|
Par Stéphane Gobbo - Mis en ligne le 31.10.2012 à 11:25 |
Chaque artiste connaît dans sa carrière des tournants. Parfois pour le meilleur, d’autres pour le pire. Pour Benjamin Biolay, la sortie de La superbe, en octobre 2009, fut indéniablement un tournant. A l’heure du téléchargement généralisé, le chanteur osait un double album ambitieux. Il venait de quitter Virgin, filiale de la major EMI, pour rejoindre le label indépendant Naïve. Résultat, La superbe devient le plus gros succès de sa carrière et reçoit l’année suivante la Victoire de la musique du meilleur album, tandis que lui-même est sacré «interprète masculin de l’année». Si ce succès aussi inespéré qu’inattendu fut un tournant, c’est parce qu’il aura permis au Français d’être enfin médiatisé pour de bonnes raisons, en l’occurrence artistiques, alors qu’auparavant il avait autant intéressé la presse people que musicale. Car pour certains un mariage puis un divorce avec Chiara Mastroianni sont au moins aussi importants qu’une bonne chanson. Son côté dandy désabusé, ou bobo tête à claques pour ses détracteurs, agacés par ses attitudes de poseur, lui a aussi valu de nombreux portraits dans lesquels la musique n’était que secondaire. Mais La superbe a donc changé la donne. Sas de décompression. Lorsqu’on évoque ces années people, Benjamin Biolay avoue qu’il lui est arrivé d’être passablement agacé par certains articles. «Mais maintenant je n’y pense plus, dit-il d’une voix neutre. Et si ce que vous dites est juste, je suis ravi qu’on parle de plus en plus de moi pour des raisons légitimes, c’est-à-dire pour ce que je fais. Mais j’ai du mal à réaliser un bilan étant donné que je ne peux pas être extérieur à moi-même.» Une bande originale, pour le film Pourquoi tu pleures?, dans lequel il joue, des collaborations avec des artistes aussi divers que Jeanne Cherhal, Isabelle Boulay, 113, Sylvie Vartan et Petula Clark: ces dernières années, le natif de Villefranche-sur-Saône a enchaîné les projets. Un moyen de ne pas ressentir la peur du vide? «J’ai appris avec le temps que lorsqu’on sort d’un projet très prenant, il ne faut jamais décélérer net du jour au lendemain. On a besoin d’un sas de décompression, de petits projets. Et il y a des choses qui dans la vie ne se refusent pas, comme produire un album pour Vanessa Paradis ou tourner un film sous la direction d’Agnès Jaoui, ce qui n’était pas prévu. Mais malgré ce planning chargé, j’ai un peu jugulé ma peur du vide en prenant de la bouteille. Je ne suis plus du tout stakhanoviste.» Manchester et ses héros. Vengeance est-il à la hauteur de La superbe? Quelques écoutes suffisent pour affirmer que oui, que ce nouvel album est tout aussi convaincant par la faculté qu’il a, en quatorze chansons, de quasiment proposer quatorze univers différents. Premier extrait dévoilé il y a quelques semaines, Aime mon amour est une belle chanson de rupture, une pop song joliment orchestrée, immédiatement séduisante. Mais il y a mieux. Comme Profite, émouvant duo avec Vanessa Paradis, le synthétique et subtilement new wave Sous le lac gelé, ou le très lyrique La fin de la fin, avec son refrain et ses chœurs à la Burt Bacharach. Et il y a aussi ce très dansant L’insigne honneur, avec sa ligne de basse rappelant ouvertement les grandes heures de New Order. Une influence que le Français revendique.
«GAINSBOURG, JE L’AI TOUJOURS APPRÉCIÉ. MAIS C’EST CHARLÉLIE COUTURE QUI M’A VRAIMENTINSPIRÉ. SA MUSIQUE M’A TOUJOURS FASCINÉ, M’A DONNÉ CONFIANCE.»
«Quand j’étais jeune, le bassiste type c’était Peter Hook, de New Order, tandis que le guitariste type c’était Johnny Marr, des Smiths. J’avais, ado, mon panthéon de musiciens, et il se trouve qu’ils étaient tous Mancuniens. Un hasard.» Même si on a parfois voulu faire de lui l’héritier de Gainsbourg, «BB» a toujours eu le regard tourné vers l’Angleterre. Mais il y a bien un artiste français qui l’a inspiré: Charlélie Couture. «Gainsbourg, je l’ai toujours bien apprécié, mais ce n’est pas lui qui m’a donné envie d’écrire des chansons, et ce n’est certainement pas lui qui est mon modèle du point de vue des textes. On est très différents. Moi, c’est Charlélie qui m’a vraiment inspiré. Parce que dans ses chansons, il y a un début, une fin, des personnages, des lumières, des mises en scène. Sa musique m’a toujours fasciné, m’a donné confiance.» La troisième voix. Avant même de publier son premier album, en 2002, Benjamin Biolay s’était fait un nom en cosignant quatre titres de Chambre avec vue, le disque qui marqua deux ans plus tôt le retour au premier plan d’Henri Salvador. C’est peut-être cette réussite précoce, il avait alors 27 ans, qui lui a valu cette étiquette de chanteur arrogant, agaçant. Alors que c’est finalement un artiste sensible et visiblement sincère qui répond à nos questions, évoque sa passion pour le rap (Orelsan et Oxmo Puccino font deux apparitions tonitruantes sur Vengeance), son dégoût de voir certaines communautés stigmatisées, son militantisme de gauche et son plaisir de chanter avec des femmes. Parce qu’il a ce fantasme un peu abscons, dit-il, de chercher une troisième voix, issue de la superposition de voix mâles et féminines, ce qui avait été le moteur du projet Home, enregistré en 2004 avec Chiara Mastroianni. «Les Moldy Peaches ont super bien réussi à le faire», conclut-il. Une référence anglosaxonne de plus. Qui osera encore qualifier Benjamin Biolay de prétentieux? Lui-même, pétri de doutes, ne sait pas pourquoi on a pu dire ça de lui. «Vengeance». Naïve/Musikvertrieb. En concert le 30 avril 2013 à Thônex (Salle des fêtes), le 1er mai à Fribourg (Fri-Son), le 2 au Locle (Théâtre du Casino) et le 3 à Morges (Théâtre de Beausobre). |









