En faisant la liste, la tragédie des violences l’emporterait sur l’anecdote. Mais d’Imelda Marcos à Elena Ceausescu, pour ne citer que les plus récentes, les plus sans pitié des épouses de dictateurs ont souvent dans l’histoire dépassé leur conjoint en détestation populaire. Leur recette pour se faire haïr tient en quelques ingrédients vite rancis au regard des foules: la cupidité, le népotisme, le goût futile des honneurs et la soif du sang.
COMME UNE ANCIENNE PAUVRE AFFAMÉE DE FRIC, LEILA A VOLÉ MÉTHODIQUEMENT SON PAYS.
Leila Trabelsi, petite coiffeuse sexy de la médina de Tunis, ne dépareillera pas dans l’énumération de ces rapaces historiques. Elle y tiendra même place en vue au rayon des méchantes. Au point que l’on peut se demander si elle n’a pas, plus encore que son mari, contribué par ses agissements cyniques au soulèvement tunisien.
Née dans une famille modeste de onze enfants (dont elle prétend être la seule fille, cela fut parfois mis en doute), Leila se marie jeune avec le premier type potable qui passe sous ses ciseaux au salon de coiffure où elle travaille. Elle divorce trois ans plus tard et entame alors, dès le début des années huitante, une liaison avec le général Ben Ali, intrigant qui est alors le chef de la Sûreté générale tunisienne.
Il n’y a guère meilleure école pour apprendre à ne jamais faire de cadeaux, elle apprend vite, se fait mettre enceinte par Ben Ali (leur première fille Nasrine, en 1986), juste avant que ce dernier ne dépose le président Bourguiba, opportunément jugé sénile par des toubibs qui ne l’avait même pas examiné. Ben Ali président divorce alors, et épouse Leila en seconde noces, en 1992. Les très bonnes affaires commencent.
Bling bling. Comme une ancienne pauvre affamée de fric, de bling bling et cherchant la respectabilité de façade, cette virago inflexible de Leila la Tigresse va alors tout se permettre, faisant et défaisant les clans, les prébendes à imaginer, le racket à organiser et le despotisme à réinventer sauce tunisienne. Les décisions importantes du régime ne se font pas sans qu’elle soit consultée, la chambre à coucher du couple est le vrai gouvernement national.
Couscous connection. Sous son joug passera d’abord le clan de son mari. La famille du président fait à l’époque dans la drogue et la contrebande, mais ça tourne mal lorsque Moncef, frère du chef de l’Etat, se fait gauler par les Français dans l’affaire de stupéfiants de la Couscous Connection. Il ne sera jamais extradé par Tunis, mais mourra rapidement d’un de ces accidents suspects dont les dictatures raffolent.
Ensuite, la bande des Chiboub, dont un représentant éminent avait épousé une des filles issues du premier mariage de Ben Ali. On s’y distribuera l’argent du football, les concessions automobiles, des affaires bancaires, de la téléphonie et de la grande distribution.
Mais c’est avec sa propre famille, les Trabelsi, que Leila la Gloutonne, entre deux grotesques actions caritatives, va voler le plus méthodiquement la Tunisie. On y trouve une collection assez hétéroclite de vrais dingues, de malfrats confirmés et de tarés avides. Le boss, c’est Belhassen, frère de Madame, à qui jamais un bistrotier ne présentait d’addition: il s’asseyait en posant son flingue sur la table.
Lui ce furent les terrains inconstructibles devenus constructibles par magie et revendus à prix d’or. Puis les compagnies aériennes, les télécoms, le tourisme, l’importation de grandes marques automobiles et même la Banque de Tunisie. Des neveux de Leila, Moez et Imed (qui vient d’être assassiné au couteau par son garde du corps), volaient plus prosaïquement des voitures et des yachts de luxe.
Ces derniers temps, Leila avait poussé en avant Sakher el-Materi, qui avait épousé sa première fille, Nasrine. Un cinglé de première classe, qui hébergeait à la maison un tigre en cage à qui il balançait des poulets pour épater les visiteurs. Débuts en politique, affaires boursières fulgurantes, holding touchant à tout, on lui prédisait grand avenir.
Milliards.Au bout du compte, la fortune des Ben Ali-Trabelsi avait grimpé à hauteur de plusieurs centaines de millions et plus probablement cinq ou six milliards d’euros. De l’argent à Dubaï, à Malte, peut-être en France ou en Suisse, des propriétés en Argentine ou à Saint-Tropez. Mais en décembre, un homme a pris feu à Sidi Bouzid.
Une partie du butin des Ben Ali aurait ces derniers temps été mis au nom de Mohamed, le miraculeux petit dernier (5 ans), mis au monde alors que Leila avait 47 ans, ce qui provoqua questionnements. Quant à Madame, elle est suspectée de s’être envolée vers Dubaï avec 1,5 tonne d’or ramassée fissa à la Banque centrale tunisienne. Depuis, personne n’a revu celle qui se rêvait présidente.

Fortune des Ben Ali
La Suisse au coeur des spéculations
Un avion d’affaires, un immeuble rue du Rhône, un compte en banque, le tout à Genève. Voilà qui serait la pointe de l’iceberg de la présence en Suisse du clan Ben Ali, à en croire l’Association des Tunisiens de Suisse. Ainsi, selon son président Mohamed Ben Henda, ledit compte en banque appartiendrait à l’un des neveux de l’autocrate, Sofiane Ben Ali.
Il y aurait déposé les commissions obtenues à titre d’intermédiaire dans des achats de phosphate entre la Tunisie et une multinationale dont le siège européen est en Suisse. L’association affirme avoir vu Sofiane à la succursale genevoise de l’établissement en question, HSB C Private Bank, le 17 janvier dernier.
Dans la diaspora tunisienne de Suisse, les rumeurs courent sur les avoirs du clan, évalués en tout à 5 milliards de dollars par le magazine Forbes. On parle de comptes auprès de grandes banques suisses, d’immobilier, de bureaux de change en lien direct avec la famille.
Le 17 janvier, l’avocat genevois Ridha Ajmi déposait une dénonciation pénale auprès du Ministère public de la Confédération, demandant le gel des avoirs d’une trentaine de membres de la famille du président déchu. Sur la liste, «dix membres du gouvernement de Zine El Abidine Ben Ali, dont quelques-uns toujours au pouvoir».
Pour le conseiller aux Etats Didier Berberat (PS/NE ), cosignataire d’une proposition demandant au Conseil fédéral de bloquer tout avoir éventuel de la famille, il est «statistiquement probable» que celle-ci ait de la fortune en Suisse. Le 18 janvier, la proposition a été largement adoptée par la Commission de politique étrangère des Etats.
Pour le sénateur, il en va de «l’image de la Suisse». Justement, comment éviter, à l’avenir, des problèmes comme celui de la fortune de l’ancien dictateur Jean-Claude Duvalier, toujours pas restituée à Haïti? «Tant que les gens sont au pouvoir, il est difficile de bloquer l’argent», soupire Didier Berberat. Qui estime que la «Lex Duvalier», ou Loi sur la restitution des avoirs illicites, qui devrait entrer en vigueur au 1er février, pourrait être appliquée à la fortune des Ben Ali.
Mais si elle facilite la procédure, une demande d’entraide judiciaire du pays concerné sera toujours requise. Pour l’heure, le Gouvernement tunisien a sans doute «d’autres chats à fouetter», suppose le sénateur.
A lire également: Du printemps de Tunis à l'hiver économique Révolution de Jasmin : un monde qui bascule
Tags: Leila Traelsi, Ben Ali, Tunisie,
|