Le nez dans un verre de chardonnay, elle cherche le défaut. Après vingt-sept années de métier, Madeleine Gay est toujours aussi exigeante, et ne laisse rien passer. Derrières ses lunettes cerclées de noir, elle observe la couleur du vin, respire ses arômes de fleurs et de noisettes, puis déguste le nectar avec la discrétion qui la caractérise. «Il y a longtemps que je n’ai plus bu du vin de manière innocente, sourit-elle.
A chaque fois, je cherche à analyser la structure, à repérer les senteurs. Déformation du métier, je suppose.» Sa douceur apparente cache un caractère fort, tenace. «Je manque de tolérance», avoue-t-elle. Mais dans le monde du vin, l’intransigeance n’est pas un défaut. Ce trait de caractère a permis à la Valaisanne d’accéder au titre de Vigneron de l’année, décerné vendredi 7 novembre à Zurich lors du Grand Prix du Vin Suisse. La seule fille. Pour Madeleine Gay, cette reconnaissance n’allait pas de soi. «C’est très dur d’être une femme dans ce milieu. Du temps de mon grand-père, les femmes n’étaient pas du tout les bienvenues dans les caves. A l’école de Changins, j’étais la seule fille de ma promotion. Et lorsque je suis arrivée chez Provins, en 1981, personne ne croyait en moi. On considérait que mon travail était anecdotique. Je suis restée cachée jusqu’en 1992, date à laquelle est arrivé un nouveau directeur qui a commencé à s’intéresser à moi.»
Mais à l’époque, l’anonymat ne l’empêche pas d’avancer. Au contraire, il la stimule d’autant plus. Les Valaisans ne jurent que par le fendant et la dôle? Qu’importe, elle fera du sauvignon et du cornalin. Pendant dix ans, Madeleine s’acharne dans l’ombre de la coopérative à faire renaître les cépages anciens, ces variétés aux noms romantiques comme Heida, Humagne blanche, ou Petite Arvine.
Elle généralise les prélèvements sur les vignes, multiplie les analyses, forme les viticulteurs à utiliser moins d’engrais. Elle s’épuise sans compter les heures à faire un vin mûr, plus naturel, moins affiné. «Ce qui me plaît dans le vin, ce n’est pas l’alcool, c’est la texture, le côté soyeux. La première fois que j’ai bu, se rappelle-t-elle, j’avais 22 ans, et je me souviens que c’était un bordeaux.»
En 1997, Madeleine Gay signe sa première étiquette. Mais la reconnaissance ne change rien au combat de celle qui se décrit comme une «guerrière». Pas question de la comparer à la version suisse de Michel Rolland, cet œnologue à succès qui vinifie à la chaîne les raisins de France et d’Argentine. «Je n’aime pas suivre les modes, je préfère les créer.
On peut dire que je suis spécialisée dans les spécialités», note-t-elle en riant. Aujourd’hui, Madeleine Gay vinifie 1,8 million de litres chez Provins, soit près de 20% du résultat du plus grand producteur de vin en Suisse. Elle est désormais entourée d’une équipe d’une dizaine de personnes – femmes et hommes – de qui elle «apprend beaucoup». Avec eux, elle déguste des vins du monde entier, et continue de se former : «J’ai découvert que le sud de la France était injustement décrié, il y a vraiment de bons viticulteurs là-bas.»
Son propre vin? Parmi ceux qui l’entourent, certains devront prendre la suite de son ouvrage. Car Madeleine Gay pense déjà à sa succession. Dans quelques années, elle prendra sa retraite et partira en voyage pour se confronter «à la misère du monde». Idéaliste dans l’âme, elle veut retourner voir l’Afrique, vivre une deuxième vie dans sa ferme perchée sur les hauteurs de Sion.
Une grande maison qu’elle a rachetée à ses parents, et dont elle est très fière. Elle-même n’a pas d’enfants, mais s’occupera volontiers de ses arbres fruitiers, fera du jardinage, entretiendra ses vignes. Va-t-elle faire son propre vin ? «Pas question, répond-elle brusquement. D’abord, je ne sais pas tout faire, je n’aime pas m’occuper de la vente par exemple. Et puis je ne tiens pas à avoir ma propre bouteille, car ce ne serait pas parfait. Moi, je ne vinifie que le meilleur. Je fais la crème du vin.»
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