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Faux amis? Entre libéralisme économique et libéralisme politique

Mis en ligne le 14.06.2015 à 11:08
John Rawls (1921-2002): figure majeure du libéralisme politique

John Rawls (1921-2002): figure majeure du libéralisme politique

Philosophies de la Cité

Depuis l’ère Reagan-Thatcher, le front antilibéral n’a cessé de se durcir. Les censeurs du libéralisme condamnent le démantèlement de l’Etat-providence, l’accroissement des inégalités et les menaces que le pouvoir financier fait peser sur la démocratie. Dans la ligne de mire de cette critique : le libéralisme économique. Faute de distinguer clairement entre libéralisme économique et libéralisme politique, cet anti-libéralisme semble jeter le bébé avec l’eau du bain. A l’inverse, mon hypothèse consiste à montrer que le libéralisme économique peut être critiqué du point de vue des valeurs libérales elles-mêmes, spécifiquement la protection des libertés individuelles et le respect de l’égalité de chacun.

Pas un, mais des libéralismes

La tradition libérale est hétérogène. Sur son aile droite, on trouve le libéralisme classique, qui regroupe des philosophes et économistes comme John Locke, Adam Smith ou David Ricardo, ainsi que les néolibéraux, comme Friedrich A. Hayek ou Milton Friedman. Les représentants de ces deux courants plaident pour le libre marché et la limitation du rôle de l’Etat dans l’économie. Philosophiquement plus radicaux, les libertariens – Ayn Rand, Murray Rothbard ou Robert Nozick – défendent la liberté des individus sous la forme de droits absolus de propriété que ces derniers ont sur eux-mêmes et sur les produits de leur travail. Ils condamnent notamment la redistribution des ressources via la taxation.

D’autres courants majeurs du libéralisme n’accordent une place centrale ni aux libertés économiques ni aux droits de propriété. Il s’agit du libéralisme de gauche, représenté d’abord par le libéralisme social – ou libéralisme welfariste – né à la fin du XIX siècle et théorisé par des auteurs comme John Stuart Mill, T.H. Green ou encore John Dewey. C’est ce courant, issu des premières crises économiques et sociales du capitalisme, qui a donné naissance à l’Etat-providence. Plus proche de nous, le libéralisme égalitariste de John Rawls se positionne de manière critique tant à l’égard du libéralisme économique défendu par les libéraux classiques qu’à l’égard des thèses libertariennes.

Quelle liberté ?

Pour les libéraux dans la tradition de Mill ou Rawls, le libéralisme n’est pas articulé à la protection de la liberté en général ; il se définit par son attachement à la protection de certaines libertés : les libertés politiques, la liberté de conscience, de pensée et d’association ou encore la liberté d’occupation et de mouvement. Ces libertés dites « fondamentales » protègent la sécurité et l’intégrité des personnes en leur permettant de mener à bien leur projet de vie sans interférence des autres.

Pour John Stuart Mill, par exemple, la protection des libertés fondamentales et celle de la liberté économique relèvent de justifications différentes. D’une manière générale, les représentants du libéralisme de gauche considèrent que le droit de jouir sans entrave de ses revenus et possessions, de même que l’absence d’intervention étatique dans le fonctionnement des marchés, n’ont pas une valeur en soi. Pour que les individus jouissent d’un contrôle effectif sur leur vie et qu’ils puissent tirer profit de leurs libertés fondamentales, affirment en effet ces libéraux, ils doivent disposer de certaines ressources matérielles. La forme que doit prendre le système économique dépend en dernière analyse de sa capacité à assurer à chacun les moyens matériels nécessaires à l’exercice des libertés de base. Ce qui oppose ici en définitive libéraux de droite et de gauche, ce sont deux conceptions de la liberté : liberté formelle pour les premiers – le simple droit, pour l’individu, de vivre comme il l’entend – contre liberté réelle pour les seconds.

Libéralisme et justice sociale

Des théoriciens du libéralisme politique ont depuis longtemps mis l’accent sur le fait que l’octroi de la liberté économique la plus large possible n’était peut-être pas ce qui caractérisait le mieux le libéralisme, car cela pouvait s’avérer incompatible avec l’exigence de promouvoir la liberté égale pour tous. Cette exigence est au cœur de la théorie de la justice sociale développée par John Rawls. Pour Rawls, les institutions de base de la société, y compris celles qui régulent les marchés, doivent être organisées sur la base d’une conception de la justice.  L’idée fondamentale est que les biens sociaux que sont les libertés ou les richesses doivent être réparties de manière équitable entre tous les citoyens. Les inégalités ne sont justifiées que lorsqu’elles profitent aux plus défavorisés. Contre l’idéologie du mérite, l’auteur justifie par ailleurs l’idée selon laquelle l’Etat doit, dans une certaine mesure, corriger les inégalités économiques par la redistribution sur la base de l’argument selon lequel ces inégalités sont arbitraires ; elles sont le fruit de talents ou de capacités dont les individus ne sont pas (entièrement) responsables.

On le voit, le libéralisme économique peut être critiqué du point de vue des valeurs libérales elles-mêmes. En 1935, John Dewey critiquait violemment le capitalisme au nom des idéaux de liberté et d’égalité. Il décrivait le libéralisme comme une force de renouvellement social, basée sur l'émancipation des individus, et destinée à lutter contre toutes les formes d’oppressions, qu’elles soient politiques ou économiques. 

 

 

 

Spécialiste de philosophie morale et d'éthique appliquée, Nathalie Maillard est docteure en philosophie de l'Université de Lausanne. Elle enseigne actuellement la philosophie et l'éthique à Genève. Elle est co-fondatrice de la nouvelle plateforme "Ethique & Cité" (www.ethicite.ch)


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