C’est le livre le plus fou de l’année. Ward se présente sous la forme d’une anthologie de textes littéraires d’un peuple imaginaire, les Wards, qui aurait vécu au «Ier - IIe siècle», ainsi que nous le précise le sous-titre. Comme dans toute anthologie qui se respecte, le livre commence par une introduction historique, «Avant Zaragabal», dont le premier chapitre s’intitule «Les origines de la cité de Wagamarkan», pour tout savoir sur cette civilisation perdue.
Ensuite, chaque texte sélectionné – poésie, fragment de livre religieux, essai philosophique – est précédé d’une présentation de son auteur et d’une mise en perspective dans son contexte littéraire. La page est alors coupée en deux dans le sens de la longueur, puisque le recueil est bilingue.
A gauche le texte en ward, à droite sa traduction française. L’auteur, Frédéric Werst, pousse la gentillesse jusqu’à vous livrer en fin d’ouvrage un précis de grammaire wardwesân et un lexique, si jamais il vous vient l’envie de lire les œuvres dans le texte.
Vingt ans de travail. Frédéric Werst, la quarantaine, concède qu’il lui a fallu quelques années pour mener à bien ce projet: «Il y a vingt ans, j’en avais livré une version plus imparfaite. J’ai recommencé à zéro par la suite. Mais disons que, depuis l’âge de 15 ans, je tourne autour de cette idée d’inventer une langue.»
On reste perplexe, devant l’incroyable prouesse que représente ce livre bien entendu, mais aussi devant la profonde nostalgie qui en émane. Comment ne pas être ému par ces auteurs surgis du néant, dont Frédéric Werst nous décrit par le menu la vie, le style littéraire, les préoccupations, avant de nous offrir quelques-unes de leurs pensées et de leurs rimes?
Et pourquoi, d’ailleurs, a-t-il choisi de faire commencer l’histoire des Wards par une migration, ce peuple oublié portant en lui le souvenir douloureux d’un continent perdu dont il a été chassé? «C’est bien pour cela, parce qu’ils ont été déplacés, qu’ils ont eu besoin de l’écriture, répond Frédéric Werst sans se démonter. Ils ont eu la volonté de fixer leur culture dans des textes écrits.»
Curiosité. Ward n’est pas vraiment un livre qu’on lit comme un roman, c’est plutôt une curiosité qu’on regarde comme on le ferait d’une œuvre d’art contemporain. Et puis on se prend au jeu. On se surprend à se demander si l’on préfère les textes du Ier ou du IIe siècle, on est bêtement ravi de découvrir un extrait de Be Arkhan wentan – Le crime d’Arkhan – une œuvre datée de 136, signée de la belle (du moins l’imagine-t-on ainsi) Athael Awarin, une des femmes les plus brillantes de l’époque, amie du poète Burgô Kundis et qui a, nous dit-on, «renouvelé la prose de son temps».
On pense à Perec, on n’en finit pas de s’interroger, alors que l’auteur nous jure qu’il écrit ses textes en wardwesân avant de les traduire en français. Frédéric Werst, en tout cas, refuse qu’on ne voie dans son livre qu’un exercice ludique, entre pastiche et bonne blague: «Je soulève des questions sérieuses, j’aimerais que le lecteur soit poussé à se demander ce que cette histoire dit sur le monde contemporain, et notamment sur la question de la langue, de sa fragilité, de sa possible disparition.
La francophonie, ou plus exactement la question de la diversité, est en effet un sujet qui me tient à cœur. Ce livre est une façon de dire: attention! en détruisant des langues, on détruit des imaginaires.» Il avoue d’ailleurs que, s’il n’avait pas réussi à rédiger un livre dans une langue imaginaire, il aurait probablement écrit un roman en bambara. Et aujourd’hui, que fait Frédéric Werst? Réponse immédiate: «Je m’attaque au IIIe siècle.»
«Ward». De Frédéric Werst. Seuil, 412 p.
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