Ce matin de janvier est glacial. Au nord on distingue les premiers contreforts enneigés de l’Himalaya, au sud les remous d’une rivière rebondissant en cascade. Tout autour s’étend une nature vierge. Mes compagnons Monke et Geke sont debout, les bras ballants, à côté de la voiture. Ils considèrent le pneu plat comme s’il existait la moindre chance qu’il se regonfle tout seul. Au bout d’une éternité, Monke demande: «Sais-tu changer cette chose?» «Peut-être, réplique Geke, mais ça, c’est mon plus beau pantalon.» On constate ensuite que le cric ne fonctionne pas exactement comme prévu. Puis il fait froid et tout le monde se réinstalle dans la voiture. Geke appelle du secours, Monke appelle sa maman, propriétaire de la voiture, et se fait engueuler. Nous croquons un peu de chocolat suisse.
Le futur sera femme, paraît-il. Mais sera-t-il meilleur pour autant? Y compris pour les hommes, comme le récite l’évangile féministe? Pour tirer l’affaire au clair, nous sommes partis à la rencontre des Mosuo, un peuple de 40 000 individus habitant les montagnes de la province du Yunnan, au sudouest de la Chine. Chez les Mosuo, depuis des temps immémoriaux, ce sont les femmes qui commandent.
Rocher ou gravier. Les ethnologues se disputent pour savoir si, dans le cas des Mosuo, on peut vraiment parler de matriarcat, ce qui impliquerait aussi le pouvoir politique des femmes, ou d’une société matrilinéaire (on désigne ainsi un ordre social où la propriété se transmet de mère en fille et non plus de père en fils). Clairement, chez les Mosuo, les hommes n’ont pas grand-chose à dire: la maison, les bêtes, l’argent, tout appartient aux femmes. Le statut de l’homme Mosuo se devine dans la langue déjà: complété du mot «femme», une chose devient grande; elle devient petite quand elle est assortie du mot «homme». Par exemple, «pierre» et «femme» donnent rocher; «pierre» et «homme» ne sont que gravier.
L’entrepreneur russe Peter Goullart vivait dans les années 40 à Lijiang, à 200 km des terres des Mosuo. Son livre Forgotten Kingdom décrit les femmes Mosuo en un mélange de crainte et d’admiration. Les jours de marché, elles jouaient aux cartes avec fièvre et buvaient à panse déboutonnée. Les hommes, rapporte Goullart, étaient timides et efféminés. Certains d’entre eux se maquillaient.
Avec mon interprète Xing Yan, nous nous sommes arrêtés dans une petite pension sur la rive du lac Lugu avant d’entreprendre une promenade à travers le village. Nous sommes tombés sur un homme Mosuo du nom de Monke. Il avait l’air assez normal, sa masculinité nous a semblé relativement intacte. Il portait un T-shirt qui n’avait pas été lavé depuis, disons, deux ans. Son rire faisait apparaître une denture à claire-voie. Monke s’entraînait au kung-fu, un chien surveillait sa bière.
La première femme Mosuo, c’est au fourneau de notre pension que nous la rencontrons. Lamu a 26 ans, l’établissement appartient à sa maman. Bien que l’on se trouve dans un supposé matriarcat, elle n’a pas l’air très émancipée. Des hommes sont affalés sur les bancs, semblant faire partie des meubles, mais c’est Lamu qui sert les hôtes et réapprovisionne le fourneau en charbon. Et quand un des types renverse sa bière, c’est elle qui éponge. Mais on comprend quand même qui commande. Lamu parle à peu près trois fois plus fort qu’un homme. A chaque personne qu’elle croise elle assène une grande claque sur l’épaule. La bière aidant, l’ambiance se détend rapidement.
Bien sûr, j’avais entendu parler de ces choses-là, mais je leur avais accordé le même crédit qu’à l’histoire des habitants papous des îles Trobriand pratiquant l’amour libre et à celle des esquimaux offrant leur épouse aux voyageurs de passage.
Anormalité des liaisons durables. A en croire les guides de voyage, les Mosuo ont une conception à eux (à elles) du mariage. Le mariage «normal» n’existe pas, il est remplacé par le «mariage itinérant» dans lequel les femmes Mosuo s’octroient un ou deux amants pour une nuit ou plus, tandis que les liaisons durables sont tenues pour anormales. Et peu importe qui sont les pères des enfants: le rôle du père n’est pas prévu, les enfants sont élevés par le clan de la mère.
Entre-temps, les femmes se sont regroupées autour du fourneau. Il ne se passe pas deux heures avant que la conversation ne devienne paillarde. «Alors? Tu veux essayer le mariage itinérant? demanda Lamu sans détour. J’ai tant de sœurs et de cousines. L’une d’elles vient d’avoir 18 ans, elle a le même nez que toi. A toi de choisir.» J’avale ma salive une ou deux fois avant d’ânonner une sottise polie: «Mais je ne parle pas un mot de chinois!» Avec ça, c’est sûr, je n’avais aucune chance: «C’est égal, chez nous le langage du corps suffit», réplique Lamu avant de hurler quelque chose qui, apparemment, doit être obscène car Xing Yan refuse de traduire et deux femmes en tombent de leur chaise de rire. Par chance, un nouveau groupe de visiteurs entre, ce qui détourne l’attention et me permet de finir ma bière avec dignité. Certes, l’expérience est inhabituelle mais, après le premier soir, il faut bien l’admettre: le matriarcat, je me l’imaginais pire.
Le lendemain, nous prenons le petit-déjeuner sur la terrasse: riz, légumes et thé au beurre. Dans la rue, on voit passer de temps à autre un type décoiffé, l’air endormi. Des hommes qui rentrent chez eux après une nuit auprès d’une belle. Comme chez les Mosuo la famille n’existe pas de la même manière que chez nous, les fils vivent chez leur maman. Seules les filles ont droit à une chambre individuelle.
Ils ne font pas la vaisselle. Ce matin-là, Lamu est à nouveau de service. Les hommes de la maisonnée se remettent au bord du lac des fatigues de la nuit. J’avais observé dès l’aube des femmes trimbalant des fagots de bois et travaillant dans les champs. Je n’avais encore pas vu d’homme occupé à faire quoi que ce soit qui ressemblât à du travail. Je demande à Lamu pourquoi ce sont les femmes qui font tout. «Nous pourrions demander l’aide des hommes, admet-elle, mais si nous faisons les choses nous-mêmes, ça va plus vite et mieux.» Et de conclure sur un ton frivole: «Quelle femme voudrait d’un homme fatigué?» Surprenant: dans le matriarcat, les hommes ne font pas la vaisselle.
Vers midi, on voit arriver Geke, un des frères de Lamu, portant le garçonnet de cette dernière, âgé de 2 ans. S’occuper un peu des enfants est la tâche ménagère la plus astreignante que l’on attend des hommes. Je demande à Geke s’il a aussi des enfants. Il pense que oui mais ne sait pas lesquels.
Au bout de trois jours, je dois me l’avouer: quand ce sont les femmes qui commandent, cela se passe mieux qu’inversement.
Pour les hommes aussi. Le matriarcat n’est pas le pôle opposé des talibans. Dans la maison de Lamu, l’ambiance est celle d’une colocation de nanas, avec quelques fainéants qu’il faut bien nourrir puisqu’on n’a pas le cœur de les jeter à la rue. Mais je comprends aussi quels sont les inconvénients. Les repas, d’abord: trop de légumes. Et la musique: Lamu n’aime que les chansons d’amour de Lionel Richie. Sans parler de la conversation: Lamu et ses copines n’en finissent jamais de parler de régimes amaigrissants ou des nouvelles tendances vestimentaires découvertes dans un magazine.
Enfin l’argent. Chez les Mosuo, si un homme veut de l’argent, il doit le demander à sa mère, à sa sœur ou à son amante du moment. Pour aller au marché, Geke a demandé 60 yuans à sa sœur Lamu, soit 10 francs. Elle lui en a donné 30 en lui recommandant bien de ne pas tout dépenser. Geke a 42 ans…
Le quatrième jour, nous programmons une sortie entre hommes avec Geke et Monke. Le premier objectif devait être des obsèques et le second des bains thermaux. Mais il s’avère rapidement que le but de l’excursion était le mariage itinérant. C’est la partie du matriarcat que les hommes acceptent sans réserves. Normalement, les femmes Mosuo accueillent leurs amants de nuit. Leurs portes sont munies d’un crochet auquel on suspend sa veste ou son chapeau, histoire de signaler que la place est occupée. Mais ça ne suffit pas: si elles ne sont pas farouches, les femmes Mosuo demandent quand même à être conquises.
Savoir tourner un compliment. Pendant que Geke conduit, nous énumérons ce qui rend les hommes attrayants dans une société où les femmes ne demandent ni argent ni statut social. Pour Geke, il faut savoir tourner un compliment, Monke pense savoir séduire les femmes en chantant. Et comment sait-on qu’on est à bout touchant? Monke prend ma main et en gratte la paume avec trois doigts: «Si elle te fait comme ça, sa porte t’est ouverte.»
Malgré ce savoir-faire tout neuf, notre expédition amoureuse se solde par un échec. D’abord, une connaissance nous retient à 11 heures du matin en nous forçant à boire des hectolitres de vin. Puis c’est le coup de la panne, le pneu crevé, donc. L’un de mes compagnons est livide en pensant à la tête que fera sa maman en apprenant la panne, l’autre panique à l’idée de salir son pantalon. Ce piteux spectacle trouble quand même un peu l’impression globale que je retire du matriarcat.
L’hymne national suisse. Le dernier soir, Lamu organise une petite fête avec Geke, Monke, les sœurs de Lamu et une douzaine de copines. Au repas, on a droit, bien sûr, à des quantités de légumes tandis que le haut-parleur gazouille des chansons d’amour mongoles. Tard dans la soirée, cependant, Monke cloue le bec à l’installation musicale pour entonner ses propres chansons. Geke est le deuxième sur la liste, puis ce sera mon tour. Ils veulent tous entendre de la chansonnette suisse. Comme rien ne me vient à l’esprit, je chante l’hymne national, la première strophe avec les paroles, les deux suivantes en faisant la-la-la. Ma prestation est lamentable, le public ébloui. Monke a donc raison. Il se peut que dans un matriarcat les hommes ne sachent même pas changer une roue. Mais pourquoi le feraient-ils si une simple chanson les emmène plus loin qu’une Porsche?
NZZ AM SONNTAG, TRADUCTION ET ADAPTATION GIAN POZZY
Tags: Chine, matriarcat, Mosuo,
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