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Les «indigents médiatiques», menace pour la démocratie

Mis en ligne le 08.12.2016 à 07:30

© LPLT | Wikimedia Commons



Jean-Claude Domenjoz

Un tiers des Suisses sont des «indigents médiatiques» révèle une étude. Plutôt jeunes, pas très bien formées, ces personnes consacrent peu de temps à s’informer, fréquentent volontiers les réseaux sociaux et sont davantage susceptibles d’être manipulées que d’autres groupes de la population. Ces comportements constituent une menace pour la démocratie. Il est temps de donner l’opportunité à chaque jeune de bénéficier d’un enseignement d’éducation aux médias tout au long de leur scolarité.

Suite à la disparition de L’Hebdo, vous pouvez lire mes articles dans mon blog «Education aux médias» (educationauxmedias.ch).

Selon l’étude sur la qualité des médias de l’Université de Zurich (Annales 2016 du Forschungsinstitut Öffentlichkeit und Gesellschaft), un tiers des utilisateurs et des utilisatrices de médias en Suisse sont des «indigents médiatiques». Ce terme n’est pas très heureux, mais il a le mérite de frapper les esprits. Cette appellation vise celles et ceux qui manquent d’un bien immatériel nécessaire aujourd’hui à la vie en démocratie, l’information de qualité. La démocratie requiert la participation active de citoyens et citoyennes éclairé-e-s. La presse, le «quatrième pouvoir», gardienne de l’intérêt public, qui a une fonction fondamentale dans la théorie démocratique, voit son rôle menacé par les manières nouvelles d’une partie de la population de s’informer et de communiquer. De nouvelles voies de propager de fausses nouvelles et de la propagande ont été ouvertes par l’accès de toutes et tous aux médias numériques et aux réseaux sociaux. Une part si importante de citoyens et de citoyennes qui n’ont pas le goût de s’informer ou qui n’en ont pas la capacité constitue un danger pour la démocratie.

Qui sont ces «indigents médiatiques»? Ce sont en majorité des jeunes de moins de 30 ans, en particulier des personnes dont le niveau de formation est relativement bas, qui sont intéressées par les événements qui leur procurent de l’émotion, comme les catastrophes et les scandales. La part des «indigents médiatiques» a fortement cru passant de 21% en 2009 à 31% aujourd’hui. C’est maintenant le plus grand groupe de consommateurs et de consommatrices de nouvelles en Suisse devant le «surfeur mondial» (21%) qui se caractérise par un usage plus intense des offres en ligne et des médias sociaux que la moyenne. Ensemble, ces deux catégories représentent plus de la moitié de la population et sont en croissance, alors que les autres catégories d’usagers des médias sont en baisse. A l’opposé, les amateurs fervents de nouvelles utilisant toute la panoplie des médias disponibles ne sont plus que 11%.

L’étude sur la qualité des médias de l’Université de Zurich montre que les personnes âgées de 18 à 24 ans utilisent massivement l’internet (sites de nouvelles, portails en ligne, médias sociaux) comme principale source pour s’informer (62%), alors que les médias traditionnels, la presse (19%), la télévision (11%) et la radio (6%) ensemble sont près de deux fois moins consultés. Par ailleurs, l’étude JAMES permet de mettre en évidence, outre l’intensification des usages des médias numériques, une autre tendance forte chez les jeunes (12-19 ans), la faiblesse de la consommation de contenus qui se lisent au profit de ceux qui se visionnent. C’est ainsi que quatre ados sur cinq font un usage intense de Youtube (en forte croissance depuis 2010). On assiste donc à une transformation complète et rapide des usages médiatiques chez les jeunes qui se répand à mesure qu’ils/elles vieillissent.

Qu’a fait l’école ces dix dernières années pour freiner cette tendance qui se révèle aujourd’hui dans toute son ampleur? 31% d’«indigents médiatiques» ce n’est pas rien. En matière d’éducation aux médias et d’usages du numérique par les élèves pour étudier et s’informer, peu de choses. Les smartphones, véritable «couteau suisse numérique», sont encore interdits dans les salles de classe. La tendance est toujours à sensibiliser aux risques. Certes, il faut les considérer sérieusement, mais il faudrait plutôt que les milieux éducatifs s’emparent du potentiel formidable du numérique pour apprendre. L’école est une citadelle assiégée. Elle se défend. S’interroge. Le temps passe. Et maintenant, voici que toute la société est potentiellement menacée par des citoyens et des citoyennes livré-e-s aux rumeurs et aux informations douteuses! Que valent les épaisses murailles si le terrain sur lesquelles elles reposent est miné?

Que faire? C’est simple. Il faut que chaque enfant puisse développer ses compétences médiatiques pendant toute sa scolarité, en situation, dans toutes les disciplines. C’est ce que prévoit le Plan d’étude romand en vigueur depuis 2011 (domaine MITIC – Médias, images et technologies de l’information et de la communication). Il faut le mettre en oeuvre. Ensuite, il faut créer un carnet de suivi de l’élève qui permettra aux enseignant-e-s de savoir ce qui a été acquis et sur quoi doit porter leur effort. Enfin, il faut instituer un cours de critique de l’information pour enseigner les fondamentaux (un tel cours existe à Genève depuis 50 ans!). L’accent devra être mis sur la pédagogie de l’image, éternel parent pauvre des MITIC par rapport aux aspects technologiques. Les jeunes consomment énormément d’images pour se divertir ou s’informer. Il est donc fondamental de développer l’analyse, la critique et la production d’images et de documents audiovisuels en classe. Pour accompagner ce cours, évidemment obligatoire, il faudra élaborer un manuel innovant spécifique au domaine MITIC. Par ailleurs, pour développer et consolider les acquis de la scolarité obligatoire, il faut instituer un cours de critique de l’information au Secondaire II et dans l’ensemble de la formation professionnelle.

Face aux enjeux que représente les «indigents médiatiques» pour notre démocratie, il n’est plus temps de tergiverser, il faut agir! Maintenant.


Sur ce thème, on peut écouter «L’éducation aux médias, prioritaire?», table ronde, Médialogues, RTS, samedi 3 décembre 2016, avec la participation de Oskar Freysinger, conseiller d’Etat valaisan en charge de la formation et de la sécurité.

 


Références

Annales 2016 – Qualité des médias – Principaux constats, Éditions Schwabe SA, Bâle, et fög – Forschungsinstitut Öffentlichkeit und Gesellschaft / Universität Zürich, 2016.

Waller, G., Willemse, I., Genner, S., Suter L.,& Süss, D. JAMES – Jeunes, activités, médias – enquête Suisse, Zurich: Haute école des sciences appliquées de Zurich (ZHAW), 2016.

Jean-Claude Domenjoz, Des usages pédagogiques du smartphone en classe, L’Hebdo, 2 avril 2015.

Plan d’étude romand (PER), Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP).

Cet article concerne les médias, images et technologies de l’information et de la communication (MITIC)


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matahari Très bon article ,mais ce qui y est dénoncé est un phènomène de société encouragé par de nombreuse chaines TV
Ausculter les programmes entre les frelatant des histoires de Noel et les meurtres ou émissions sur des crimes ,,ce sont ces derniers qui seront les plus regardés
Dans le temps on disait ,la TV donne tous les ingrédients pour apprendre à devenir un bon voleur désormais c'est à croire que le petit écran n'a pour but que d'instrumentaliser toutes les crapules pour devenir un parfait assassin
A moins que commercialement parlant cela fasse partie d'une nouvelle forme de publicité sans doute la moins couteuse pour inciter les gens à acheter des Polar
A partir d'un certain âge on ne s'étonne de presque plus rien surtout dans un monde ou trop d'images infos et autres ne semblent de plus en plus un nouvel art de vivre pour se sentir bien dans sa tête et son corps
Et pour l'esseulé ce trop plein d'émissions axées sur les tueries peut être un super coupe faim à moins que cela ne soit une nouvelle stratégie dont le virtuel est le champion pour séparer les gens dégoutés de vivre dans un monde de gens répugnants ,qui sait!


08.12.2016 - 15:56
scott_reiser Quel plaisir de vous lire, c'est devenu si rare qu'un auteur site les sources qui étayent ses propos et donne par la même occasion la possibilité au lecteur de poursuivre ses recherches.
Je m'abonne et je vous relirai!
30.12.2016 - 10:27

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