CINEMA
Leos Carax, un cinéaste et ses doubles

Par Stéphane Gobbo - Mis en ligne le 11.07.2012 à 14:15

Le réalisateur le plus taiseux et mystérieux du cinéma français a divisé le Festival de Cannes avec l’obsédant et déroutant «Holy Motors», cinquième long métrage dans lequel il parle plus que jamais, à travers son acteur fétiche Denis Lavant, de lui-même. En août, il viendra chercher sur la Piazza Grande locarnaise un Léopard d’honneur.

Scandale ultime pour les uns, justice pour les autres. En mai dernier, Holy Motors, cinquième long métrage de Leos Carax en une trentaine d’années de carrière, n’a pas figuré au palmarès du 65e Festival de Cannes. Il aura néanmoins remporté la palme du film le plus controversé de la compétition. Car ce qu’il propose est d’une telle force, d’une telle radicalité, qu’il est impossible de ne pas avoir dessus un avis tranché. Etonnant néanmoins que le président du jury Nanni Moretti, qui disait en début de festival rêver d’être surpris par des films qu’il n’aurait pas l’impression d’avoir vus cent fois, ait ignoré ce véritable ovni. L’histoire de Holy Motors – mais peut-on encore parler d’histoire? – tient en quelques mots, tels qu’énoncés dans le dossier de presse du film: «De l’aube à la nuit, quelques heures dans l’existence de Monsieur Oscar, un être qui voyage de vie en vie.» Cet Oscar qu’interprète Denis Lavant, c’est évidemment un peu Leos Carax. Tout comme l’Alex qu’a joué l’acteur fétiche du cinéaste dans les trois premiers films de celui-ci, Boy Meets Girl (1984), Mauvais sang (1986) et Les amants du Pont-Neuf (1991). Rappelons au passage que Leos Carax est né Alexandre Oscar Dupont de Nemours...

Limousine immaculée. Pour enfoncer le clou, comme si l’équation Oscar égale Carax ne suffisait pas, le cinéaste apparaît dans le prologue de Holy Motors. On le découvre en pyjama, attiré au saut du lit par l’air du large – on entend la mer et des goélands, une sirène de bateau. Ces sons off qui l’aspirent, c’est la magie du cinéma qui le rattrape à nouveau, enfin. De façon littérale: quittant sa chambre, Carax se retrouve dans une salle de cinéma. Et le film de démarrer. Voici donc Monsieur Oscar, que l’on découvre d’abord en homme d’affaires. Quittant sa résidence de luxe dans une limousine blanche, immaculée comme une toile de cinéma pour l’heure vierge de tout fantasme, il va ressortir du véhicule à Paris, grimé en mendiante. Tour à tour, utilisant l’habitacle de la limo comme une loge, Oscar va devenir ouvrier spécialisé dans le motion capture, bardé de capteurs qui le transformeront en monstre de sciencefiction, père de famille, vieillard agonisant, assassin et assassiné, accordéoniste ou encore Merde, créature monstrueuse sortie il y a quatre ans des égouts de Tokyo! pour le compte d’un film collectif dont Carax a réalisé l’un des trois segments.

Au total, Lavant interprète dans Holy Motors une douzaine de personnages. Et il y a donc dans chacun d’entre eux un peu de ce cinéaste devenu en une poignée de films l’un des plus grands mythes du cinéma français contemporain. Tout d’abord parce qu’il parle peu, et que lorsqu’il le fait, comme à Cannes, il se montre plutôt abscons. Ensuite parce que Les amants du Pont-Neuf est l’équivalent hexagonal de La porte du paradis (1980) de Michael Cimino: un film né dans la douleur après un interminable tournage éparpillé sur trois ans, et qui ruina plusieurs producteurs avant de diviser la critique et de ne pas recevoir le succès public escompté.

«Mon immonde». Lorsqu’on découvre Lavant, dans Holy Motors, en homme d’affaires puis en mendiante, on ne peut donc s’empêcher de penser à Carax tentant désespérément, après l’épopée des Amants, de mettre sur pied un nouveau projet. Ce qui lui prendra huit ans. Entre Pola X (1999) – son seul long métrage sans Lavant – et le court Merde, le Français se cassera à nouveau les dents sur plusieurs projets, ne trouvant aucun soutien financier. Quand Lavant sort de sa limousine en tueur à gages et finit par assassiner son double, c’est alors Alexandre Oscar l’homme face à Leos l’artiste que l’on voit. Et ce vieillard en train de mourir, ne serait-ce pas ce réalisateur dont on a souvent pensé qu’il ne reviendrait pas au cinéma? Quant à Merde, «c’est mon immonde», dit le Français dans le dossier de presse.

Mais au-delà des analogies nombreuses que l’on peut faire entre le créateur et son oeuvre, Holy Motors impressionne aussi, surtout, par ce qu’il dit sur le cinéma. Lavant passant d’un personnage à l’autre, c’est un acteur enchaînant les rôles. Lorsque dans l’intimité de sa limousineloge il regrette le bon vieux temps, le discours sur le 7e art est évident: «Les caméras sont toujours plus petites, on ne les voit plus. C’est dommage, je n’y crois plus.» Carax a tourné en numérique, mais il regrette la pellicule. «On ne peut plus dire film, il faudrait dire circuit imprimé», glisse-t-il à Télérama dans un entretien paradoxalement virtuel, réalisé par e-mail.

Nouveau romantisme. En guise d’ouverture à son cinquième long métrage, avant de se mettre en scène, Carax montre les essais chronophotographiques d’Etienne Jules Marey (1830-1904), l’un des précurseurs du cinéma. L’hommage au cinéma est donc là, puissant, émouvant. Mais à Cannes, face à la presse, Carax s’est défendu d’avoir voulu faire un film sur le cinéma. Conscient de son propre mythe, il joue avec. Comment imaginer que lorsqu’il montre Edith Scob en train de se cacher derrière un masque il ne cite pas le rôle qu’elle a tenu dans Les yeux sans visage (1959) de Georges Franju? D’autres références sont évidentes. «Je hais le terme référence»: derrière ses lunettes noires, Carax soutient qu’il n’y a aucun hommage dans son film. On ne le croit pas, et dans le fond cela importe peu. Seule compte la force esthétique de Holy Motors, l’un des seuls longs métrages nous hantant encore un mois et demi après Cannes.

Dans l’une des plus belles séquences, Oscar retrouve une ancienne amante, qu’il emmène dans le ventre de la Samaritaine en travaux. Cette femme qu’il a follement aimée, jouée par Kylie Minogue, chante alors un air composé par Neil Hannon (The Divine Comedy). Le moment est intense, bouleversant, sans que l’on sache vraiment pourquoi. On repense alors aux trois premières réalisations de Carax, dans lesquelles il inventait une nouvelle sorte de romantisme, une nouvelle poésie cinématographique. Des moments comme ceux-là sont rares et ils sont précieux. Sur le moment, Holy Motors a de quoi dérouter. Mais c’est là le propre des grands films. Ils doivent se digérer avant de devenir des jalons. Ce que ce Carax cuvée 2012 est assurément.

De et avec Leos Carax. Avec Denis Lavant, Edith Scob, Eva Mendes, Kylie Minogue, Elise Lhomeau et Michel Piccoli. France, 1 h 55. Du 1er au 11 août, le Festival de Locarno rendra hommage à Carax en projetant ses cinq longs métrages ainsi que le film collectif «Tokyo!». Le cinéaste, événement rare, participera à une rencontre publique.


PROFIL

Naissance le 22 novembre 1960 en région parisienne d’Alexandre Oscar Dupont de Nemours, qui deviendra plus tard Leos Carax – anagramme d’Alex Oscar. Après avoir suivi les cours du critique Serge Daney, il passe brièvement par les Cahiers du cinéma puis réalise le court métrage Strangulation Blues en 1980. Il passe au long quatre ans plus tard avec Boy Meets Girl. Suivront Mauvais sang (1986), Les amants du Pont-Neuf (1991), Pola X (1999) et le segment Merde du film à sketchs Tokyo! (2008).

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