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Le sac de noeuds d'Obamacare et de l'assurance maladie

Mis en ligne le 17.11.2016 à 07:00

Charles Poncet

Adoptée dans l’urgence entre septembre 2009 et mars 2010, soit avant les élections de 2010 qui l’auraient condamnée à rester un projet audacieux, la loi dite «Obamacare» (The Patient Protection and Affordable Care Act) a introduit deux innovations: une assurance maladie obligatoire («le mandat») et l’obligation pour l’assureur d’accepter l’assuré déjà atteint dans sa santé. Environ 20 millions d’Américains ont eu ainsi accès à l’assurance, la proportion de personnes non assurées passant de 17% à 11,9%. Si Barack Obama avait consulté les Suisses, il aurait mieux vu ce qui allait se passer: une colossale augmentation de primes. Les voyant prendre l’ascenseur, Trump a enfourché le cheval de l’abrogation – «we will do away with Obamacare, I tell you» – sans dire par quoi il allait la remplacer, sauf que ce serait un système «very competitive».

Comme dit volontiers Trump: bullshit.

Les Suisses ont voté en octobre… 1890 – oui, 1890 pas 1980! – un article constitutionnel donnant à la Confédération la compétence d’instituer l’assurance en cas d’accident et de maladie «en tenant compte des caisses existantes». Elle pourrait en outre la déclarer obligatoire «en général ou pour certaines catégories déterminées de citoyens». Appliquant la sage maxime festina lente*, dont s’inspirait l’empereur Auguste, le Parlement suisse attendit 1994 pour voter une loi sous la houlette de Ruth Dreifuss. L’assurance maladie devint obligatoire. La gauche voulait cette loi, quitte à faire preuve d’un optimisme digne de Barack Obama. Ainsi Ruth Dreifuss déclarait-elle à L’Hebdo en novembre 1994 «… 4 à 5% de hausse des primes. C’est le prix à payer pour ne plus avoir de réserves quand on entre dans une caisse, pour ne plus être exclu en cas de longue hospitalisation, pour voir les soins à domicile et les soins préventifs être remboursés. Enfin, la loi permettra aux caisses de négocier des tarifs plus avantageux avec les médecins […]. Cela se traduira par des baisses de primes.»

Convaincu, à tort, que la concurrence entre assureurs déploierait ses effets, j’ai voté la LAMal avec à peu près toute la droite, divisée entre qui ne voyait point éclore l’effroyable cartel que nous instaurions, qui roulait pour un corps médical animé d’espoirs bientôt déçus et qui flairait enfin l’assiette au beurre du lobby des assurances.

En fait de «4 à 5%», les primes ont presque triplé! L’indice 100 de 1996 pour la prime standard est devenu 259 pour 2017 et le supplice va se poursuivre. Calamité pour la classe moyenne, saignée aux quatre veines; tribulation funeste des jeunes, contraints de se ruiner pour payer les soins en fin de vie d’une génération qui les a faits cocus; désolation de couples renonçant à un autre enfant. L’argent pris dans nos poches pour gaver les assureurs et les pharmaceutiques est soustrait à la consommation comme à l’investissement.

Les «solutions» proposées sont de la poudre aux yeux: la gauche voudrait taxer les revenus pour financer la santé. A supposer qu’elle y parvienne, l’hémorragie de la classe moyenne continuerait. La droite, largement attachée aux assureurs et aux pharmaceutiques, s’essouffle dans des propositions «techniques» velléitaires. La population vieillit, la médecine progresse et les traitements les plus novateurs sont aussi les plus dispendieux: bref, le système va dans le mur en Suisse aussi.

Il n’y a en vérité que trois dénouements possibles: étatiser complètement la santé par une caisse publique sur le modèle français ou anglais; supprimer l’assurance obligatoire, laissant les défavorisés se soigner comme ils pourront; essayer de combiner caisses publiques financées par l’impôt et assurances privées. Admettons-le: ce serait le retour à la «caisse des pauvres» mal soignés, ou moins bien, pendant que les plus aisés, reçus dans les cliniques pour riches, péteront dans le satin. On voit mal un de ces remèdes prévaloir politiquement – le PDC en particulier, s’engage avec courage dans ce qu’il fait de mieux: rien… – et les assurés suisses auront en face d’eux pendant longtemps encore, une cohorte de politiciens de gauche, de droite et du «centre», un sourire affable aux lèvres et le tube de vaseline à la main.

Le «génial» Trump, lui, propose sa martingale et ce sera le premier dossier où il va se casser les dents, peu après avoir signé la loi abrogeant l’Obamacare.

 
*Hâte-toi lentement

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Curieux Un des meilleurs articles de Carlo Poncet, qui semble connaître ce sujet.
Une question: est-ce qu'une possibilité pour sauver l'assurance maladie ne serait pas de la financer par un prélèvement uniforme sur tous les revenus? Ainsi les millionnaires et les super managers payeraient beaucoup plus. En revanche cela soulagerait énormément les petits revenus, qui actuellement n'en peuvent plus et se voient contraints à solliciter l'humiliante, bureaucratique et tatillonne aide sociale. Pour le plus grand bonheur de la gauche qui peut ainsi entretenir une armée de fonctionnaires socialistes, et maintenir une clientèle d'assistés électeurs.
Question subsidiaire: quel pourcentage de ponction serait-il nécessaire? 3%? 5%? plus? moins?
Je pense qu'on serait étonné si on faisait le calcul sérieusement avec des actuaires, on trouverait qu'avec un pourcentage très bas suffit à assurer le financement. Disons que ce soit 5%, ou même moins. Vous imaginez le soulagement d'une famille d'ouvriers avec trois enfants. Finalement ce ne serait que justice car il faut bien avouer qu'il est choquant qu'une famille d'ouvriers paye le même montant annuel d'assurance maladie que le CEO d'UBS.
On me dira que ça augmenterait encore la ponction fiscale sur les riches. A quoi je répondrais que je ne suis pas du tout pour faire payer les riches. Il y a beaucoup d'autres impôts qu'on pourrait supprimer pour que l'imposition totale des riches reste inchangée après cette réforme.
Quant à la question : caisse unique ou pas? Publique ou privée? Plusieurs systèmes seraient envisageables. Je verrais soit une caisse unique, gérée par l'état mais au niveau cantonal et non fédéral, sur le modèle de l'Etablissement cantonal d'assurance incendie du Canton de Vaud. Plusieurs cantons pourraient s'unir pour gérer une caisse commune. Et même, pourquoi pas une caisse fédérale? Les caisses privées seraient rachetées par l'état (cantonal ou fédéral) et leurs ayant droits indemnisés sur une période, par exemple, de cinq ans. Ou alors, puisque nous sommes dans un pays d'économie libérale, on pourrait laisser subsister les caisses privées actuelles, qui recevraient directement les cotisations de chaque assuré, géreraient cet argent et rembourseraient les soins. Les gens garderaient le libre choix de la caisse et la concurrence continuerait de jouer. Il faudrait une surveillance de la gestion pour éviter les gaspillages.
Je me réjouis de lire les réflexions de ceux, comme Me Poncet, qui connaissent le sujet mieux que moi.
17.11.2016 - 17:05
hubert.giot avant de parler financement, il faut parler des soins: selon certaines statistiques, il semble que près de 30% des soins ou médicaments soient superflus . Convertis en francs , cela représente probablement plus de 10 milliards.
Les assurances privées ne voyant que leurs bénéfices à court terme n'ont pas les outils pour analyser la vue d'ensemble, puisque elles ne s'occupent que d'une partie des patients et cherchent avant ceux qui leur coûtent le moins cher.
Avec une assurance globale , on peut enfin parler de l'essentiel et en particulier des mesures préventives au lieu de pousser à la consommation .
(...)
17.11.2016 - 19:25

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