Cette année, les vacances horlogères ont pour certains le goût amer de vacances forcées. Faute de commandes suffisantes, l’emploi n’est plus vraiment assuré. Il y a quatre mois (lire L’Hebdo du 19 mars 2009), nous avions rencontré Nick Hayek. Le CEO de Swatch Group nous mettait alors en garde contre toute panique. Aujourd’hui, à mi-parcours annuel, il nous livre à nouveau son diagnostic.
Dans sa dernière enquête conjoncturelle, UBS écrit qu’aucune autre branche n’a autant supprimé d’emplois que l’horlogerie au deuxième trimestre et que les compressions de personnel seront encore plus nombreuses au troisième trimestre. Qu’en est-il pour Swatch Group? Nous ne prévoyons toujours pas de suppressions d’emplois dans les sociétés de Swatch Group, y compris chez ETA. Nous ne pratiquons pas l’arrêt des embauches. En revanche, dès septembre, le chômage technique va pour la première fois toucher des entreprises actives dans l’horlogerie: 74 collaborateurs sur 534 au sein de Comadur (verres de montres), 150 sur 200 dans la société Meco (production de couronnes) et 285 sur 340 employés chez Universo (fabrication d’aiguilles). Ces trois sociétés réalisent de 45 à 65% de leur chiffre d’affaires avec des tiers qui ont massivement annulé leurs commandes, parfois de manière irresponsable.
C’est à dire? Quelques sociétés horlogères qui, dans le passé, nous harcelaient pour obtenir de tout, des mouvements, des aiguilles, etc., ont annulé presque toutes leurs commandes au début de l’année. Depuis lors, nous n’avons plus aucune nouvelle de leurs dirigeants qui semblent avoir été saisis de panique.
De quelles sociétés s’agit-il?
Je ne souhaite pas faire de commentaire à ce sujet.
Dans les secteurs non horlogers, le chômage technique se poursuit-il?
Oui, au sein des sociétés Renata (production de piles, pour la partie du secteur automobile) et Lasag (industrie des laser). En revanche, le chômage partiel a été levé pour l’ensemble des 225 collaborateurs de Micro Crystal (téléphonie) qui ont même de la peine à satisfaire la demande, ne recevant pas tous les composants des tiers dont ils ont besoin.
Durant les cinq premiers mois de 2009, les exportations horlogères ont fondu de 25% en regard de l’année précédente à 5 milliards de francs. Concernant Swatch Group?
Ces chiffres doivent être considérés avec prudence. Si vous sortez un produit horloger de Suisse pour le placer dans votre propre stock dans l’une de vos filiales à l’étranger, vous ne l’avez toujours pas vendu! C’est pourquoi je préfère parler d’articles vendus à la clientèle ou de sell out. Les montres de prestige de notre groupe telles que Breguet ou Blancpain ont en effet enregistré des baisses d’environ 10 à 20%. Mais la base de comparaison avec l’année précédente était aussi très haute. Quant aux autres marques telles que Omega, Longines, cK, Hamilton ou Swatch, leurs ventes ont globalement sensiblement moins décliné. A l’exception d’un mois négatif au début de 2009, Tissot a même enregistré des résultats supérieurs à ceux de 2008.
Quelle est la tendance?
La situation générale s’améliore de mois en mois. Il y a fort à parier qu’à la fin de cette année, la production de montres retrouvera un niveau acceptable. Notre objectif d’arriver à un chiffre d’affaires proche de celui de 2008, en monnaies locales, est maintenu.
Avec, j’imagine, de sensibles différences selon les pays?
Les Etats-Unis et le Japon restent les marchés les plus touchés, avec des ventes en chute de respectivement 40 et 30% environ au cours des premiers mois de 2009. En Russie et au Royaume-Uni, en revanche, nous avons enregistré des hausses de respectivement 60 et 30%. Toujours en monnaies locales.
Et en francs?
Les taux de change réservent parfois des surprises. La hausse de 30% au Royaume-Uni en livres sterling devient par exemple une baisse de 5% en francs.
Vous attendez-vous à un résultat opérationnel en forte diminution?
Il n’atteindra certainement pas les 21,2% du chiffre d’affaires net enregistrés en 2008. S’il devait être réduit de moitié, ce ne serait tout de même pas mal dans l’environnement défavorable actuel! Mais c’est de toute manière trop tôt pour fixer des chiffres. Nous avons délibérément accepté une moindre profitabilité et une moindre rentabilité du groupe à court terme.
Accepté?
Nous n’avons pas révisé les prix à la baisse dans les pays où le taux de change nous est très défavorable comme en Russie ou au Royaume-Uni. Nous avons accepté de gagner moins d’argent pour vendre davantage de pièces, conquérir des parts de marché et occuper nos usines. Par ailleurs, dans le domaine horloger, nous n’avons pas décidé de supprimer des emplois ni même d’introduire du chômage partiel. Enfin, nous avons continué à investir dans le marketing et la publicité afin d’augmenter encore notre visibilité. Toutes ces décisions, qui ont un coût financier à court terme, s’inscrivent dans une stratégie d’entreprise responsable à long terme. Tout le monde ne peut pas en dire autant dans le monde de l’horlogerie!
Vous avez l’air assez remonté contre certains de vos concurrents. Que leur reprochezvous?
Beaucoup d’entre eux se facilitent la vie. Ils se fournissent chez nous quand le temps est clément et annulent leurs commandes, sans hésiter une seconde, quand le temps devient un peu plus agité. En nous laissant, comme d’habitude, tout le risque peser sur nos épaules.
Il a été reproché à certains producteurs horlogers d’inonder les détaillants de produits dont ils ne parvenaient plus à se défaire. Qu’en dites-vous?
Ce comportement n’est pas responsable et ne peut qu’encourager le développement de marchés parallèles. Certaines sociétés pratiquent en effet des prix de dumping, sans se rendre compte, apparemment, qu’elles agissent contre leurs propres intérêts. Et contre ceux de l’industrie horlogère tout entière. Des marques sont allées jusqu’à proposer des remises de 1000 dollars à leurs clients américains pour tout achat dans leur assortiment de luxe. Tout cela n’est pas acceptable.
Quant aux détaillants, comment jugez-vous leur attitude?
Certains se comportent en vrais entrepreneurs, gérant leur stock avec intelligence. Mais trop nombreux sont ceux qui agissent avec une mentalité de comptable. Trop de stock? Ils stoppent tout approvisionnement! Aux Etats-Unis, le marché est dominé par de grandes chaînes de distribution cotées en Bourse insensibles à la qualité de leur stock.
Comment gérer son stock qualitativement?
Il faut commencer par analyser les produits qui sortent et ceux qui ne trouvent pas d’acheteur. Et ensuite se réapprovisionner sans attendre que la marchandise invendue ne se soit liquidée. Au Royaume-Uni, nous avons pu convaincre un partenaire commercial de nous communiquer instantanément l’état de ses ventes et de remplacer immédiatement l’article vendu.Du coup, le chiffre d’affaires a pris l’ascenseur. Si tous les détaillants avaient cette approche, je suis certain que la chute des ventes à la clientèle diminuerait de moitié.
La crise a-t-elle ralenti l’innovation chez Swatch Group?Bien au contraire! Tissot a sorti son chronographe automatique, Swatch lance le sien dans les semaines à venir, pour ne prendre que ces deux exemples. Nos machines, qui étaient auparavant entièrement destinées à une très forte production sont aujourd’hui utilisées pour faire des prototypes. Ainsi, nous avons raccourci le temps de passage entre la recherche, le développement et l’industrialisation. Nous sommes donc prêts à vivre des temps meilleurs.
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