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Le visage hideux du crime organisé

Par Antoine Duplan - Mis en ligne le 28.08.2008 à 06:00

Cinéma. «Gomorra», la somme de Roberto Saviano sur la Camorra, inspire un film d’une saisissante brutalité.

Roberto Saviano, né en 1979, a consacré son premier livre, Gomorra, à une étude approfondie de la Camorra. Croisant statistiques, études sociologiques, enquêtes de terrain, témoignages et souvenirs personnels, il évoque magistralement la sordide réalité de l’empire du crime: un chiffre d’affaires de 150 milliards d’euros annuels, 10000 morts au cours des trente dernières années...
Publié en 2006, l’ouvrage s’est vendu à 1,2 million d’exemplaires en Italie et a été sur la liste des best-sellers dans 33 pays. Son auteur paie ce succès au prix fort: menacé de mort par les caïds de la mafia napolitaine, le jeune auteur vit sous protection policière permanente.
Matteo Garrone (L’étrange Monsieur Peppino) porte à l’écran ce «roman de non-fiction», pour reprendre la terminologie de Truman Capote. Après avoir vainement rêvé de tourner dix épisodes pour la télévision, le réalisateur a centré son adaptation sur cinq destinées emblématiques.
 
Toto, 13 ans, qui rêve d’être riche et respecté, avant de mourir assassiné «comme meurent les vrais, ceux qui commandent pour de bon». Don Ciro, gris et furtif comme un rat, qui porte l’argent aux familles nécessiteuses. Pasquale, couturier talentueux et sous-payé qui n’aurait pas dû arrondir ses fins de mois auprès des Chinois. Roberto et Franco qui organisent l’ensevelissement des déchets toxiques.
 
Marco et Ciro, deux jeunes têtes brûlées qui ont tort de se prendre pour le Scarface de Brian de Palma. Parce que Gomorra se pose en antithèse du Parrain de Coppola. Si les mafieux puisent leur inspiration au cinéma hollywoodien, la violence qu’ils exercent n’a jamais l’élévation tragique que lui confèrent MM. Scorsese ou Tarantino: ce sont des crimes sans gloire que perpètrent les membres du Système.
Certains spécialistes regrettent que le film omette de parler du véritable problème, à savoir la corruption. Sans l’appui de politiciens véreux, il serait impossible d’organiser le trafic des déchets toxiques, du nord industriel à la Campanie où ils sont enfouis – posés sur une base de trois hectares, ces résidus formeraient une montagne de 14600 mètres, selon les calculs de Roberto Saviano.

Négation de la vie. A défaut d’être exhaustif, le film décortique la mécanique du crime organisé avec ses moyens, la force des symboles et d’excellents comédiens, souvent formés au théâtre dans la rue ou en prison.
Il excelle à montrer l’enrôlement des gosses, la dialectique du «si tu n’est pas avec nous, tu es contre nous» et les rituels d’intronisation: protégés par un gilet pare-balles, les aspirants mafieux se font tirer dessus à bout portant. L’impact leur laisse un hématome au niveau du cœur...

Les crimes sont abjects. La morale plus laide encore. «L’éthique est le frein des perdants», philosophe Roberto. Ce pollueur cynique jette le cageot de pêches dont une aimable nonna vient de lui faire cadeau. Car la mafia, c’est la nature et la bonté bafouées.
Marco et Ciro sont allés trop loin.
De vieux caïds, brutes adipeuses, catarrheuses, leur tendent un piège. Sur une plage déserte, le deux jeunes excités sont criblés de balles. Aussitôt, la pelle mécanique ramasse les corps pour les inhumer. Disparus à jamais de la surface de la terre. La mafia, c’est la négation de la vie et de l’avenir.





Tags: Cinéma, Gomorra, Roberto Saviano,

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