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La chronique de Jacques Pilet
Le voyage en ballon

Par Jacques Pilet - Mis en ligne le 27.01.2010 à 17:01

Il est excitant de voler suspendu dans le ciel, poussé par les airs, vaguement dirigé au bout d’une flamme. Mais non sans danger quand le vent forcit et les rochers se rapprochent.

C’est moins drôle quand le ballon n’est autre qu’un pays, la Suisse, qui flotte entre toutes les incertitudes, à la merci des pressions, réagissant au coup par coup, conduite mollement, sans connaître son cap.

Plus personne ne tient vraiment la gouverne. Le Conseil fédéral prend des décisions que les tribunaux désavouent. Le Parlement, ignoré dans les moments les plus critiques, est appelé à la rescousse quand rien ne va plus et se retrouve dans les pires embarras.

Tout est fait, il est vrai, pour que le bon peuple ne s’inquiète pas. Les conseillers fédéraux tentent de rassurer, avec ce sourire légèrement crispé qu’ont les passagers aériens qui veulent faire bonne figure dans les turbulences. Quant à la presse du palais, attachée à décrire les péripéties quotidiennes, courant d’une conférence à l’autre, travaillée au corps par les chargés de communication, elle peine à dégager la vue d’ensemble.

Dans l’ombre, de solides experts lancent pourtant des alarmes. Tel ce professeur zurichois de science bancaire, Urs Birchler, qui lâche des propos renversants devant le micro de NZZ online. «Les grandes banques, affirme-t-il, sont un problème pour la démocratie.» Parce que sans le dire, elles continuent de compter sur la garantie de l’Etat, prêtes à lui forcer la main. Parce qu’elles résistent au changement à toute force. Ni le gouvernement ni le Parlement n’ont, au bout du compte, un réel pouvoir de décision: ils devront, bon gré mal gré, agir dans le sens exigé par la situation de ces établissements qui n’ont pas fini de brandir le «risque systémique».

Dans cette relation inextricable qui s’est installée entre ces géants bancaires et le pouvoir, il n’y a plus place pour une affirmation politique claire et courageuse. La Suisse va-t-elle suivre Obama qui secoue sa place financière et prendre à son tour des mesures drastiques? Va-t-elle franchement se préparer à l’après-secret bancaire? Va-t-elle au contraire défendre jusqu’au bout ses particularismes? Ou alors continuer de finasser et de zigzaguer? On n’en sait rien parce que le gouvernement ne pense plus: il est trop occupé à chercher des sorties aux guêpiers immédiats.

L’hebdomadaire tessinois Il Caffè ironise sur la manière du président du Parti libéral-radical, Fulvio Pelli, qui prône la résistance aux pressions exercées sur la place financière. Il voit la Suisse comme le village gaulois d’Astérix face aux Romains, écrit notre confrère, le malheur c’est qu’il ne s’est pas rendu compte que la potion magique d’Obélix n’opère plus. L’Hebdo veut en finir avec la «monoculture bancaire» et imagine l’économie nouvelle du Tessin de demain.

Ce débat n’a lieu ni à Genève à Zurich. Comment vivrons-nous avec des places financières réduites? Comment seront comblés les trous à prévoir dans les recettes fiscales? Quels seront les secteurs appelés à compenser les pertes d’emploi?

Ces sujets n’émergent pas. Parce que les banques qui mènent le bal étouffent les discussions de fond, embrument leur situation réelle et leurs perspectives d’avenir. Elles n’ont qu’un horizon: s’accrocher le plus longtemps possible au statu quo, ne rien changer à leurs méthodes à hauts risques, poursuivre leurs juteuses jongleries, accumuler les bonus.

Face à elles, seule se dresse la Banque nationale dont le prestigieux président Philipp Hildebrand souhaite, comme ses collègues étrangers, serrer la vis, surimposer les établissements les plus riches, encadrer leur activité. Avec quelles chances de succès? Tout dépendra de ce que mettra en place le Gouvernement américain et de ce qui changera à Londres. Le Gouvernement suisse, lui, une fois de plus, ne fera que suivre le mouvement.

Il en va ainsi dans les voyages en ballon: le pilote a beau s’esquinter à la manœuvre, au bout du compte, ce sont les vents dominants qui déterminent la route.

Un jour, peut-être, la Suisse naviguera-t-elle avec un moteur et un gouvernail.

Le Gouvernement ne pense plus: il est trop occupé à chercher des sorties aux guêpiers immédiats.




Tags: Jacques Pilet, Conseil fédéral, banques,

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