La chronique de Jacques Pilet
Le vrai défi nord-africain

Par Jacques Pilet - Mis en ligne le 02.02.2011 à 13:48

Le formidable chambardement au sud de la Méditerranée trouble, enthousiasme ou inquiète sur la rive de ce Mare nostrum, qui est le nôtre, comme disaient les Romains. Avec une question posée aux démocraties: avons-nous été complaisants à l’égard des despotes accrochés au pouvoir depuis des décennies?

La politique, depuis toujours, se conduit selon l’intérêt des nations.

Il n’y a pas que la ministre des Affaires étrangères française à se sentir dans ses petits souliers. Elle qui vient de passer le Nouvel-An en Tunisie, escortée par la police de Ben Ali. Elle qui autorisa la livraison à celui-ci de grenades lacrymogènes peu avant sa chute. Tous les gouvernements occidentaux ont plus ou moins fermé les yeux sur les turpitudes de ce régime comme sur celui de Moubarak.

Au nom de la raison d’Etat: les deux se dressaient contre les islamistes. Européens et Etats-Uniens donnent des leçons de démocratie très différenciées. Ces jours-ci, ils donnent du bâton au dictateur biélorusse mais ils se prosternent à Davos devant les ministres chinois…

Il n’y a pas à trop s’indigner de ce double discours. Se poser en exemple à la face du monde et décerner des notes de bonne conduite est à la fois présomptueux et vain. Parce que tout un pan de la planète se moque de nos réprimandes jugées souvent hypocrites. Parce que la politique, depuis toujours, se conduit selon l’intérêt des nations.

Cela dit, une question se pose: ces gouvernants autoritaires qui paraissent arranger si bien nos affaires – la liste est longue – ne les menacent-ils pas au contraire? Ils préparent des révoltes, des crises et même des guerres qui peuvent méchamment compromettre les équilibres dont nous bénéficions.

On n’en finit pas de gloser sur les périls de l’islamisme ou du nucléaire éparpillé. Non sans raison. Mais n’est-il pas temps de voir aussi que tous les pouvoirs répressifs peuvent être dangereux pour nous?

Voir aussi la toile de fond, sans se fixer sur les mêmes et sempiternelles phobies. D’accord, l’Iran souffre d’un régime détestable. Mais pour l’Europe, moins redoutable à terme que la situation démographique, économique et sociale de l’Egypte et du Maghreb.

On ne va pas bouder son plaisir devant le souffle de liberté qui parcourt l’Afrique du Nord. Mais il serait naïf d’imaginer que la démocratie, si elle y prend forme enfin, suffira à résoudre le casse-tête fondamental: de quoi vivront demain les 160 millions (bientôt plus de 200) d’habitants de cette région? En finir avec les rapines des clans qui y sévissent ne suffira pas à conjurer la misère.

On connaît le tableau. L’Egypte survit grâce au tourisme, au coton, aux espoirs pétroliers, au canal de Suez… et à l’aide internationale. Des ressources fragiles et limitées. Et elle comptera bientôt cent millions de bouches à nourrir. La Tunisie est moins peuplée, mieux lotie, avec des perspectives de rebond économique, mais les frustrations de sa jeunesse bien éduquée persisteront bien audelà de la révolution de jasmin.

L’Algérie (35 millions d’habitants) peut compter sur son pactole pétrolier et gazier, mais la preuve est faite que, même riche, elle ne peut donner du travail à tous. Le chômage y est massif. Ce qui n’empêche pas le gouvernement de faire venir des entreprises chinoises amenant leur propre main-d’oeuvre! Face à la compétition internationale, les possibilités industrielles restent limitées.

L’espoir? Il est à chercher du côté de l’agriculture. Cette terre propice depuis des siècles au blé et à l’huile est sous-utilisée. Ce secteur longtemps négligé est pourtant plus prometteur que jamais. Le Maroc enfin (32 millions d’habitants) pourrait lui aussi intensifier ses efforts agricoles: le tourisme et l’industrie locale seront toujours loin de suffire aux besoins d’un peuple si nombreux.

Une priorité, reconnue mais non suivie d’effets, serait la constitution d’une zone régionale de libre-échange: les barrières bureaucratiques freinent les échanges entre ces pays plus complémentaires qu’il n’y paraît. C’est à l’agenda du sommet maghrébin prévu ce printemps… Aura-t-il lieu?

Aider à la naissance de nouvelles démocraties est un beau défi pour l’Europe. Mieux appuyer l’Afrique du Nord dans ses efforts économiques serait aussi de bonne politique. Mais au-delà des discours. Dans l’action. Dans l’investissement. Dans des échanges plus ouverts et plus équitables. Dans un dialogue politique plus lucide.

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