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Locarno: des films en quête d'harmonie

Mis en ligne le 16.08.2013 à 17:05
«Historia de la meva mort» pourrait valoir un Lépoard d'or à Albert Serra.

«Historia de la meva mort» pourrait valoir un Lépoard d'or à Albert Serra.

© DR



Stéphane Gobbo

Peut-être n'est-ce que le reflet d'une époque où la structure familiale est plus friable que jamais. Toujours est-il qu’à Locarno, on a pu voir beaucoup de films où il est question de retrouvailles, de reconstruction et de tentatives, parfois veines, de renouer un dialogue. Sur les vingt longs métrages qui composent la «compétition internationale», une bonne dizaine, au moins, abordent d’une manière ou d’une autre les rapports familiaux ou de couple.

Le maître sud-coréen Hong Sang-soo se penche dans U ri Sunhi sur une jeune étudiante en cinéma qui va se trouver prise entre son ex-petit ami, son professeur et un jeune réalisateur. Tous les trois ont une opinion sensiblement identique de la jeune femme, plutôt solitaire et introvertie, et tous vont tenter plus ou moins maladroitement de la (re)conquérir. Comme à son habitude, le plus rohmérien des cinéastes asiatiques livre un film merveilleusement bavard et d’une grande finesse, entre récit initiatique et étude de mœurs. Mais Sunhi restera insaisissable... Dans le joliment acide Tonnerre, Guillaume Brac raconte l’histoire d’un rockeur désabusé délaissant l’oppressante Paris pour son village natal, où il va tenter de cohabiter avec son père tout en tentant de s’approprier le cœur d’une jeune fille dont il s’est follement épris mais qui après quelques jours de folle passion a choisi de retourner dans les bras d’un footballeur.

Le Japonais Shinji Aoyama, présent pour la quatrième fois à Locarno, explore de son côté avec Tomogui la psyché d’un adolescent de 17 ans persuadé qu’il est condamné à être, à l’image de son père, violent avec les femmes. Ce n’est qu’à la mort de ce dernier qu’il parviendra à enfin exister par lui-même, au moment où dans une belle intervention des rapports de force sa petite amie prendra le dessus. De mort, il est en également question dans le surprenant Real, de Kiyoshi Kurosawa, qui voit un jeune homme pénétrer dans l’esprit de sa femme afin de tenter de la sortir du coma dans lequel elle est plongée depuis sa tentative de suicide. Film de genre intelligent et à la narration parfaitement maîtrisée, ce nouveau long métrage du prolifique japonais, qui était en compétition en mars dernier à Fribourg avec un film fleuve, passe du récit psychologique au divertissement avec une fabuleuse aisance.

Parmi les belles découvertes de ce Locarno 2013, je citerais encore Exhibition, de la Britannique Joanna Hogg, qui décrit les rapports de couple à l’aune de la maison contemporaine qu’il habite. Ou quand les espaces ont des sentiments et peuvent être un barrage à l’harmonie. Sinon, passons sur le raté Une autre vie, d’Emmanuel Mouret, pour saluer E Agora? Lembra-me, de Joaquim Pinto. Dans ce documentaire à la première personne de plus de deux heures quarante, le Portugais se filme durant les longs mois aux cours desquels il s’est régulièrement rendu à Madrid pour y suivre un traitement expérimental. Comment continuer à vivre malgré le sida et une hépatite C chronique? La quête de l’harmonie, pour Pinto, ne passe pas que par sa relation avec son compagnon, mais aussi par son rapport à la terre, à la religion et à la philosophie. D’une vie assombrie, le cinéaste tire un film lumineux, l’un des plus forts de la compétition.

D’autres films, découverts dans d’autres sections, parlent eux aussi de cette quête d’harmonie. Un thème dans l’air du temps, peut-être, mais qui a accompagné le cinéma dès ses débuts. Souvenons-nous du petit vagabond amoureux de La ruée vers l’or (1925), de Chaplin. Ou de L’aurore (1927), de Murnau. La grande rétrospective du festival, consacrée cette année à George Cukor (1899-1983), aura ainsi permis de constater qu’au-delà de ses personnages féminins très forts, l’Américain a fait de la notion de couple l’un des éléments centraux de son cinéma. Mais c’est finalement dans un film découvert dans la section «cinéastes du présent» que la quête de l’harmonie est la plus prégnante. Ce film s’appelle L’harmonie, justement, et il s’agit d’un documentaire du Franco-Suisse Blaise Harrison, dont on avait découvert à Cannes, en 2011, le très beau Armand 15 ans l’été, portrais sensible d’un ado atypique en train de basculer vers l’âge adulte.

Dans L’harmonie, Harrison parle véritablement d’une harmonie: la fanfare de Pontarlier. Avec dans sa façon de filmer un regard qui transcende constamment le réel, et à l’aide d’un montage très intelligent, le jeune réalisateur parle tout simplement du vivre ensemble. Comment un groupe de personnes totalement hétéroclites va tendre, dans un même élan, vers l’harmonie. Le diplômé de l’Ecole cantonale d’art de Lausanne se profile comme l’un des grands documentaristes de demain.

Pour finir, un coup de gueule. Sous prétexte de nous parler d’une jeune fille hantée par un traumatisme enfantin, un film en compétition aligne dans un esprit fun des séquences visant à pousser le spectateur dans ses derniers retranchements. Feuchtgebiete, Zones humides en v.f., est l’adaptation du roman controversé de l’Allemande Charlotte Roche. On y suit Helen, hospitalisée après s’être entaillée l’anus en se rasant. Helen passe son temps à expérimenter sa libido avec des légumes, à échanger ses tampons avec sa copine, à tester des drogues diverses ou encore à s’essuyer les fesses sur la lunette de toilettes publiques insalubres. Tout en rêvant de manger une pizza au sperme… Feuchtgebiete se veut audacieux et iconoclaste. Reste que la réflexion sur la jeunesse et la sexualité y est totalement inexistante, et qu’un film qui pousse le spectateur à régulièrement détourner le regard de l’écran se fait une piètre opinion du cinéma.

Mais qui pour le Léopard d’or, me direz-vous? L'Espagnol Albert Serra, vous répondrais-je. Film radical (comprenez long, lent, hermétique et esthétisant) racontant la rencontre, dans les Carpates, entre un Casanova vieillissant et Dracula, Historia de la meva mort est aussi hypnotique que son auteur est antipathique. Il a découragé plus d’un festivalier, il m’a convaincu par son audace, autrement plus intéressante que celle déployée dans Feuchtgebiete. Nul doute qu’il a également dû convaincre le président du jury, le Philippin Laz Diaz, dont les longs métrages durent en moyenne entre quatre et six heures…


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