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L'étrange désir d' en finir avec la mort

Mis en ligne le 30.12.1999 à 00:00

Un nouveau rêve d' immortalité se projette sur le monde: soustrait à la religion, il est désormais pris en charge par la technique.

L'Hebdo; 1999-12-30

Chapitre I: Le mythe L'étrange désir d' en finir avec la mort

Un nouveau rêve d' immortalité se projette sur le monde: soustrait à la religion, il est désormais pris en charge par la technique.

Les Suisses ont les pieds sur terre, un peu comme Woody Allen lorsqu'il s'interroge: «Si un homme était immortel, réalisez-vous ce que serait sa note de boucher?» Mais, tout de même, le sondage de «L'Hebdo» fait apparaître qu'il y a un habitant de ce pays sur dix pour avouer le rêve qu'un jour, peut-être, nous finirons par remporter la victoire définitive sur le temps. Dussions-nous, pour cela, bricoler les rouages de nos horloges biologiques ou reprogrammer le génome humain. Cette minorité a-t-elle perdu la boule? Ou joue-t-elle les éclaireurs sur un territoire qu'une majorité de l'opinion rejoindra à son tour?

Soyons lucides, écoutons le scientifique qui, l'index levé, nous tient à peu près ce discours: «Vous êtes en pleine science-fiction, mon ami, l'état actuel des connaissances interdit ce genre de fantasmagories...» Prenons acte. Mais constatons aussi que l'actualité scientifique bruisse de nouvelles où il n'est question que d'expériences sur la longévité, de «guerre au vieillissement», de «médecines anti-âge», sans parler des nouveaux horizons ouverts par le clonage. Une multitude de fantasmes se greffent là-dessus. Un imaginaire prend forme. Un songe, une inquiétude, une prémonition... Quelque chose qui flotte dans l'air du temps et se cristallise ici ou là. Par exemple dans «Les particules élémentaires» de l'écrivain perturbateur Michel Houellebecq: on se rappelle le tumulte déclenché par ce roman dont les dernières pages montrent l'humanité («cette espèce douloureuse et vile, à peine différente du singe») mettant à profit le savoir génétique pour accomplir son dépassement volontaire vers une espèce nouvelle, asexuée et immortelle.

Si vous n'aimez pas la littérature, vous pouvez vous rabattre sur «Bullfrog», jeu de stratégie en 3D, qui vous promet la vie éternelle et «la domination totale». Ou alors sautez dans le Net. En trois coups de souris, vous découvrirez que l'immortalité n'est pas seulement un jeu, mais aussi une revendication. Une pléthore de sites, baptisés «Transhumanist ressources», «Immortalist newletter» ou «People forever», illustrent la nouvelle culture militante de ceux qui, refusant d'acquiescer à l'inéluctable, professent que l'homme n'est pas fait pour mourir et réclament l'immortalité comme un droit. On n'y parle ni de Dieu ni du Diable. On ne s'y interroge guère sur le mythe faustien. La seule puissance qu'on y reconnaît, c'est celle de la technique. «Avec la technologie actuelle, prophétise celui-ci, l'immortalité biologique commerciale pour tous les êtres conscients est possible d'ici dix ans, peut-être moins...» Ce fanatisme techno s'affiche également de couleur ultralibérale: «L'immortalité biologique pourrait être réalisée rapidement dans une atmosphère Néo-Tech, de libre entreprise sans réglementation.»

Ce en quoi ces illuminés se retrouvent tout de même au diapason d'une époque où le désir de ne plus mourir se révèle de plus en plus colonisé par l'intérêt économique. C'est un marché aussi diversifié que prometteur. Aux Etats-Unis, les entreprises privées de biotechnologie attirent des capitaux croissants. A Phoenix, en Arizona, on vous propose de cryogéniser votre tête en attendant que la science sache vous ressusciter. A défaut d'immortalité véritable, on peut vous en vendre une au rabais. La fondation Life Extension, qui a beaucoup contribué à la notoriété mondiale de la mélatonine, s'enorgueillit de compter quelques membres qui avalent jusqu'à quatre cents pilules différentes chaque jour. Acharnés à promouvoir tout ce qui accroît la longévité, ces apothicaires post-modernes revendiquent aussi que le gouvernement américain reconnaisse la vieillesse comme une maladie. Vertige où nous entraîne ce droit à la santé étendu jusqu'à ses ultimes limites: si la vieillesse n'est plus qu'une maladie, si on n'y voit rien d'autre qu'un défaut de la machine, une anomalie, une défaillance à laquelle remédier, voire une mauvaise habitude, c'est donc bien qu'un nouveau rêve d'immortalité se projette sur le monde.

Ce rêve a traversé les âges et les civilisations. L'Egypte des pharaons se représentait la mort comme un long voyage vers le royaume des dieux, jusqu'à la salle d'Osiris où avait lieu la cérémonie de la pesée: sur un des plateaux de la balance, le coeur du défunt; sur l'autre, une plume symbolisant la déesse de la Vérité et de la Justice; si les deux plateaux s'équilibrent, le bienheureux accède à l'immortalité; dans le cas contraire, il est dévoré. Platon, pour sa part, n'imaginait de vie éternelle que pour l'âme: enfermée dans le corps comme dans une camisole de force, elle ne saurait selon lui en être libérée que par la philosophie et la mort. La tradition chrétienne, elle aussi, a opposé le corps mortel à l'âme immortelle. Il n'y a pas si longtemps, discuter ce point de doctrine vous aurait fait passer pour un hérétique, bon pour le bûcher. Aujourd'hui, cependant, il semblerait que les exégètes de la Bible préfèrent insister sur la résurrection des corps plutôt que sur l'immortalité de l'âme, notion suspecte pour cause d'influence platonicienne.

L'usure intolérable

Alors que cet espoir chrétien est entré en récession dans nos sociétés séculières, le désir d'immortalité persiste, sous une forme matérialiste, comme un moyen de conjurer l'horreur de la mort. On sait que le monde occidental ne veut plus la voir. Qu'il tente de la neutraliser, de l'aseptiser, de l'exiler. C'est un monde qui ne tolère pas l'usure, la dégradation, la décomposition, la pourriture, le corruptible... Tout ce qui nuit à la fraîcheur de sa jeunesse; tout ce que sa frénésie hygiéniste s'efforce donc d'abolir. Platon voulait que l'âme se libère du corps; nous voulons au contraire sauver le corps au risque d'y perdre notre âme. Il faut durer, quoi qu'il en coûte. La vie est la valeur que nous défendons, disent aujourd'hui tous les marchands de longévité, repousser aussi loin que possible les frontières de la mort, n'est-ce pas contribuer au bien universel? Ce dont il est toutefois permis de douter: «Elire la vie comme valeur suprême, écrit Etienne Barilier dans «La ressemblance humaine» (L'Age d'Homme, 1991), c'est élire la mort: la mort par asepsie, anesthésie, préservation de tous les maux, de toutes les blessures et de toutes les atteintes extérieures. Vouloir vivre à tout prix, c'est-à-dire ne pas mourir, c'est forcément se garder, se protéger, se calfeutrer.»

Dans son «Enquête d'immortalité» (Lattès 1998), Bernard Martino (également réalisateur de la série «Le bébé est une personne») court les laboratoires du monde entier à la recherche de ces nouveaux sorciers, généticiens, neurologues ou biochimistes, qui se battent pour «faire reculer la mort». Tout le livre baigne dans une atmosphère dynamique et euphorique. Le désir de Dorian Gray, rester jeune en arrêtant le temps, apparaît ici comme l'objet d'une conquête exaltante. Ce serait une sorte de continent inconnu. Une nouvelle Amérique. Le front pionnier sur lequel se livrerait désormais la bataille du Progrès.

Et si c'était l'inverse qui était vrai? Si, au lieu d'une évolution, il fallait plutôt constater un phénomène d'involution? C'est ce que soutient l'essayiste Jean Baudrillard dans son dernier livre, «L'échange impossible» (Galilée, 1999): «Contrairement à toute évidence, la nature a d'abord créé des êtres immortels, et ce n'est que pour avoir gagné la mort de haute lutte que nous sommes devenus les êtres vivants que nous sommes.» En d'autre termes, la biosphère a d'abord connu des êtres qui se perpétuaient sans mourir. Et la mort n'est vraiment apparue qu'au passage de la reproduction pure et simple à la procréation. Deux êtres en produisent alors un troisième: «Les deux premiers pour la première fois vont mourir, et le troisième pour la première fois est né: nous sommes au stade des êtres mortels, sexués, différenciés.» L'effort de la vie, dans cette perspective, aura été d'échapper à «l'impossibilité de mourir», et l'immortalité serait donc moins devant que derrière nous. Les méthodes qui permettent d'ores et déjà de séparer la reproduction humaine de la sexualité, les techniques du clonage qui nous ramènent à la duplication du même... Jean Baudrillard estime que tout cela pourrait nous conduire à renouer avec le plus archaïque des destins.

La tentation d'en finir avec la mort rejoint ainsi le champ des interrogations contemporaines. Existe-t-il une frontière au-delà de laquelle nous franchirions les limites de l'espèce? L'homme serait-il en train de préparer sa sortie de l'humanité? Aux Etats-Unis, le philosophe Francis Fukuyama, qui avait déjà jeté un pavé dans la mare intellectuelle avec «La fin de l'histoire ou le dernier homme», surenchérit avec un nouveau texte où il développe le concept de «posthumanité».

Vers une réforme génétique?

En Allemagne, un autre philosophe, Peter Sloterdijk, vient de susciter une retentissante polémique pour avoir prononcé une conférence au cours de laquelle il s'est demandé si le processus de civilisation «n'allait pas mener aussi à une réforme génétique des particularités de l'espèce». La même question court partout: l'homme risque-t-il de se dissoudre dans la technique? Dans «L'archipel des morts» (Petite Bibliothèque Payot, 1998), le sociologue Jean-Didier Urbain évoque ces personnages semi-humains que le dessin animé japonais a popularisé au début des années 80: êtres bioniques, robots humanoïdes, anatomies bio-cybernétiques, Big Jim et ses «mains agrippantes», Goldorak et ses «fulguro-poings»... Cette osmose entre l'homme et la machine dérive des rêveries organiques du romantisme (Frankenstein...) et s'appuie sur une représentation du corps qui est au fond la nôtre: «Une sorte de cadavre vivant, animé par un mécanisme complexe d'horlogerie, irrigué et "microprocessé", démontable, remontable, emboîtable, vissable, soudable, connectable, interchangeable, reproductible... A ce stade de manipulation technique du corps, il en va quasiment des organes, de la peau, des membres et du visage comme du vêtement, de la voiture ou de la maison: cela s'achète, s'use et se change!» Ce corps utopique ramène la mort à une fonction inutile. Il ne reste qu'à la déprogrammer, l'éliminer.

La mort nous est pourtant nécessaire. Peut-être est-il impossible de la saisir par la pensée. Peut-être est-elle l'absurde mystère dont il n'y aurait rien à dire. Mais ce non-sens donne du sens. «Si nous ne mourions pas, écrit le philosophe André Comte-Sponville, si notre existence ne se détachait pas ainsi sur le fond très obscur de la mort, la vie serait-elle à ce point précieuse, rare, bouleversante?» («Pensées sur la mort», Albin Michel, 1998). Faisons ce pari: l'immortalité serait d'un tel ennui que nous n'aurions rien de plus pressé que de réinventer la mort. Et si cette consolation ne suffit pas, ajoutons-y celle qu'apporte le poète anglais Samuel Butler: «Chaque homme est immortel: il peut savoir qu'il va mourir, mais il ne saura jamais qu'il est mort.»

Michel Audétat

MIRAcle Il suffisait aux vieillards de se baigner dans cette Fontaine de Jouvence (XVe siècle) pour en ressortir frais comme des nourrissons.

Les visages de la magie

Que ce soit grâce à du sang de jeunes vierges ou en restant lovés dans les chaleurs de l'enfance, des femmes, des hommes ont de tout temps rêvé de ne pas mourir.

Faust

Le plus grand mythe de l'histoire moderne, le mythe modèle, le seul dont on puisse suivre le cheminement sur cinq siècles. Un mythe à tiroirs, construit autour d'un homme qui a réellement existé, Johannes Georg Faust, né en 1480 dans un village de Souabe, mort en 1540 on ne sait trop où ni comment, charlatan de foire, illusionniste, astrologue, alchimiste et maître d'école aux tendances pédophiliques. Très vite, une foule d'anecdotes amplifient les farces et les prodiges du personnage. On lui attribue des pouvoirs magiques. Un biographe anonyme, frotté de théologie luthérienne, lui suppose un pacte avec l'enfer, source dans l'immédiat d'aventures et de plaisirs, mais qui ne peut se conclure que par une mort terrible, juste châtiment pour tout homme tenté de faire alliance avec le Diable. La Renaissance a vu en Faust un sombre personnage, assoiffé de connaissances et de pouvoir, qui aliène sa liberté en croyant l'affirmer. Le romantisme, avec Goethe, le transforme en héros grandiose, poussé par un désir quasi métaphysique d'infini. Le XXe siècle en fera d'abord le symbole de l'homme moderne, conquérant sans drame le savoir, la puissance et même le bonheur, un enthousiaste de la science et de la grandeur, mais depuis la fin de la Deuxième Guerre, il y a comme un retour de la légende primitive et de son pacte diabolique. Comme si l'élan faustien portait toujours en lui quelque vertige fatal, comme si la science et le mal avaient forcément partie liée. Faust cherche l'absolu, l'instant parfait qui arrêtera le temps, c'est-à-dire l'éternité. Et même s'il ne croit plus au démon, il croit de plus en plus à l'enfer.

Dracula

Les vampires sont ces suceurs de sang qui rejoignent nuitamment les dormeurs et provoquent leur mort lente en aspirant leur substance vitale. La peau blême, les canines pointues, les lèvres vermeilles, les ongles longs, la poigne solide et la main glacée, ils demeurent, quand le soleil brille, dans un cercueil ou une caisse remplie de terre provenant de leur sépulture, ne quittant leur retraite qu'à la nuit, accompagnés du bruit de chiens hurlant à la mort ou de loups. Censés redouter l'ail et la croix, ils sont capables de se transformer en mouche, en rat ou en chauve-souris, ce qui est toujours infiniment pratique pour échapper à leurs poursuivants. Objets d'une croyance ancestrale, les vampires, paradoxalement, ont commencé à se répandre dans l'imaginaire des foules, telle une épidémie, à partir du siècle des Lumières, sans doute parce qu'ils sont «un accroc dans la trame des certitudes scientifiques, si solidement tissée qu'elle semblait ne jamais devoir souffrir l'assaut de l'impossible», dit le poète et sociologue Roger Caillois.

C'est l'écrivain anglais Bram Stoker (1847-1912) qui a fixé avec son personnage de Dracula l'image que l'on se fait aujourd'hui du vampire. Mais qu'il s'agisse du Dracula de Stocker, de Clarimonde de Théophile Gautier ou de Carmilla, alias Millarca, de Sheridan Le Fanu, c'est toujours l'impossibilité de renoncer au monde qui pousse le vampire à prolonger sa vie en tuant. Quand il n'est pas le jouet d'un destin maléfique, le vampire est un insatisfait refusant la loi commune qui pousse chacun vers le tombeau. Hantant les marches de l'au-delà mais restant auprès des hommes, unissant en lui tous les contraires, bien et mal, haine et amour, transgressant toutes les normes, rédempteur et «damnateur», «Christ noir qui prétend donner la vie dans la mort», selon un mot célèbre, c'est une sorte d'immortel au rabais, obligé de payer par le sang des autres le sursis qu'il veut s'accorder.

Achille

Pas immortel, mais invulnérable, ce qui pour un guerrier de la trempe d'Achille, et finalement pour tous les guerriers du monde, est une forme d'immortalité. Invulnérable, mais pas complètement. Achille a un point faible, un seul, son fameux talon, le droit, où l'atteignit une flèche lancée par Pâris, à moins que ce ne fût par Apollon en personne, soucieux de se venger des fanfaronnades insolentes du héros grec devant le cadavre d'Hector. Rien n'est jamais parfait, il y a toujours une faille quelque part, où se cache le Diable, même si on ne le reconnaît pas.

Elisabeth Bathory

Elisabeth Bathory arpente de sa beauté troublante les nuits glaciales de notre histoire et de nos légendes. Son seul nom suffit à griffer les tympans. Née en 1560, morte en 1614. A 50 ans, au dire des témoins de l'époque, elle offrait encore un aspect de jeunesse presque effrayant, une pâleur laiteuse, transylvanienne, à l'image des vampires qui assureront gloire littéraire à la région où s'était établie la comtesse des supplices. Convaincue que le sang, en particulier celui des jeunes vierges, recelait le secret de l'éternelle jeunesse et de l'éternelle beauté, elle avait pris la désagréable habitude de s'y baigner et même de le boire, non sans avoir torturé au préalable ses aimables fournisseuses, avec l'aide de quelques complices pervers dévoués à sa noble cause. Les jeunes filles, on en a compté près de six cents, étaient enlevées dans le comté, parfois à Vienne où elle se rendait périodiquement. Elisabeth fut condamnée à la perpétuité, emmurée dans une minuscule cellule sans fenêtre où elle agonisa pendant trois ans et demi.

Peter Pan

L'enfant qui ne voulait pas grandir, l'enfant immortel qui ne veut pas dilapider en mûrissant le trésor d'être lui-même. D'une certaine manière, l'immortalité réussie de Peter Pan est une véritable invitation à l'immaturité, une façon d'incarcérer les enfants dans l'enfance, et peut-être d'infantiliser les adultes qui regardent tout cela avec un attendrissement mêlé de nostalgie. L'enfance a toute la beauté d'un monde perdu qui nous hante jusqu'à notre dernier souffle. Il faut boire à ces sources vives pour redécouvrir la vérité. L'enfant est «notre bon sauvage à domicile», dit le philosophe allemand Sloterdijk, celui qui délivre des paroles essentielles et nous conduit vers les rives enchanteresses de la candeur.

Pierre-André Stauffer Chapitre II: sondage En rêvez-vous?

Y croyez-vous, la voulez-vous?

«Nous sommes tous de vieux enfants qui se couchent en rechignant.»

Lewis Carroll, dans «Alice au Pays des merveilles».

L'immortalité physique sera-t-elle possible?

Pas de doute: la majorité est résignée. La vie a une fin et minoritaires sont ceux qui pensent que la mort sera un jour un vieux truc éculé. Les catholiques ne placent pas plus de ferveur dans cette perspective que les protestants. Reste qu'un Suisse sur dix (chiffre élevé au vu des infimes espoirs suscités par les découvertes actuelles) est convaincu que l'homme n'aura plus à mourir. Les jeunes nés avec le progrès de la génétique sont plus nombreux que les 55 ans et plus (16% contre 7%). «J'ai si peu vécu que j'ai l'impression que je ne vais jamais mourir», dit Michel Houellebecq dans «Extension du domaine de la lutte».

Parmi ceux qui en rêvent...

On peut donc rêver d'être un jour immortel, mais rester néanmoins parfaitement lucide quant aux possibilités de voir ce souhait exaucé. C'est le cas de la moitié des Suisses dont on imagine l'intense frustration qui bout au fond de leur âme. Notons que, cette fois-ci, les catholiques sont un peu plus rêveurs que les protestants (14% contre 9%) et confessent qu'ils caressent le rêve d'être aussi immortels que celui qu'ils vénèrent. Ai-je péché, mon Père?

Les raisons d'y croire

(Il était possible de mentionner spontanément plusieurs réponses, le total n'équivaut donc pas à 100%)

Ceux qui croient à l'immortalité croient aussi en la science et en sa toute-puissance. La médecine, c'est sûr, leur offrira le Graal. Ils citent en vrac la découverte de puces ordinateurs qu'il suffira d'implanter dans le corps humain pour le prolonger comme un bête ordinateur auquel on ajouterait de la puissance ou la congélation du corps comme planche de salut.

Qu'êtes-vous prêt à faire pour prolonger votre vie ou devenir immortel?

(Il était possible de mentionner spontanément plusieurs réponses, le total n'équivaut donc pas à 100%)

Notons d'emblée que les Suisses interrogés sont majoritairement contre l'idée de pratiquer des interventions pour prolonger leur existence. Parmi les techniques tolérées, il est frappant de voir qu'un Suisse sur dix n'a pas d'état d'âme à l'idée de posséder un clone de lui-même dont la seule mission sur terre serait d'être régulièrement dévalisé de ses organes. Il n'aurait d'autre fonction que d'être un «brico-loisir», un bête self-service. Frappant aussi de découvrir qu'un cinquième de notre échantillon envisage plus facilement de disposer d'un cochon et de ses organes, voir de se faire congeler pour être réveillé le jour où l'on aura découvert la formule de l'immortalité - perspective aujourd'hui totalement loufoque - alors que la grande majorité refuse l'idée de greffe de capsules contenant des cellules de rongeurs, technique qui, elle, s'expérimente pourtant déjà en Suisse, notamment pour soigner une maladie aussi grave que celle d'Alzheimer.

L'immortalité: à quel prix?

«Celui qui ne connaît l'homme que sous la forme qu'il nous présente en naissant n'en a pas la moindre idée.»

Diderot

Etre immortel: un mâle désir

13%

10%

Les hommes croient plus à la possibilité de découvrir la vie éternelle

16%

9%

Ils en rêvent plus...

Parmi ceux qui en rêvent, les hommes sont prêts à

16%

4%

Se faire greffer des capsules contenant des cellules de rongeurs dans le cerveau

45%

35%

Se faire greffer un organe d'animal

26%

11%

Se faire reprogrammer génétiquement pour gagner des années de vie

19%

7%

Se faire congeler en attendant d'être réveillé lorsque la science aura découvert l'immortalité

28%

10%

Disposer d'un cochon modifié génétiquement comme réserve d'organe

16%

6%

Avoir un clone de soi-même qui serve de banque d'organes

L'écart entre hommes et femmes est criant. Les premiers étant bien souvent deux fois plus nombreux que les secondes à être prêts à tester les techniques les plus audacieuses pour toucher à l'éternité. C'est toute l'histoire de l'immortalité qui est à cette image. La comtesse Elisabeth Bathory qui se baignait dans le sang de jeunes vierges pour repousser la mort est l'exception féminine qui confirme une règle masculine.

Humain ou déjà robot?

Une personne ne serait plus vraiment humaine si elle subissait les opérations suivantes

Pense-t-on cochon parce que l'on possède un coeur de porc? Deviendra-t-on aussi chaleureux qu'un logiciel si l'on nous greffe une puce ordinateur? (Méthode, soit dit en passant, déjà appliquée au fond de l'oeil pour lutter contre certaines formes de cécité). Où les Suisses placent-ils la frontière entre l'humain et le non-humain? Manifestement celle-ci se définit plus de manière technique qu'éthique. A tout prendre, notre échantillon considère en effet qu'il y a plus de risques de n'être plus tout à fait un homme à se faire greffer des puces ordinateurs dans le cerveau que des organes que l'on aurait prélevés sur des animaux voire même sur un clone humain.

Vivre plus longtemps mais pour quoi faire?

«Ce canard n'a qu'un bec et n'eut jamais envie ni de n'en plus avoir ni même d'en avoir deux.»

Francis James, dans «Les oiseaux de passage»

Jusqu'à quel âge aimeriez-vous vivre en bonne santé?

Le moins que l'on puisse dire, c'est que le Suisse est pragmatique. Il se contente de la durée de vie dont la nature l'a spontanément doté, sans en désirer plus. Ce résultat est d'autant plus surprenant que dans la question il était bien proposé de vivre plus longtemps en bonne santé. Et même si les femmes ont une espérance de vie plus importante que celle des hommes et que, donc, on pourrait attendre d'elles qu'elles rêvent d'atteindre une longévité un peu plus élevée, elles se contentent d'un modeste 80 ans. «Une vie tu auras et t'en contenteras.»

Si votre durée de vie pouvait être prolongée, comment disposeriez-vous de ce temps?

Si les Suisses avaient un peu plus de temps, si leur vie durait un peu plus longtemps, ce n'est donc pas la période des études qu'ils prolongeraient mais bien celle de la retraite. Ah, vieillesse (a)dorée...

Béatrice Schaad

Sondage réalisé du 9 au 14 décembre 1999, par l'institut M.I.S. Trend à Lausanne, auprès de 632 résidants suisses (330 Romands et 302 Alémaniques), âgés de 15 à 74 ans, représentatifs de la population. Les résultats sont pondérés afin de redonner à chaque région son poids démographique réel. Marge d'erreur sur le total: +/- 4%; sur chaque région: +/- 5,5%.

Chapitre III: Les apprentis sorciers Glacés sous le soleil de Floride

Aux Etats-Unis, la Life Extension Foundation croit à l'immortalité future de l'homme. En attendant, elle vend des produits censés prolonger la vie et congèle des volontaires.

Reportage à hollywood (floride),Philippe Barraud

Ce sont des croque-morts d'un genre un peu spécial - à moins que ce ne soient des précurseurs. En tout cas, les collaborateurs de l'Alcor's Emergency Response Team sont disponibles 24 heures sur 24, 365 jours par an, aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. Pour faire quoi? Pour vous congeler, «au cas où le pire se produirait». Pris en charge dans une installation de refroidissement et de perfusion, votre corps sera cryogénisé, en attendant que la médecine puisse vous réchauffer sans dommage et vous ramener à la vie - éternelle peut-être! - et mieux encore vous rajeunir, dans 50, 100 ou 1000 ans...

Il y a, outre-Atlantique, 75 personnes congelées par l'Alcor Life Extension Foundation - une organisation scientifique sans but lucratif, dont les ressources vont à la recherche - et un millier de membres ont signé pour subir le même sort. «Les gens ont le profond désir de se perpétuer et de devenir immortels.» L'homme qui parle ainsi est le Dr E. K. Schandl, médecin, biochimiste, oncobiologiste, docteur en philosophie, directeur d'American Metabolic Laboratories et directeur scientifique de la Life Extension Foundation. Son laboratoire se trouve à Hollywood, en Floride, un quartier de l'immense tissu urbain qui s'étend le long de la côte atlantique, de Miami à Fort Lauderdale. Un emplacement idéal pour rechercher la pierre philosophale de la longévité, dans une région ensoleillée et décidément «cool», où pullulent les retraités et les gays.

«La cryogénisation est un moyen excellent de conservation des organes, poursuit le Dr Schandl. Nous avons aujourd'hui aussi des moyens efficaces pour congeler le sang, par exemple. Le but, c'est de congeler la vie dans l'individu: ne laissons pas la vie s'échapper!»

Vice-président de la Life Extension Foundation (LEF), fondée en 1980, forte de 50 000 membres et disposant de trois centres de recherche en Californie, Bill Faloon vante les mérites du procédé: «Lorsqu'une personne est congelée dans de l'azote liquide, elle dispose d'une infinité de temps devant elle pour être ramenée. Si cela ne se passe pas dans 150 ans, ce sera dans 500, 1000, 2000 ans... C'est une situation fondée sur la perpétuité. « Est-ce que cela coûte cher? «Environ 150 000 dollars pour être cryogénisé et constituer un fidéicommis. L'azote liquide ne coûte pas cher, environ 800 dollars par année, et il est efficace. Les unités conservent de 4 à 8 personnes.»

Quant au financement, il fonctionne comme une assurance vie, en faveur de l'organisation Cryonics, qui s'occupe de la congélation immédiate du corps et de sa conservation. Un témoin enthousiaste, Jordan Sparks, 27 ans, dentiste à Salem, Oregon, dit ne payer que 8 dollars par an pour cette assurance vie dans l'au-delà. Au prix du millénaire, c'est donné. Interrogé sur son plus cher désir, il répond qu'il voudrait un clone de lui-même. Cet homme-là doit s'aimer beaucoup. Même les chrétiens engagés peuvent se faire congeler, plaide un autre volontaire: pour lui, c'est la meilleure façon de rendre grâce à Dieu et de témoigner en sa faveur.

15 ans de mieux

Mais pourquoi mourir et se faire congeler, lorsqu'on pourrait vivre des centaines d'années? La LEF ne cache pas que c'est là son objectif: que le corps vive indéfiniment. Aujourd'hui par les compléments alimentaires, demain par les manipulations génétiques, «Le but ultime, c'est l'immortalité physique, affirme Bill Faloon. Mais nous progressons par étapes: ce que nous faisons maintenant donnera aux gens un supplément de vie en bonne santé d'environ 15 ans. Cela peut paraître beaucoup, mais pour nous c'est tout à fait insuffisant. Pendant ces 15 ans supplémentaires, l'individu aura la possibilité de bénéficier de nouvelles percées scientifiques, dont nous croyons qu'elles sont imminentes. Dans 15 ans, si nous parvenons vraiment à ralentir le vieillissement et à renverser le processus, nous aurons accès à des découvertes qui, je le répète, sont imminentes, et qui nous donneront l'espoir d'une espérance de vie de plusieurs centaines d'années. Mais nous nous intéressons à l'étape suivante: si vous pouvez vivre 100 ans de plus, peut-être atteindrez vous le stade où l'immortalité biologique sera possible.»

Pour les dirigeants de la fondation, c'est d'abord par l'absorption de suppléments alimentaires que l'individu va grappiller des années de plus. Très tôt - c'était même sa principale activité au départ, et c'est toujours le cas - la LEF a commercialisé des suppléments alimentaires, ferraillant sans relâche contre la Food and Drug Aministration (FDA) qui ne voyait pas d'un très bon oeil la vente à tout-va de vitamines, hormones et autres oligo-éléments.

Les choses ont bien changé, certes. Dans le premier supermarché de banlieue venu, les linéaires des suppléments sont aussi longs que ceux des cosmétiques. La LEF fonde son succès sur la diversité de ses produits (600 environ), la qualité de ses «mix»(le plus vendu contient 67 éléments), et leur pureté: les composants viennent de laboratoires sérieux (Roche notamment), et non d'officines chinoises bradant des vitamines pleines de métaux lourds...

Du bon usage des études

Mais elle met surtout en avant son côté précurseur: ses dirigeants et conseillers épluchent la presse scientifique et y puisent tout ce qui peut servir la cause, du plus petit effet de la vitamine X sur la longévité des drosophiles, à la résistance au cancer du rat, pour l'appliquer dare-dare à l'homme. Cette démarche est soutenue par plusieurs publications, un mensuel résolument positif, «Life Extension», et un énorme guide de l'automédication, «Disease Prevention and Treatment», près de 1000 pages constituées à partir de protocoles scientifiques puisant aux sources de la médecine allopathique et des médecines alternatives. Ce volume est bien documenté, mais l'interprétation faite des données scientifiques est parfois contestable.

Trop,plutôt que pas assez

On sait que ce qui est bon pour les souris n'est pas forcément bon pour l'homme. E. K. Schandl n'en a cure. Lorsqu'on lui demande comment savoir quelle est la dose juste, il n'hésite pas à dire que trop vaut mieux que pas assez. Suivez le raisonnement: «Nous savons comment aller sur la Lune, mais nous ne savons toujours pas exactement de quelle quantité de vitamines C un individu a besoin. Un professionnel pourrait donner une estimation en fonction de l'individu, de son âge, de son mode de vie, etc. Nous sommes aussi renseignés par l'expérimentation animale. Par exemple, le rat peut produire de la vitamine C - ce que nous ne pouvons pas faire. Dans un état de stress, il va produire, en équivalent humain, quelque chose comme 18 000 mg de vitamine C de synthèse. Pour arriver à ce résultat sans compléments alimentaires, je devrais manger de 200 à 2000 oranges! Comme c'est impossible, je peux prendre 18 000 mg de vitamine C sous forme de complément. C'est ma philosophie: plutôt prendre plus de ce qui est essentiel que pas assez. Si j'en prends plus, j'en gaspillerai un peu; si j'en prends moins, je risque de souffrir d'une maladie de carence. La limite dépend aussi de l'individu: il peut souffrir de diarrhées s'il a une faible tolérance à la vitamine C. Certains peuvent prendre 10 000 unités de vitamine A et ressentir un violent mal de tête, et d'autres rien du tout avec 100 000 unités. Vous savez, la vie est un cadeau, la santé est un privilège. La vie est donnée, mais pour la santé, je dois travailler et payer. La longévité aussi est un privilège. Ce n'est certes pas encore pour tout le monde, mais ce que nous essayons de faire, c'est justement de rendre les choses de plus en plus facilement disponibles.»

100 pilules par jour

Les dirigeants de la LEF sont évidemment de gros consommateurs de suppléments. Lorsqu'on leur demande combien, ils pouffent de rire puis répondent: «J'en prends des tonnes!, dit E. K. Schandl, ça se situe entre 60 et 100 pilules par jour, cinq jours par semaine. Je me donne deux jours de congé, afin qu'en cas d'excès, mon organisme puisse se désintoxiquer. Et aussi pour souffler un peu sur le plan mental, car c'est vraiment un engagement d'avaler toutes ces pilules!» Bill Faloon prend lui aussi des dizaines de pilules chaque jour, admet que c'est astreignant et ennuyeux mais, dit-il finement: «Si vous êtes fumeur, vous ne passerez pas moins de temps à tirer sur votre cigarette. Mais c'est en effet embêtant - cher et embêtant. Mais c'est aussi embêtant d'être malade. Je n'ai pas été malade depuis seize ou dix-sept ans.»

On ne peut pas parler d'intoxication aux vitamines et aux hormones, mais il est néanmoins déconseillé d'arrêter d'un coup: gros consommateur de vitamine C, Bill Faloon porte sur lui une lettre d'un médecin signalant à toute personne concernée qu'il doit absolument recevoir sa dose quotidienne, «sous peine de mort peut-être. C'est pour le cas où je serais arrêté...», sourit-il.

A la LEF, on a bien sûr réponse à tout. Accepter son âge, se résigner à vieillir? « Mais ce qui nous est donné en tant qu'espèce, c'est 18 à 20 ans de vie, c'est tout ce que la nature a donné à nos ancêtres de la préhistoire, bondit Bill Faloon. Il y a un siècle, vous aviez 40 à 45 ans d'espérance de vie. Aujourd'hui, on en est à 76 ans, et celle de nos membres sans doute au-delà de 90 ans. Tout dépend de la technologie, c'est ça qui va déterminer votre espérance de vie.» Une objection chrétienne n'a guère davantage de chances: Mathusalem, Noé et quelques autres ont vécu des siècles. Et il est dit quelque part que l'homme vivra 120 ans. « Notre but est d'aller au-delà, par le moyen de manipulations génétiques, biochimiques, nutritionnelles, psychologiques...» s'emballe E. K. Schandl.

Des copies de cerveau

Car aucun moyen n'est négligé sur la longue route qui mène à l'immortalité. Cela va du gros bon sens au doux délire scientifique. Les gens de la LEF savent bien que, même considéré de manière holistique, comme ils aiment à le dire, le corps est un assemblage d'organes qui ne vieillissent pas tous de la même manière. «Que signifie la longévité si nous ne sommes pas fonctionnels?», s'interroge le Dr Schandl, sexagénaire et grand sportif. Il n'y a pas que les suppléments, les gènes, les hormones et les enzymes: il y a aussi l'entretien du corps, autrement dit l'exercice. Pour moi, il n'y a pas de jeunesse sans cela. Le problème est qu'il faut avoir la bonne attitude. Il faut se croire invincible. "Tenace invincible, inflexible." C'est ce que j'enseigne à mes patients», dit-il en exhibant un panneau où sont écrits ces mots, en anglais et en hongrois.

Au-delà de ces considérations somme toute très raisonnables, on surfe sur les futures baguettes magiques de la biologie et des nanotechnologies: agir sur les cellules pour que leur mort, nécessaire, survienne le plus tard possible; intervenir sur les gènes, pour à la fois donner à tous les humains les mêmes chances de devenir très vieux, et prévenir les cancers. Provoquer la régénération des cellules du cerveau voire, c'est l'hypothèse la plus audacieuse peut-être des savants de la revue «Cryonics», reproduire à l'identique le cerveau d'une personne cryogénisée. Au réveil, un cerveau tout neuf, et increvable!

Cette thèse ébouriffante est développée par un doctorant en neurosciences, Joseph J. Strout. Selon lui, à l'horizon 2080, on pourra créer un nouveau cerveau à partir du découpage en tranches ultra-fines du cerveau d'un mort congelé, de son analyse extrêmement détaillée, puis de sa reconstitution par un «émulateur de cerveau». Et comme ce cerveau synthétique sera en tous points identiques à l'original, son propriétaire retrouvera tout naturellement sa personnalité propre... CQFD.

Cela s'appelle le «mind uploading». Etes-vous prêts? En 2080, nous serons encore tous là, au train où vont les choses.

PH. B.

Pour en savoir plus: www.lef.org

SACERDOCE Bill Faloon se soumet tous les trois mois à une analyse du sang approfondie, et consomme des dizaines de pilules chaque jour. Le Dr

Sc

handl (à gauche), en avale une bonne centaine. «La vie est un cadeau, la santé est un privilège».

A droite, remplissage d'un container avec de l'azote liquide, une fois le patient préparé.

FONCTIONNELS Avaler des kilos de pilules ne suffit pas: l'exercice est l'autre pilier d'un vieillissement réussi.

Sur la trace des Faust suisses

Se piquer aux hormones, avaler des dizaines de pilules par jour ou passer sur le billard, rien n'est assez bon pour ne pas quitter la terre.

Alice*, 58 ans

«Impossible ne fait pas partie de mon vocabulaire»

C

ontrôler, maîtriser, programmer. Tout, jusqu'au moindre détail: sa vie, son corps, sa mort. Pour tordre le cou à cette angoisse sourde qui lui serre parfois la gorge, Alice ne recule devant rien, et surtout pas devant l'impossible. «J'ai rayé depuis longtemps ce mot de mon vocabulaire.» Le somptueux chalet où elle passe ses hivers est d'ailleurs à son image: parfait. La vue, magnifique, donne sur les Alpes grisonnes. Au fond de la vallée scintillent les lumières d'une station réputée. L'arrangement intérieur est digne du plus exclusif catalogue de décoration. L'ambiance est chaleureuse, le thé prêt à être servi.

Alice ne tolère pas que son miroir lui renvoie une image qui ne soit pas à la hauteur de cette perfection. Mais paradoxalement, cette Lausannoise, mère de deux grands fils, ne cache pas son âge. Elle trouve même un plaisir jubilatoire à annoncer ses 58 ans. Ne serait-ce que pour voir la stupéfaction s'afficher sur le visage de son interlocuteur. Il faut dire qu'Alice en fait aisément quinze de moins. En riant, elle souligne: «Je programme déjà mes 60 ans. J'adore les fêtes!» Elle se bat pourtant contre la vieillesse. A force de surveiller sa ligne, elle a réussi l'exploit de ne plus aimer le chocolat. «Jeune fille, j'adorais cela», constate-t-elle avec un brin d'étonnement. Son premier lifting? Elle se l'est offert pour ses 40 ans. Elle a remis cela l'an dernier, en combinant chirurgie esthétique et laser. Elle se souvient du visage qui brûlait, des yeux qui lui démangeaient. «J'ai fait une allergie à une pommade au zinc.» Il y a peu, Alice s'est laissé faire une petite retouche: juste les yeux, et encore du laser.

Pourtant, rien n'est simple. «C'est des mois d'angoisse. Plus l'âge avance, moins on a envie de prendre des risques.» Son mari? «Il paie la note et me laisse faire!», rigole-t-elle. Avant d'ajouter, pensive: «Beaucoup d'hommes perdent la tête à 60 ans.» Il y a dans cette jolie blonde presque sexagénaire quelque chose de touchant. Surtout lorsqu'elle dissimule ses mains, marquées à jamais par de multitudes opérations. «Le soir, je les maquille. Et j'essaie surtout de montrer ma bague», confie-t-elle avec humour.

Alice rêve d'arrêter le temps, à condition, quand même, d'avoir des petits-enfants. Mais la jeunesse éternelle est l'apanage des dieux, et seuls les dieux sont immortels.

* Prénom fictif

Hélène*, 52 ans

«Je n'ai pas vendu mon âme au diable»

H

élène n'a jamais eu peur de mourir. Et pour cause. Elle pensait être immortelle, jusqu'à ce que les premiers signes de la vieillesse ne lui rappellent sa condition humaine: la vue et l'ouïe qui baissent, la fatigue et cette mélancolie qui colle sournoisement à l'âme. Difficile, pourtant, d'associer l'image de la vieillesse avec celle de cette femme d'affaires rayonnante, calée dans un fauteuil de l'Hôtel Baur au Lac. Sobre dans son tailleur pantalon anthracite, avec pour tout bijou un étrange collier orné d'un Bouddha, la Zurichoise affiche dix ans de moins que ses 52 ans. Depuis toujours, elle soigne son apparence. La pratique du sport et les règles de la diététique lui ont permis de conserver cette allure juvénile. Un lifting? Demain, peut-être. Mais aujourd'hui, derrière la façade, c'est carrément sa jeunesse qu'Hélène a retrouvée. «J'ai découvert la formule du Dr Faust. J'ai l'expérience et la maturité d'une quinquagénaire et la vitalité d'une femme de 30 ans.» Rieuse, elle précise: «N'allez pas en déduire que j'ai vendu mon âme au diable.»

Peut-être pas au diable, mais en tout cas à la science. Hélène suit un traitement hormonal, expérimenté depuis quelques années au Life Extension Institute de Palm Springs (USA). Partant du principe que certaines hormones diminuent avec l'âge, on injecte des doses de substitution pour rééquilibrer la machine. Ingrédient essentiel de ce cocktail de jouvence: l'hormone de croissance, qui, chez l'adulte, a notamment pour propriété de transformer le gras en muscles. Hélène a découvert cette thérapie à la lecture d'un magazine. Après avoir pris l'avis de son gynécologue, elle contacte le Dr Peter Ivanits, à Francfort. Ce spécialiste de l'ostéoporose, l'un des rares Européens à avoir exercé au Life Extension Institute, analyse ses taux hormonaux et lui prescrit un traitement. Résultat? Si elle ne peut pas encore se passer de ses lunettes, Hélène constate déjà une nette amélioration de son tonus, de sa concentration, de son endurance et de sa capacité de travail.

Deux injections par jour, une dizaine de pilules à avaler quotidiennement et une facture de 1000 francs par mois, tel est le prix à payer pour arrêter le temps. Hélène se pique elle-même, de préférence dans le ventre, «parce que les marques sur les cuisses, c'est laid en costume de bain». Futile? «Je suis peut-être vaniteuse, mais je revendique le droit à cette légèreté de l'être.» Comme elle revendique le droit pour l'être humain de jouer les apprentis sorciers, de modifier la nature. On ignore encore tout des éventuels effets secondaires de cette thérapie. Certains agitent le spectre du cancer, mais Hélène n'en a cure. «On disait cela de la pilule, que j'ai prise à 18 ans. On disait aussi qu'Internet allait tuer le livre... Je ne sais pas si je vivrai une éternelle jeunesse, mais je marche avec le progrès.» Pas question, pourtant, d'en parler à son entourage. «Les Suisses ne sont pas prêts pour l'Europe. Et vous voudriez qu'ils soient prêts pour l'immortalité?»

* Prénom fictif

Marius*, 60 ans

«Je ne jouerai jamais dans la catégorie senior»

M

arius a encore oublié de faire son injection. Cette étourderie n'a pourtant pas l'air de le préoccuper. D'une mine gourmande, il savoure à petites gorgées un cru vaudois de premier choix. A 60 ans, ce patron de PME affiche l'allure respectable d'un bourgeois bon vivant. Malicieux, il précise: «J'ai quand même renoncé au cervelas et au salami. Pour le reste, je fume trop, je bois trop, bref, je fais tout un peu trop.» Le léger embonpoint, qu'il dissimule sous un blazer marine et une cravate club du dernier chic, est là pour attester ses dires. S'il pratique quelques sports, c'est avant tout pour le plaisir. Il y a deux ans, cet Argovien a quand même réussi à perdre 30 kilos. «Il faut dire que j'en pesais 120...» confie-t-il avec amusement.

Depuis quelques mois, Marius suit la thérapie de rajeunissement aux hormones de substitution. Sa femme, la quarantaine alerte, s'y est d'ailleurs aussi mise. Le couple se pique matin et soir, avale sans sourciller sa vingtaine de pilules quotidiennes, sans parler de la facture de 2000 francs par mois. Dans l'enthousiasme des débuts, Marius avait même commencé par doubler les doses prescrites. Des bouffées de chaleur et des douleurs musculaires ont vite eu raison de son impatience. «Je trouve cette thérapie passionnante, même si je ne sais pas ce qui va en sortir. Peut-être est-ce le premier pas vers la jeunesse éternelle?»

Depuis qu'il se gave d'hormones, Marius se sent bien mieux qu'il y a deux ans. «Même la peau de mon cou, qui flottait suite à mon régime, s'est raffermie.» Il constate même une nette amélioration de ses performances au golf et au curling. Et au lit? Le manager ne cache pas que dans ce domaine-là aussi, les performances sont à la hausse. «Malgré mon âge, j'ai retrouvé une libido intacte. Ma femme a également beaucoup plus envie de faire l'amour. Après quinze ans de vie commune, c'est étonnant.»

A l'idée de vivre ne serait-ce que centenaire, Marius est pourtant pris d'un vertige. Il préfère ne pas y penser, comme il refuse de penser à cette mort, qui le «débecte». C'est d'ailleurs pour effacer les stigmates de la dégénérescence qu'il s'est lancé à corps perdu dans la thérapie anti-âge. «D'un coup, je me suis rendu compte que certains de mes amis étaient passés de l'autre côté. Du côté des vieux. Moi j'ai un handicap dix au golf et je ne jouerai jamais dans la catégorie senior.»

Tout serait-il donc pour le mieux dans le meilleur des mondes? Possible, mais pas certain. Derrière le masque de la jovialité, on sent poindre chez Marius un indicible malaise. Prosaïque, il constate: «Ce traitement est bien, mais ce n'est pas la panacée. La pilule du bonheur n'existe pas.» La science permettra peut-être de supprimer les outrages du temps, d'empêcher les maladies du corps. Elle ne guérira jamais les blessures de l'enfance. A quoi bon l'immortalité, si c'est pour souffrir pour l'éternité?

* Prénom fictif

Barbara Polla, 49 ans

«Il s'agit de retrouver l'innocence»

B

arbara Polla ne se passionne pas pour l'immortalité depuis qu'elle siège sous la Coupole. Loin d'elle l'idée de confondre Conseil national et Académie française... La députée libérale est fascinée depuis des années par l'aspect scientifique du sujet. Propriétaire d'une galerie d'art et d'un institut de beauté, qu'elle dirige avec son mari dermatologue, médecin elle-même, Barbara Polla est en effet une spécialiste des protéines de stress (HSP, soit Heat Shock Proteins).

Depuis quinze ans, Barbara Polla fait de la recherche fondamentale sur les HSP, naviguant entre les Etats-Unis, Paris et Genève. Un domaine ardu, qui arrive en phase d'application médicale, notamment dans le traitement des maladies cardio-vasculaires, des ulcères d'estomac, du diabète et dans la prévention du vieillissement. C'est ce dernier aspect que cette mère de quatre filles a décidé d'approfondir. Fruit de ses recherches: une gamme de produits de beauté anti-oxydants, qui sortira en début d'année. La députée, le visage illuminé par un foulard aux tons gris orangé, assorti à son tailleur, revendique sans complexes sa démarche: «Si l'application de quinze ans de recherches peut être considérée comme futile, je l'assume volontiers. La futilité fait partie de l'existence.»

Comme la beauté d'ailleurs, qui transcende les apparences pour se rapprocher de l'essence même du bien. «La beauté a plus de valeur qu'on veut bien lui en accorder.» Vaincre la laideur, c'est d'une certaine manière vaincre le mal, vaincre la mort. Barbara Polla est ainsi d'avis qu'effacer les outrages du temps revient à gommer les indices signalant la proximité de la mort, à chercher l'immortalité. «Personne n'est dupe de cette quête, ni les médecins, ni les patients», précise-t-elle avec un sourire. «Il s'agit plutôt de retrouver l'innocence, la légèreté de l'adolescence. Les adolescents se sentent immortels. Ils ne portent d'ailleurs sur eux aucun stigmate.»

A l'ère de la mondialisation, le thème de l'immortalité prend, selon elle, une nouvelle dimension. «Nous nous rendons compte que nous vivons sur une toute petite planète, que notre espace physique est limité. Cela nous amène à rechercher l'infini dans d'autres espaces: l'espace temps et l'espace virtuel.»

Et elle? Comment vit-elle l'angoisse du temps qui passe? «Je n'ai pas peur de vieillir.» Ni de mourir d'ailleurs. Elle vit pourtant chaque jour avec la conscience aiguë qu'il pourrait être le dernier.

Propos recueillis par Marie Abbet Chapitre IV: Les recettes Grand service au garage humain

Le remplacement des organes déficients deviendra courant à l'avenir, mais les sources se diversifieront.

Plutôt que de prélever des organes sur des personnes décédées, on utilisera des organes d'animaux rendus plus compatibles avec l'humain, ainsi que des organes et des cellules créés in vitro ou in vivo à partir des cellules souches, ces cellules dites totipotentes qui peuvent créer de toutes pièces un organe. On sait déjà faire «pousser» de la peau, de petits vaisseaux sanguins, de la cornée, des bronches. Pour des organes plus complexes, il faudra encore de nombreuses années de recherche.

On expérimente aujourd'hui des alternatives à la greffe d'organes entiers. Le meilleur exemple est l'injection dans le foie d'un diabétique de minuscules «sacs» d'îlots de Langerhans (qui produisent l'insuline) prélevés sur un animal. Ces sacs poreux laissent passer l'insuline, mais empêchent la destruction des cellules étrangères par les lymphocytes T du système immunitaire du receveur. On évite ainsi la transplantation d'un organe, le pancréas, qui est très difficile à greffer.

Un problème subsistera longtemps toutefois avec les greffes: celui des phénomènes de rejet. Les médicaments actuels restent toxiques à long terme.

Enfin, le rêve de rendre les cellules souches immortelles pourrait se concrétiser, en leur incorporant l'enzyme dite télomérase. L'ensemble des tissus de l'organisme se régénérerait alors en permanence: fin du vieillissement!

Philippe Barraud

L'oeil

Cristallins artificiels et greffes de cornée sont courants. Pour des affections plus graves, l'implantation de puces électroniques reliées au cerveau se développera (essais humains en cours).

Le cerveau

Le gros point d'interrogation. On espère pouvoir non seulement empêcher la dégénérescence des cellules nerveuses, mais encore stimuler leur régénération. Possible aussi: la greffe de neurones contre des maladies telles qu'Alzheimer et Parkinson; l'implantation d'électrodes dans le cerveau permettant aux grands paralysés de piloter un ordinateur.

Implants sous-cutanés

Des implants sous-cutanés, au besoin équipés de micropompes, délivrent une substance vitale ou de confort: contraception, ménopause, hémophilie, etc. Un contraceptif est disponible depuis peu sous cette forme.

Le poumon

La greffe poumons-coeur demeure une opération très lourde et à pronostic moyen. Guère d'alternatives dans le domaine technologique.

Le foie

La greffe sera vraisemblablement partielle, on ne greffera que des cellules hépatiques (essais sur l'homme en cours).

Le coeur

Plusieurs alternatives possibles: coeur humain, valves artificielles comme aujourd'hui. Sans oublier les béquilles électroniques: stimulateurs, défibrillateurs.

Dans un proche avenir (dix ans?), coeur de porc, coeur artificiel implantables.

Le pancréas

L'implantation d'îlots de Langerhans d'animaux encapsulés remplacera une greffe très hasardeuse (essais sur l'homme en cours).

Le rein

Greffe bien maîtrisée. Le donneur peut être un individu vivant (on survit bien avec un seul rein).

La moelle épinière

La régénération des tissus lésés ne paraît plus impossible. Elle permettrait aux paralysés de retrouver l'usage de leurs membres. Dans une vingtaine d'années peut-être.

La moelle osseuse

Son remplacement par greffe reste délicat en raison de forts phénomènes de rejet.

Os et articulations

Les prothèses implantées sont monnaie courante et leur durabilité est grande. De type mécanique jusqu'à maintenant (hanche, dents, genou...), elles pourront être beaucoup plus sophistiquées à l'avenir, en étant par exemple reliées directement au système nerveux (bras et mains artificiels). Possible d'ici une dizaine d'années.

La peau

Aujourd'hui, on peut cultiver la propre peau de celui qui a besoin d'une greffe. Pas de problèmes de rejet.

La pharmacie de jouvence

Extraits de plantes ou substances de synthèse, la gamme des anti-oxydants et des préparations censées prolonger la vie est immense. Petit tour d'horizon.

La théorie selon laquelle les radicaux libres (dérivés instables de l'oxygène) sont responsables du vieillissement des cellules est assez largement admise. Les compléments alimentaires réputés anti-oxydants ont donc la cote, de même que toute substance, naturelle ou synthétique, supposée améliorer les performances, prévenir les cancers et renforcer le système immunitaire. En voici quelques-uns:

Les vitamines,

C, E et A. Les avis divergent vertigineusement quant à la bonne dose. Si la vitamine E à hautes doses peut provoquer des troubles métaboliques, les vitamines sont en général bien supportées.

Les caroténoïdes,

tels que le bêta-carotène, le lycopène (tiré de la tomate, très à la mode!), les extraits de brocolis et de choux, les extraits de pépins et de peaux de raisin, le gingembre.

Des métaux

tels que le magnésium, le potassium, le chrome et le molybdène, le sélénium. Ce dernier est très en vogue dans la prévention du cancer, suite à la publication de travaux sur son action.

Des substances

telles que la coenzyme Q10, le glutathion, l'acide alpha-lipoïque, la L-Carnitine (fonctions cognitives, augmentation de la masse musculaire). La mélatonine, célèbre depuis une vingtaine d'années, qui aurait un fort pouvoir anti-oxydant.

Des médicaments

comme le Deprenyl. Présentée comme un anti-âge très performant, cette substance, la sélégiline, est un anti-parkinsonien efficace. Pour le pharmacologue Nicolas Schaad, un tel médicament, qui agit sur le système nerveux central, pourrait s'avérer très dangereux dans une utilisation hors contexte médical. Autre médicament utilisé comme complément alimentaire: le KH3 (procaïne), un ancien anesthésique.

Des hormones.

On parle beaucoup de la DHEA, un stéroïde relativement sûr, mais qui peut avoir des effets secondaires gênants pour les hommes (croissance des seins!), et provoquer de la rétention d'eau et des problèmes hépatiques. L'hormone de croissance humaine, quant à elle, peut provoquer des troubles hématologiques et endocriniens.

Des extraits de plantes,

contre l'hyperplasie de la prostate (ortie), contre la dépression (millepertuis), les infections (ail, echinacea)...

Ph. B. La planète prend des cheveux blancs

Ainsi que le montrent ces statistiques de l'ONU, l'espérance de vie de la population mondiale ne cesse d'augmenter. En moyenne, l'être humain gagne chaque année trois mois de vie supplémentaires. Alors qu'en 1950, on comptait quelques rares octogénaires, les prévisions pour 2050 montrent un net accroissement de cette classe d'âge.

Une population mondiale toujours plus âgée..

L'augmentation de l'espérance de vie des femmes est plus nette que celle des hommes. Les Suissesses sont néanmoins en queue de peloton en comparaison de leurs voisines européennes. Cela semble s'expliquer par la très forte augmentation de fumeuses qu'a connue notre pays au cours de ces dix dernières années. Les hommes meurent généralement avant 70 ans, essentiellement d'accidents, de traumatismes, de tumeurs malignes des poumons et de cirrhose du foie.

Des femmes plus résistantes...

En Suisse, les maladies infectieuses, encore nombreuses et fréquentes au début de ce siècle causent moins de 2% des décès aujourd'hui. En revanche, la proportion de personnes atteintes du sida figure toujours parmi les plus élevées d'Europe (46 nouveaux cas en 1997 contre 11 en Allemagne).

Une espérance de vie des Suisses qui monte, qui monte Béatrice Schaad Chapitre V: Interview «Éternellement contre le clonage»

Pour Jacques Testart, auteur de «L'homme probable», rien ne justifie de bouturer l'humain comme une vulgaire plante d'appartement. Pas même la fin de la mort.

Serons-nous bientôt immortels ou, en tout cas, n'est-ce pas ce que les biologistes et les généticiens essaient de nous faire croire?

Le fantasme d'immortalité est aussi ancestral que l'illusion du paradis et le clonage, moyen supposé pour acquérir l'immortalité, un mythe aussi vieux que l'humanité. Le clonage exprime la volonté de perpétuer une identité génétique sans la modifier. C'est donc le contraire d'une manipulation génétique. Pour qu'intervienne la génétique, il faudrait que l'on sélectionne les génomes dignes d'être perpétués.

Mais les créateurs de Dolly, la brebis clonée, se sont vantés de l'originalité profonde des manipulations qu'ils ont opérées sur les cellules donneuses de noyaux...

Des clonages ultérieurs, tout aussi réussis, ont montré que les explications des biologistes écossais ne tenaient pas. Comme c'est de plus en plus souvent le cas aujourd'hui, ils ont agi avant d'avoir compris. Finalement, l'intérêt majeur de toutes ces expériences aura été de confirmer la complexité de la machinerie cellulaire où l'ADN n'est qu'un ingrédient parmi d'autres. Mais les monomaniaques de l'ADN, majoritaires dans la profession, ont préféré ne pas trop insister là-dessus.

Vous êtes bien sûr contre le clonage humain, comme tout le monde?

Il faut être contre, éternellement contre. Mais ce qui m'étonne, c'est que certains s'épuisent à l'être. Ils cherchent de bonnes raisons de refuser le clonage et, à vrai dire, ils ont beaucoup de mal à en trouver. A partir du moment où l'on admet le droit de chaque couple à l'engendrement et la légitimité de lutter contre la stérilité, comment répondre à ceux qui demandent, en désespoir de cause, qu'on leur bricole une progéniture et apportent eux-mêmes les éléments nécessaires, le petit naissant d'une bouture de papa qu'accueillerait l'ovule énucléé de maman. Voilà une grossesse petite-bourgeoise impeccablement intraconjugale. Peut-on y opposer la dignité humaine: «chaque être est unique». Mais que dire alors des vrais jumeaux ? Quoique nés le plus naturellement du monde, sont-ils vraiment humains? A trop bien découper, isoler, comparer les éléments d'une situation complexe, on finit par se retrouver éthiquement dépourvu et embarrassé. Et à trop se poser de questions seulement rationnelles, en négligeant l'intuition, le psychisme et les symboles, on prépare insidieusement les esprits à accepter demain ce qu'ils réprouvent aujourd'hui.

Inutile donc de chipoter. Il faut être carré, comme vous?

Personnellement, j'ai une raison très simple de m'opposer au clonage. Il est antidémocratique. Si raffinés soient les moyens techniques que l'on pourra mettre en oeuvre, il n'offrira de perspectives qu'à des gens considérés comme une élite. Jamais on ne clonera les six milliards d'hommes qui peuplent la planète.

Antidémocratique et immoral: la copie n'est-elle pas forcément au service de l'original?

Arrivé après l'original et par lui, le clone ne peut être que sa marionnette, protégée, manipulée, maîtrisée. En tout cas, c'est comme ça que l'entendent les volontaires du bouturage. Des volontaires qui méprisent suffisamment leur esprit pour croire qu'il pourrait survivre dans le corps de leur clone. Le clonage n'est que l'achèvement d'un retour sur l'évolution. C'est le rêve paresseux de se reproduire, de reproduire soi-même en renouant avec la claire revendication du bouturage.

Comment en est-on arrivé là?

La perspective du clone a été présente dès que la procréation est devenue assistée et elle a été confortée par l'importance progressivement donnée à l'identité génétique des personnes. Tout a commencé, si vous voulez, quand l'oeuf a été mis hors du corps. L'homme est devenu un mammifère ovipare. Ce fut le premier bébé-éprouvette. On ne s'est pas méfié à l'époque de l'usage que l'on pourrait faire de cet oeuf quand il était à merci.

Dans le dernier livre que vous venez de publier, «L'homme probable», vous êtes extrêmement sévère avec certains de vos confrères biologistes chez qui vous dénoncez la «mystique génétique». Au mieux, cette génétique dont ils se réclament tous n'est qu'une vaste escroquerie, elle ne guérit rien, ou presque rien. Au pire, elle est nocive et dangereuse dans sa prétention de mettre au point la formule idéale de l'espèce. Ne péchez-vous pas par excès de pessimisme?

La génétique moléculaire est une science de l'identification, c'est une anatomie qui découpe les chromosomes en morceaux, qui décrit des séquences, qui découvre parfois des relations entre ce qu'elle décrit et des états pathologiques, mais qui ne propose que des diagnostics là où elle avait promis des traitements. La thérapie génique n'a pas donné grand-chose, ou en tout cas rien de ce qu'elle faisait miroiter. Et comme il faut bien être positif pour rester en position de force, la génétique va utiliser son savoir anatomique, tiré de la carte du génome, pour sélectionner la qualité qu'elle demeure incapable de restituer. Bien sûr, on ne va pas sélectionner cette qualité en tuant des enfants, mais grâce au diagnostic pré-implantatoire on pourra enfin identifier le plus convenable des embryons, le meilleur parmi les enfants potentiels de chaque couple.

N'est-ce pas légitime?

Ça ne peut l'être que si l'on se contente d'écarter les pathologies graves. Faire plus ou mieux, c'est basculer dans l'eugénisme. La tentation de l'eugénisme est de toutes les époques et de toutes les civilisations. Elle va de l'infanticide au camp d'extermination en passant par la stérilisation des débiles mentaux. Croire que la démocratie nous protège de l'eugénisme est une illusion naïve. L'eugénisme racial pratiqué par Hitler n'avait aucune utilité sociale, mais l'eugénisme fondé sur le tri des embryons en a une, ou peut donner l'impression d'en avoir une. En plus, il n'est pas douloureux et n'aliène la liberté de personne. Tout le monde, n'importe qui, peut procréer. Suprême astuce: ce ne sont plus les géniteurs que l'on trie, mais leur progéniture possible. Tout indique que l'on pourra dans dix ou vingt ans produire des embryons en effectifs plus abondants que si le couple avait vécu mille ans. Cela en une seule journée. Autrement dit, il aurait fallu un millénaire à ce couple pour avoir la chance de fabriquer l'enfant modèle que lui offrira le tri des embryons.

Faut-il vraiment s'en offusquer?

C'est de l'eugénisme libéral, non douloureux, par certains côtés généreux. Qu'objecter à un couple qui souhaite que son enfant soit le meilleur? Mais qu'est-ce que le meilleur? Contrairement à ce que laissent croire les généticiens, on n'est jamais sûr de rien. Où situer la frontière entre le normal et l'anormal? Le génome n'est pas un programme mais une source d'interactions avec l'environnement. Il est à l'homme ce que le calendrier est à la météorologie. Le fait de connaître les températures normales saisonnières ne remplace pas le thermomètre. En réalité, il n'est aucun enfant parfait, mais seulement des déviants de la carte du génome. Pour cause de «normalité», on éliminera les trisomiques ou les hémophiles, peut-être même les myopes et finalement tous ceux qui présentent un risque quelconque de ce qui pourrait être considéré comme une anomalie, si bénigne soit-elle. D'un myope qui aura survécu, on dira peut-être un jour: «quelle folie a saisi ses parents qui ont oublié de procéder au tri des embryons!»

Ce serait donc le triomphe de l'uniformisation, une uniformisation sans clonage obligatoire?

C'est le refus de la variété et de l'altérité. L'altérité dans son sens profond. Nous avons besoin que les autres ne soient pas pareils à nous pour exister. Nous avons besoin de la différence pour nous révéler pleinement.

L'uniformisation n'entraîne-t-elle pas aussi un appauvrissement génétique et, au bout du compte, un affaiblissement de l'espèce?

Si tous les gens sont pareils, nul ne sait quel virus, encore, nous tombera dessus et contre lequel nous ne pourrons rien. L'élection d'un «meilleur» enfant parmi tous les embryons disponibles sera considérée comme l'ultime victoire contre les imperfections naturelles. En fait, elle signalera la fin de la cette variété des hommes qui a peut-être permis la richesse de leurs civilisations et tout simplement leur survie.

Selon vous, nous courons au drame, peut-être même y sommes-nous déjà.

C'est une mécanique qui court de façon irréversible. Mais comme elle n'est pas encore vraiment dramatique, on la tolère assez bien. Tolérance coupable. Tout se passe finalement comme si nous étions des sujets enfermés dans un destin, prisonniers des techniques que nous avons nous -mêmes produites. On a beau les regarder parfois avec suspicion, on reste séduit.

Vous avez intitulé votre livre «L'homme probable». Pouvez-vous préciser ce que vous entendez par là?

L'homme probable, c'est l'homme sans qualités de Robert Musil, l'homme moyen, celui qui se trouve au milieu de la courbe de Gauss. Il est aussi seulement «probable» parce que sa définition génétique ne suffit pas pour le qualifier. La génétique le définira comme l'homme sain, mais pour moi c'est l'homme médiocre, l'homme utilisable, malléable. Pour les mêmes raisons qui poussent à prévenir les défauts et pathologies physiques, les Etats modernes, riches en généticiens, vont être tentés de prévenir l'expression des comportements asociaux dont l'origine, selon eux, pourrait être repérable dans l'ADN. A partir de facteurs de risques connus pour chaque personne, de chaque péril constitutif de l'état vivant, la technoscience nous dira comment se nourrir, comment s'habiller, qui fréquenter, avec qui procréer, et la biomédecine choisira dans l'oeuf le plus prometteur de nos enfants potentiels, au sein de pontes volontairement surabondantes. Identifier pour trier, identifier pour adapter, identifier pour gérer. N'est-ce pas la seule activité où excellent déjà les généticiens?

Propos recueillis par Pierre-André Stauffer

«L'homme probable», Ed. du Seuil, 1999, 279 p.

Verdict «Personnellement, j'ai une raison très simple de m'opposer au clonage. Il est antidémocratique.»




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