Maurice* est à quelques années de la retraite. Au début de décembre 2008, ce constructeur horloger de talent est licencié de la société Franck Muller. Après dix ans de bons et loyaux services. «J’ai tout appris dans cette société magnifique qui m’a offert une expérience professionnelle extraordinaire», se souvient Maurice, désormais atteint dans sa santé. Les motifs de son licenciement? Oralement, il lui est signifié qu’une marque du groupe pour laquelle il travaille est en sommeil. Mais apprenant incidemment lors d’une conversation entre le syndicat Unia et l’Union des fabricants d’horlogerie (UFGVV) que les mauvaises évaluations sont souvent évoquées pour justifier les licenciements au sein du groupe Franck Muller, Maurice demande par écrit à la direction ce qu’elle lui reproche. Rien du tout, lui répond-elle en substance, c’est la conséquence d’une restructuration interne. La vraie raison de son licenciement, estime aujourd’hui Maurice, c’est qu’il figurait sur la photo prise le 30 juin 2008 lors d’un débrayage matinal sur le site de production de composants horlogers du groupe Franck Muller, à Mies (VD). «Moi aussi, j’en avais assez de voir des filles ayant le même âge que les miennes pleurer dans les couloirs. Ma présence à cette manifestation était un acte citoyen dans une entreprise qui se veut citoyenne.»
Plaintes à répétition. Selon Olivier Amrein, du syndicat Unia de Genève, une trentaine de collaborateurs de la société ont été congédiés depuis le 30 juin 2008. La plupart d’entre eux participaient au mouvement de protestation destiné à faire éclater au grand jour ce qu’il qualifie de «multiples brimades orchestrées par des petits chefs qui ont le soutien de la direction» (lire l’encadré: «Carnet de bord»). De 2001 à 2008, la juridiction des prud’hommes a traité 27 cas en relation directe avec le groupe Franck Muller, dont la plupart ont été jugés en faveur des employés. Au moins dix nouvelles plaintes pour licenciement abusif seront prochainement déposées. C’est assurément beaucoup pour une entreprise lauréate du Prix de l’industrie 2008. Les dossiers commencent à s’entasser sur les bureaux de l’Office cantonal de l’inspection et des relations du travail (OCIRT) dont une responsable, se refusant à tout commentaire, ne cache toutefois pas son souhait de voir la situation évoluer. Le moins que l’on puisse dire est que les annonces de licenciement ne se font pas dans la dentelle. Employé comme assistant logistique, Gérard * est convoqué par la direction au début de décembre 2008. Trois semaines auparavant, il avait reçu un certificat intermédiaire signé par Ramon Gil, responsable R & D, et Agavni Bagdjian, cheffe du bureau du personnel et sœur de Vartan Sirmakes, administrateur délégué du groupe Franck Muller. Il y est notamment écrit que l’intéressé «s’acquitte de l’ensemble de ses tâches avec soin, sérieux et professionnalisme» et qu’il donne «entière satisfaction». L’entretien n’excède pas cinq minutes. «Quelles sont les causes de mon licenciement?», demande Gérard à Agavni Bagdjian. «C’est à la suite des évaluations», s’entend-il répondre. «Mais il n’y en a jamais eu me concernant, ni orale ni écrite!» rétorque l’employé aujourd’hui en quête d’un nouvel emploi. Il peut arriver aussi que les licenciés soient avertis à leur domicile. Le 27 novembre 2008 au matin, Ahmed * reçoit la visite de deux personnes, venues lui annoncer sa mise à pied et la non-nécessité de revenir dans l’entreprise. Motif: une trop longue absence du travail. En congé maladie pour dépression, Ahmed n’est plus vraiment en odeur de sainteté à Watchland depuis la mi-janvier 2008. Protagoniste d’une dispute à l’origine du licenciement d’une collègue, il a accusé son employeur de l’avoir poussé à un faux témoignage lors d’une audience des prud’hommes. Selon lui, la direction lui avait demandé de signer contre cette collègue une lettre qu’il n’avait pas écrite lui-même. Son chef, dit-il, tenait à ce qu’il déclare que sa collègue l’avait traité de «sale Arabe», alors que c’était faux. Au tribunal, Ahmed a préféré se mettre en accord avec sa conscience au risque de perdre son emploi. Aujourd’hui «dans la mouise», il attend toujours son certificat de travail. Quant à sa collègue, elle a finalement gagné son procès contre la direction de Franck Muller.
Véritable tribunal. L’an dernier, pour mettre fin à un climat délétère, les cadres supérieurs accusés de harcèlement ont demandé aux chefs d’atelier de s’exprimer clairement dans une lettre qui ne serait lue que par la direction et un avocat. «Et 97% de mes collaborateurs m’ont soutenu», constate Moufid Hanna, responsable d’une unité de 200 personnes. Invité par Vartan Sirmakes à participer à notre entretien au même titre que Ramon Gil (qui, finalement, n’est pas venu), Moufid Hanna a notamment travaillé chez Rolex, Movado et Roger Dubuis. Son verdict est tranchant: «Si vous trouvez des ateliers plus décontractés que les nôtres, je me coupe la tête!» Au vrai, personne ne va lui demander d’en arriver à une telle extrémité. Même pas Françoise* qui, un jour de juin 2008, s’est retrouvée en face de sept personnes de la direction qui lui demandaient de signer un texte en faveur de Ramon Gil. «Un véritable tribunal», se souvient la responsable des achats. Qui a refusé de signer. Licenciée elle aussi, elle a eu la chance de retrouver un emploi. En 2007, deux cadres supérieurs ont tiré leur révérence: Didier De-cker, ex-bras droit de Vartan Sirmakes et Julie Geillon, responsable des ressources humaines. Ces deux personnes sont toujours restées fort discrètes sur les raisons de leur départ. Nous pouvons toutefois supposer que Didier Decker faisait de l’ombre à Vartan Sirmakes qu’il a cependant soutenu ardemment durant le très dur conflit qui opposait ce dernier à Franck Muller, l’autre actionnaire de la société. L’affaire s’est finalement soldée par un arrangement faisant de Vartan Sirmakes l’actionnaire majoritaire de la société et le seul maître à bord.
Signaux de détresse. A Julie Geillon, Vartan Sirmakes et Moufid Hanna reprochent aujourd’hui d’avoir largement privilégié la version des collaborateurs qui venaient en nombre se plaindre à son bureau, sans prendre la peine de consulter leurs chefs mis en accusation. Au vrai, la marge de manœuvre de Julie Geillon était fort étroite. Que pouvait-elle faire? Conduire sur-le-champ la personne plaignante devant son chef et demander à ce dernier de répéter les paroles blessantes prononcées ou de rejouer les gestes indélicats? Dans un tel contexte de rapports de force exacerbés, une seule personne pouvait trancher: Vartan Sirmakes lui-même. Selon nos sources, le patron de Watchland n’a jamais prêté attention aux signaux de détresse qui lui étaient lancés. Quelque temps avant que la responsable des RH ne démissionne, interdiction lui avait été faite de traiter seule les plaintes des employés. Un «comité des ressources humaines» s’en est chargé. Aux côtés de Julie Geillon, désormais très encadrée, y figuraient Ramon Gil, Moufid Hanna et Ronni Izmirlian. Ce dernier, cousin de Vartan Sirmakes, a tout récemment été licencié.
Forces dociles. «Watchland n’est pas Germinal», aime répéter Vartan Sirmakes (lire notre interview ci-contre). Assurément, nombreuses sont les personnes qui ont appris un vrai métier dans cette société aux «multiples opportunités», comme le reconnaissent volontiers les collaborateurs licenciés. Au fil des départs aussi nombreux que les arrivées (entre 60 et 80 par année, selon certaines estimations), l’entreprise continue à fonctionner comme si de rien n’était. Ceux qui se regimbent plient bagage et sont aussitôt remplacés par de nouvelles forces (plus dociles?), attirées par des salaires relativement bons dans la branche horlogère. Mais, contrairement aux boulons, les femmes et les hommes ne sont pas interchangeables. Quand les blessés de la route deviennent trop nombreux, ce sont les règles de la circulation qu’il convient d’examiner de très près. • * Prénoms fictifs. Noms et prénoms connus de la rédaction.
|