L'Hebdo;
1998-12-10 Chanson L'été infini de Juliette Gréco
Rieur, sombre, érotique et sage, magnifique, son dernier disque se joue des mots de Jean-Claude Carrière. Rencontre.
O
n guette le noir. Celui qu'elle nomme son «noir de travail». Le noir légendaire, de la robe Balmain de ses débuts chantants à la Rose Rouge. Mais ce lundi de décembre, quelques couleurs fleurissent son chemisier. Juliette Gréco se réchauffe d'un café derrière les baies vitrées d'un palace genevois, réclame bientôt un vin, du fendant, prometteur d'une plus douce chaleur.
L'hiver est précoce. On se refuse cependant à quitter «Un jour d'été et quelques nuits», son nouvel album. Un disque hors saison, hors du temps même. Sage comme Confucius, un brin coquin aussi, grave et doux à la fois, nocturne, mais éclairé de malicieuses lueurs, avec une musique aussitôt familière, soulignant son chant profond d'un rimmel de violon ou d'un trait de piano.
On l'attend impériale, grande dame de la chanson comme on dit dame de fer. Et Gréco de répliquer d'un double et vigoureux «pas du tout»! Elle s'accepte statue, mais pas question de rester de marbre. «Mon devoir, c'est d'arriver à remonter sur le piédestal que l'on m'a bâti. Ce qui vous est donné doit être justifié. Et c'est un immense travail. Comme en amour, rien n'est jamais gagné. J'ai tout à prouver. Toujours et encore.» Son disque a été enregistré en à peine trois jours et demi. Une paille. Elle ne comprend pas que l'on s'étonne: «On arrive prête. Quand vous faites l'amour avec quelqu'un, vous arrivez prêt, non? Vous n'allez pas vous laver avant, vous êtes déjà propre.»
Jointe au dossier de presse du visiteur, la liste de ses auteurs et compositeurs, souvent des amis, est si longue qu'elle s'inachève avec des «etc.». Pêle-mêle, on citera Duras et Aragon, Ferrat et Ferré, Sartre et Gainsbourg, Vian et Aznavour, Queneau et bien sûr Mac Orlan. La voici, toujours aussi curieuse, gourmande de mots, chantant ceux de Jean-Claude Carrière, l'homme de lettres, de théâtre et de cinéma. «Un jour, bien après l'avoir rencontré avec Michel Piccoli, j'ai reçu un petit livre, "Chemin faisant". Ses poèmes. Je l'ai lu, aimé, et transmis à Gérard Jouannest: "Je pense que tu trouveras ton bonheur là-dedans".» Compositeur de Brel, mari de Juliette, le pianiste a su trouver le juste ton de cette «Valse» et de ces «Passages» à la sérénité bouddhiste. Jean-Claude Carrière lui écrira de nombreux autres textes, elle en retiendra douze.
La pochette surprend. On y voit Gréco souriante, sur une plage, accoudée à un énorme poignard. «On peut interpréter le poignard de toutes les manières possibles, mort ou victoire.» On lui suggère une définition pêchée dans un dictionnaire. Le couteau comme «principe actif modifiant la matière passive». Tel n'est pas son métier de chanteuse? Elle rit, cite Jean-Claude Carrière: «Gréco n'est pas une interprète. Elle s'approprie tout. Ça n'est plus à vous.» Elle se dit humble, «complètement», s'avoue orgueilleuse, «mais pas vaniteuse. Entre les deux, il y a un monde». Elle dérobe pour mieux donner ensuite: «Il n'y a qu'une manière d'envisager mon rôle d'interprète. C'est d'ouvrir les livres et de laisser les mots s'envoler. Le meilleur des véhicules, c'est la musique. Au début de ma carrière, je marchais dans la rue quand j'ai entendu un mec chanter du haut d'un échafaudage. C'était "Je t'imagine". Ah ça, c'est un goût de bonheur incroyable!»
Belle et sombre, l'une de ses nouvelles chansons rafraîchit les mémoires. Il y est question d'un train de nuit. «Dans un pays troublé. Tous nos corps entassés. Mon âme sans abri.» On songe à sa mère et à sa soeur aînée, déportées pour avoir résisté. On pense aussi à elle, jeune fille emprisonnée dans le Paris des collabos. Et l'on sent chez Gréco une révolte qui n'a cessé de gronder. «Le sang est très fort chez moi, très violent. Il faut savoir ce que c'est que la prison, l'humiliation, la torture. Après, peut-être qu'on est moins con. Je ne me contrôle pas du tout lorsqu'il est question des gens du Front national. Le refus de la mémoire et le confort nous tueront.»
On l'a dite bourreau des coeurs, cruelle, inaccessible. Elle préfère parler de révolte et de liberté: «Je ne peux pas me laisser faire. Je ne suis pas obéissante et je n'entre pas dans le moule. Je suis ailleurs. C'est un chemin difficile, caillouteux, dangereux.» Juliette Gréco ne ressemble qu'à elle. Et depuis ses débuts, au lendemain de la Libération, personne ne l'aura copiée. L'individualisme ne s'imite pas, il se vit. Elle cite Barbara, Brel, «des êtres libres et exigeants», et dit écouter peu de nouveaux chanteurs. «J'ai été très gâtée. Et peut-être suis-je devenue un peu difficile, un peu sévère.»
Juliette Gréco était au Japon récemment, présentant son «Jour d'été» en compagnie de Jean-Claude Carrière. «On m'a déclaré: "On ne fera plus jamais un disque comme celui-ci." Quel défaitisme! Je n'y crois pas du tout. Je suis une désespérée optimiste incurable. J'ai toujours l'espoir de penser que les maladies finiront par être guérissables et que les cons le seront un peu moins l'année prochaine. Même si cela n'est pas vrai.»
Thierry Sartoretti
Juliette Gréco. «Un jour d'été et quelques nuits...». Meys/Disques Office.
Désespérée
«Le sang est très fort chez moi, très violent.»
optimiste «Mon rôle: ouvrir les livres, laisser les mots s'envoler.»
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