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"Je me méfie de cette indignation de canapé"

Mis en ligne le 15.01.2015 à 12:00

Sabine Pirolt

«En ce moment en France, la question «comment ça va» est assez difficile à poser. Ca ne va pas très fort. Il y a d'abord eu le séisme puis les répliques. Le séisme «m'a effondré». Charlie Hebdo est un journal subversif qui m'a nourri durant toute mon adolescence. De plus, ça s'est passé en pleine conférence de rédaction, à un moment où naissent les idées et les utopies, où on discute et on se confronte. Un moment qui évoque tout sauf la mort. Cet attentant en est aussi un contre le Bondy blog. Les gens qui ont fait ça ressemblent à ceux qui font le Bondy Blog. Ce sont des jeunes des quartiers et des banlieues.

Actuellement, je dois régler le problème de la honte et de la colère. J'ai l'impression que les trois jeunes qui ont fait ça me ressemblent. Et l'image de ces trois gars ne va pas améliorer le regard qu'on porte sur moi. J'ai le sentiment d'être un dégât colatéral. Je crains également beaucoup pour les gamins des quartiers. J'ai peur de la stigmatisation et de l'instrumentalisation dans une société qui est en passe d'imploser.

 

Gérer les émotions
Mercredi dernier, j'étais chez moi lorsque j'ai appris la nouvelle. Je préparais mes cours. A la première alerte, j'ai pensé que la rédaction avait encore été victime de graffitis ou d'un cocktail Molotov. Mais quart d'heure après quart d'heure, on en apprenait plus. Et à 15 heures, il y avait quatre noms. Là, la mort s'approche, elle a un visage. Très vite, Edwy Plenel m'a contacté et m'invité à une veillée et à une émission en direct sur Mediapart. J'ai vu des regards hagards, l'émoi, le trouble, le doute. J'ai aussi emmené mes étudiants place de la République. Ça réchauffe d'être ensemble. Le lendemain, j'étais avec les gens du Bondy Blog. J'ai aussi rencontré une cinquantaine de responsables d'associations de quartiers. Il y avait également le ministre de la ville, des sports et de la jeunesse. J'ai entendu les mêmes questions: pourquoi, qui a fauté, qu'est-ce qu'on n'a pas fait?
Le vendredi, j'ai continué de travailler avec nos jeunes. Il a fallu gérer les émotions. Certains blogueurs sont très jeunes. Quelques-uns avaient peur de retourner sur le terrain. Mais quoi qu'il arrive, il faut continuer à couvrir ce qui se passe. Il ne faut pas jouer le jeu de ces barbares.

 

Fils d'ouvrier et prof d'uni
Je suis né en Alsace, dans la banlieue de Mulhouse. Mon père était un ouvrier chez Peugeot. J'ai grandi, avec mes six frères et sœurs, dans la cité où habitaient tous les autres ouvriers de l'entreprise. D'ailleurs on nous appelait les Peugeot. Nous, les jeunes Peugeot, on n'avait pas le droit de draguer les filles des mineurs, les autres travailleurs. Mais on le faisait quand même, en cachette. A l'époque, la question des Arabes, des noirs et des musulmans ne se posait pas. On s'identifiait à une profession, à un destin d'ouvrier. On avait une appartenance de classe et l'ennemi, c'était l'exploiteur. En 1991, je me suis installé dans la région parisienne. Je suis devenu directeur d'une radio associative à Marne-la-Vallée. Puis j'ai passé à Beur FM, puis RFI. J'ai également travaillé pour l'agence Reuters. En 2006, le réalisateur Mohamed Hamidi m'a demandé de reprendre la direction du Bondy blog. Je suis également professeur à l'Université de Cergy-Pontoise où j'ai co-fondé le master en journalisme. Ma femme est catholique et nous avons deux enfants: un garçon de 16 ans et une fille de 14 ans. Mes enfants sont laïques, comme moi. Ces jours, je vis également les événements comme père de famille. Lors des attentats du 11 septembre, ma fille et mon fils étaient tout petits. Aujourd'hui, nous avons des discussions en famille. Je leur explique la liberté d'expression.

 

Travailler à la cohésion sociale
Je ne revendique pas le slogan «Je suis Charlie». Je n'ai pas besoin de le faire. Il suffit de voir ce que j'ai fait ces dernières années pour la promotion de la cohésion sociale. L'expression d'une solidarité doit être laissée à la totale liberté des gens. La pression que l'on ressent est presque antidémocratique. Dans les écoles, il y a des gamins qui n'ont pas voulu faire une minute de silence. Il ne faut pas en faire toute une montagne. La grande majorité est choquée. Il y a quelques réfractaires. Pourquoi pas? Il faut leur expliquer ce qui s'est passé. L'unanimisme peut être totalitariste.
Pour l'émission de télévision que nous avons consacrée aux événements, mardi sur France Ô, nous avons décidé de ne pas mettre le bandeau «Je suis Charlie» pour le Bondy Blog. Avec tout ce qu'on a fait, les choses sont claires. Je n'ai aucun compte à rendre. Et je me méfie de cette indignation de canapé qui prend sa source sur Twitter et Facebook. Que font tous ces gens pour la promotion de la cohésion sociale?

 

L'oligarchie. Et puis le peuple
La meilleure réponse aux événements et plus bel hommage aux personnes décédées c'est de rester debout et de reconstruire toute la société. Nous n'avons pas le choix: il faut changer. Nous sommes dans une situation de basculement. La société française est dans un tel désenchantement politique. On sent une telle perte de confiance, un tel rejet des élites et une vraie déconnection de la réalité de la part de cette élite. Il y a une oligarchie et puis le peuple. C'est comme si cette oligarchie avait pris la société en otage. Et en lame de fond existe la peur du déclassement. Une partie des Français se recroqueville, ne veut plus rien entendre. Aux yeux d'une partie des gens, les discours de rejets de Zemmour, de Houellebecq ne sont pas tout à fait illégitimes. Une des journalistes du Bondy Blog, issue de l'immigration, va bientôt mettre un enfant au monde. Ce bébé représentera la quatrième génération qui vit en France. Mais pour la société française, il est issu de l'immigration. Et selon elle, les représentants de ces nouvelles générations des 30-40 ans, nées en France, sont les gouvernements algériens, tunisiens ou marocains...

 

Les trois assassins sont français
La société française trie et parque. A ses yeux, les 3 hommes qui ont commis ces attentats ne sont pas français. Alors que les frères Kouachi et Coulibaly sont trois jeunes français. Ce qui s'est passé est un problème franco-français. Tous ces gens issus de l'immigration resteront en France, il y mourront et y seront enterrés. Pas question de les embarquer dans des avions ou des bateaux et leur faire quitter la France du jour au lendemain. Les gens qui, ouverts au monde, portaient cette question de l'immigration et de son intégration étaient les socialistes. Aujourd'hui, la gauche est sur a même ligne que la droite, celle de la répression.

 

La communauté musulmane n'existe pas
En France, on parle de communauté musulmane. Pourtant elle n'existe pas. Il n'y a que des Français qui ont les droits et devoirs de tout citoyen. Les questions que se posent certains citoyens par rapport à leur culture sont politiques. Dans les banlieues, un sentiment de colère émerge. Comme d'autres, je suis entre des gens qui me considèrent comme un infidèle et d'autres qui me voient comme un islamiste et un terroriste.
Avec les derniers événements, il faut que les musulmans montrent plus leur solidarité que les autres. Il y a une injonction à réagir. C'est très insultant et perturbateur cette attente. Il existe un présupposé : ces attentats ne seraient pas tout à fait choquant pour nous.

 

Deux voies possibles
Après ce qui s'est passé, soit on part dans la direction d'un «Patriot Act» avec pour conséquence une restriction des libertés, soit on emprunte un chemin à la norvégienne, avec plus de démocratie et plus de moyens donnés à l'éducation. Il faudrait décentraliser un maximum le pays, éviter que le président ou un ministre décide ce qui se passe à Marseille ou dans toute autre ville du pays. Il faut donner du pouvoir aux locaux, casser la monarchie. Il faut également réinventer l'école pour qu'existe une réelle égalité des chances. Il faut agir dès la maternelle. Un exemple tiré d'un rapport de la Cour des comptes: en France, les lycées parisiens bénéficient de 47% de moyens en plus que ceux de la Seine-Saint-Denis. Même les jeunes des banlieues qui travaillent dur n'arrivent jamais aux postes clés parce qu'ils s'appellent Mohamed, Malika ou Pedro. Et même s'ils arrivent aux mêmes résultats qu'un Parisien, le Parisien, lui, aura le réseau de ses parents pour l'aider. J'étais le meilleur de ma promotion, mais je n'ai pas réussi à décrocher un stage. Il n'y avait que les Arabes qui n'ont pas décrochés de stage dans ma promotion.

 

Les banlieues bidonvilles
Aujourd'hui, sur 21 millions de jeunes, soit les 16-25 ans, 1 million vit dans la grande précarité. Ils n'ont ni emploi, ni formation. 1 élève sur 5 finit l'école obligatoire sans savoir lire et 1 sur 5 vit sous le seuil de pauvreté. Dans les banlieues, ils sont 45 % à être au chômage. Quant aux familles, 1/3 sont monoparentales. La situation est de l'ordre de celle des bidonvilles dans les années 50, alors que la France est la 6 ème puissance mondiale. Cela explique comment les plus fragiles peuvent basculer.

 

France à plusieurs vitesses
La France reste sourde à ces problèmes. Il est temps de mettre le doigt sur nos failles. Si on ouvrait les centres de décision, les médias et les partis politiques, cela remettrait beaucoup de choses en question. Car la société française a plein de secrets, cachés sous le tapis. Mais on ne veut pas réfléchir de manière structurelle. Une petite oligarchie est au pouvoir et les instances ne font preuve d'aucune transparence. Tel ou tel est nommé à France Télévision par exemple. Les gens qui ne font pas partie des bons réseaux n'ont aucune chance de déposer leur candidature. Pourtant les médias qui fabriquent l'opinion publique auraient besoin de Mohamed, Fatima ou Malik. Il faut changer cette France à plusieurs vitesse. Mais pour cela, le président devrait prendre des décisions courageuses.»


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