Un métis – Noir mais pas trop – entre à la Maison Blanche. Percée stupéfiante. Sujet d’immense fierté pour le peuple américain. Soit dit entre parenthèses, ce n’est pas demain la veille que les Français feront de même. Ni les Suisses qui n’ont encore jamais envoyé ne serait-ce qu’un fils d’immigré au Conseil fédéral. Plus que la défaite de McCain – dont la digne sortie force l’admiration –, on assiste à celle, écrasante, du projet de Bush le Désastreux et des siens. Tout un catéchisme vole en éclats. Balayée, la révolution néoconservatrice.
Désavouée, la politique économique du laisser-faire et des cadeaux aux riches. Bientôt fermé, le bagne de Guantanamo. Condamnée, la guerre en Irak. Dépassée, l’obsession sécuritaire. Enterrés dans les oubliettes de l’histoire, les Cheney et autres Rumsfeld. Enfin banni, le discours ravageur sur «la guerre des civilisations».
Il y a de quoi célébrer le triomphe de Barack Obama, cet homme au parcours sans faute, ce quadra hyper doué qui a tout pour séduire non seulement les Américains, mais le monde. Reste à se demander, aux lendemains de la fête, ce que fera le nouveau pouvoir. Le changement réel sera probablement moins spectaculaire que le tournant symbolique.
Les Etats-Unis, plombés par une dette abyssale, doivent tout reconstruire: leurs infrastructures, leur industrie malade, leur système financier en déroute. Cela en traînant le boulet de deux guerres. La marge de manœuvre est étroite. Obama convaincra t-il ses concitoyens de dépenser moins, d’épargner plus, de changer leur mode de vie? Ce serait miraculeux. Et comment répondre aux attentes sociales en pleine crise? La tentation sera forte de continuer comme avant: creuser toujours plus les déficits, faire payer les autres. Quant à la politique étrangère, elle rompra avec la manière détestable de Bush. Elle désarmera certaines haines. Mais sur le fond? Nous pourrions être surpris par sa continuité.
La soif de pétrole, la bataille sur les voies d’approvisionnement, l’ambition d’affirmer influence politique et présence militaire tout autour du monde continueront de déterminer la stratégie des Etats-Unis. Dès lors, la rivalité avec la Russie est incontournable. Les divergences de vues et d’intérêts avec l’Europe subsisteront. Notamment sur la question de l’élargissement de l’OTAN et des fusées antimissiles.
Le Moyen-Orient? Accaparé par des tâches domestiques titanesques, le nouveau président n’aura pas pour premier souci de pousser à la paix entre Israéliens et Palestiniens. Quant aux Iraniens, ils n’ont aucune raison de se réjouir. Malgré une vague perspective de dialogue, la menace d’un bombardement reste entière.
Barack Hussein Obama hérissera moins l’islam. Mais son idée de réunir un «sommet des pays musulmans» ne suffira pas à cicatriser les plaies. Et même après un retrait d’Irak, promis dans un ou deux ans, il restera l’abcès de l’Afghanistan et du Pakistan. Dont personne n’entrevoit l’issue. Un Kényan à la Maison-Blanche, cela fait chaud au cœur des Africains. Mais ils n’attendent rien de lui. Les compagnies pétrolières américaines, comme les autres, continueront à faire bon ménage avec tous les régimes accueillants, jusqu’aux pires.
La Chine? L’Amérique n’a pas le choix: elle la ménagera demain comme hier. Pour que celle-ci continue d’acheter les bons du Trésor. Ces deux économies restent imbriquées, en dépit de l’inimitié réciproque. Le tournant pourrait être plus marquant en Amérique du Sud. Ses relations avec Washington ne peuvent que s’améliorer. Chavez lui-même a déclaré qu’il était prêt à dialoguer avec «el negro». La plupart des chefs d’Etat latinos applaudissent sincèrement Obama. Ainsi, les Etats-Unis pourraient même retrouver quelque influence dans le sous-continent.
L’histoire avance par à-coups. Celui d’aujourd’hui nous secoue tous. Mais les élans de l’émotion ne sauraient éclipser la réalité des rapports de forces et le poids des héritages. Ils se rappelleront bien vite à tous. Le XXIe siècle redistribue les cartes. Ce n’est pas l’homme fêté aujourd’hui, si puissant et talentueux soit-il, qui peut changer fondamentalement le jeu. Mais il a le pouvoir de conjurer le pire. Ce n’est pas rien.
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