lorsqu’il s’assied. Derrière, le vieux beau businessman transpirant qui stresse déjà de n’avoir que 33 minutes pour sécher. Dans le silence le plus total du wagonnet, il dégaine son Ipod, vol.27. Pas un bruit, juste celui des basses et le son lointain, mais bien distinct d’une voix fluette. Ce ne serait pas Lara Fabian ? (Devrais-je lui dire qu’il écoute de la musique de merde ?) Devant moi, elle est là, la bouche ouverte, endormie, un petit fil de bave qui manquerait presque de lui couler le long de la lèvre inférieure. Elle est pourtant jolie, très jolie même. Maquillée impec, habillée ni trop, ni pas assez. La pauvre, elle doit habiter Fribourg. Elle est malade d’aller bosser à Genève. Tous les matins donc, dans le silence le plus totale, la bouche ouverte, elle dort, sa tête s’entrechoquant parfois violemment contre le double vitrage du wagon. J’espère qu’elle ne s’est pas fait mal. Une rêverie de 33 minutes, qui se termine toujours par un violent spasme à l’annonce de la voix off – et trilingue : « Wir treffen in Genf ein… » Elle se réveille, impec malgré les turbulences. Me sourit et s’en va prendre son tram. (Devrais-je lui dire qu’elle dort la bouche ouverte ?) A ses côtés, la trentenaire aux cheveux mouillés qui n’a pas eu le temps de les sécher. Tous les matins, elle délasse ses ballerines pour pouvoir se recroqueviller sur son siège – position fœtale – et dormir. (Devrais-je lui dire qu’elle pue des pieds ?). A ma gauche, la quinqua fashion cheap, celle qu’on pourrait très bien voir dans un docu fiction de TF1 style Vis ma Vie « A 53 ans, je veux faire comme mon enfant ». Elle est plutôt sympa. Du moins elle en a l’air, jusqu’au moment où elle dégaine son vernis à ongle pour une retouche. Une experte. Pas une goutte à côté, même transbahutée. (Devrais-je lui dire que cette couleur ne lui va pas et que l’odeur de son vernis repousse à 7h du matin ?) Et moi alors ? Espérons que dans le lot de lecteurs, un autre voyageur se fera le plaisir de me décrire. A mes fidèles compagnons de wagon, je vous dis à demain ! Mehdi
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