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L’impôt sera-t-il négatif ?

Mis en ligne le 24.01.2017 à 15:14

Guy Sorman

En politique, les idées neuves sont rares : pour peu que l’on relise les Anciens, Cicéron ou Polybe, il semble que tout a été dit. Ou presque. Ces temps-ci, le débat démocratique est, à juste titre, hanté par une préoccupation nouvelle : comment rendre acceptables à tous, les effets accélérés de la mondialisation des échanges ? La croissance économique a toujours été fondée sur la destruction créatrice : des activités périmées disparaissent, de nouvelles plus performantes surgissent. Dans ce processus, des hommes et des femmes sont pris en étau, entre deux emplois : à leur attention furent créées les allocations chômage et les primes à la formation continue. Le cycle s’accélère, ce qui amplifie l’anxiété, fondée ou infondée, face à un avenir que l’on ne connaît pas. L’opinion publique, en général, attribue à la mondialisation seule, cette amplitude de la destruction créatrice. À tort. Les échanges internationaux ajoutent à l’incertitude, mais la cause première de la destruction créatrice reste le progrès technique. La mondialisation, si elle est réelle, vient en second, mais elle est première comme bouc émissaire : d’où les mouvements populistes qui laissent croire, à tort, que la fermeture des frontières, le protectionnisme, restaurera le plein emploi.

À cette anxiété, les économistes répondent de manière globale : l’innovation et les échanges améliorent l’économie, globalement, en moyenne. Mais nul ne vit en moyenne, ni globalement : chacun s’attache évidemment à sa situation personnelle. Si elle se dégrade, l’amélioration globale de l’économie n’est pas rassurante en soi. S’ajoute à l’anxiété justifiée ou non, l’effet d’asymétrie perpétué par les médias. Une entreprise ancienne qui ferme fait la Une, car c’est spectaculaire. Une autre qui ouvre passe inaperçue, car nul ne sait où elle se trouve ni si son avenir est prometteur. La création de Microsoft ou de Zara passa inaperçue en leur temps. La solution la moins mauvaise à cette distorsion entre perception individuelle et croissance globale, celle qui rendrait acceptables la mondialisation et le progrès technique sans déstabiliser les employés menacés, serait ce que l’on appelle ordinairement le revenu minimum universel ou, en termes plus techniques, l’impôt négatif sur le revenu.

Le revenu minimum universel est facile à énoncer : la collectivité nationale garantit à chacun en tout temps, qu’il soit riche ou pauvre, actif ou chômeur, un revenu qui permette de vivre décemment. Le montant, qui peut varier selon la situation de famille, est fixé annuellement par le gouvernement ; il doit être évidemment compatible avec les ressources publiques. Une manière pratique de distribuer ce revenu minimum est de créer un impôt négatif. Chacun déclare son revenu, quel qu’il soit : ceux qui tombent au-dessous d’un certain seuil, celui de la dignité, perçoivent une somme qui les remonte au niveau minimum. Ceux qui sont au-dessus du minimum paient un impôt progressif sur le revenu. Mais, et c’est là que tout se complique, le revenu minimum n’est compatible avec l’équilibre des finances publiques qu’à condition de remplacer toutes les aides sociales actuellement existantes. Ce qui ferait perdre à certains des allocations spécifiques et réduirait énormément les pouvoirs de l’État, qui ne serait plus en mesure de créer des clientèles attitrées. De plus, la philosophie du revenu minimum est profondément libérale puisqu’elle suppose qu’une fois le revenu minimum alloué, chacun en fera l’usage qui lui convient, moral ou immoral, socialement utile ou inutile ; cette réforme reposerait entièrement sur la responsabilité personnelle.

On ne sait pas qui a conçu cette idée de revenu minimum. Milton Friedman, dans les années 1970, s’en fit l’avocat, mais il n’en est pas le créateur. J’ai moi-même soutenu ce projet en France dans les années 1990, sans plus de succès que Friedman aux Etats-Unis. L’idée est donc neuve, dans la mesure où elle n’a jamais été mise en œuvre. Mais on sent, en ce moment, comme un frémissement. La Finlande expérimente une expérience de revenu minimum, mais sur un échantillon trop restreint de deux mille personnes. La Corée du Sud l’envisage. Les socialistes français le proposent mais, absurdement, en ajoutant le revenu minimum aux allocations existantes, ce qui est financièrement impossible et philosophiquement incohérent. Au sommet des vanités qui vient de se tenir à Davos, le revenu minimum a hanté les débats comme rempart contre le populisme. Malheureusement à Davos et ailleurs, on a retenu avant tout les aspects techniques et financiers du revenu minimum sans souligner la révolution intellectuelle qui l’accompagne : la neutralité sociale de l’État et le remplacement de la tutelle bureaucratique par la responsabilité personnelle. Raisons pour lesquelles Milton Friedman soutenait le revenu minimum, seule politique sociale, selon lui, compatible avec un ordre libéral.

Quels que soient les malentendus autour du revenu minimum et de l’impôt négatif, l’idée est neuve et serait efficace : elle rassurerait les peuples, elle accompagnerait le progrès économique, elle améliorerait l’offre politique des partis d’inspiration libérale, voire social-démocrate, elle affaiblirait le discours populiste. Le revenu minimum est, pour paraphraser Luigi Pirandello, un personnage en quête d’auteur.


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jovien Tel que vous décrivez votre solution, elle semble absurde (ou bien j'ai mal compris).

Si quelqu'un gagne 400 par son travail et que le revenu minimal est de 600, il recevra 200 de l'Etat ('"Chacun déclare son revenu, quel qu’il soit : ceux qui tombent au-dessous d’un certain seuil, celui de la dignité, perçoivent une somme qui les remonte au niveau minimum").
Mais alors, tous ceux qui gagnent moins de 600 ont intérêt à ne pas travailler du tout.

Un autre pb, naturellement, est que tout le monde n'a pas les mêmes besoins. Les aides actuelles tiennent compte de ces besoins.
Par exemple un handicapé moteur, ou un cancéreux, reçoivent des aides que tout un chacun ne reçoit pas.
24.01.2017 - 21:13
Guy Sorman Toutes les critiques du Revenu universel portent toujours sur les applications et jamais sur le principe philosophique qui fonde cette proposition. Si le principe est accepté , alors la discussion peut s'engager sur les modalités . Mais pas l'inverse.
Ceci vaut pour les nombreux commentateurs du Monde ce jour .
24.01.2017 - 23:06
jovien Et le principe philosophique, c'est quoi ? Que la société doit nourrir ceux qui n'ont pas envie de travailler ? 24.01.2017 - 23:34
Eventuel @jovien encore faut-il calculer le seuil de dignité suivant les salaires réels (la France est dotée de redoutables technocrates pour cela). Si tout le monde se met à frauder le système, le seuil de dignité baissera (c'est annuel). Ce système fait effectivement appel à la citoyenneté de chacun pour ne pas en abuser.
Ce revenu minimum remplace toutes les aides sociales: en l'occurrence, la couverture santé est donc privée mais pas forcément plus chère/moins bonne que celle actuelle d'Etat (cout réel d'ailleurs inconnu car financée par une dette en cavale).
Intellectuellement, cela revient donc à désengager l'Etat de sa composante sociale (issue je crois du deal communiste de gouvernement en 1945) pour qu'il se recentre sur ses fonctions régaliennes.

@GuySorman pourquoi cette drôle d'idée de mettre un impôt sur le revenu progressif? Le principe d'égalité n'induit-il pas l'idée qu'un bulletin de vote équivaut à un effort équivalent pour la nation, dans ce cas d'application, un taux d'imposition unique?
25.01.2017 - 01:32
Jeo "@GuySorman pourquoi cette drôle d'idée de mettre un impôt sur le revenu progressif? Le principe d'égalité n'induit-il pas l'idée qu'un bulletin de vote équivaut à un effort équivalent pour la nation, dans ce cas d'application, un taux d'imposition unique?"

Le revenu universel ne verra pas le jour, parce que les gens n'ont plus confiance dans notre ploutocratie.
Plus du tout.
Ils choisiront donc le populisme, qui ira s'aggravant vers une nouvelle espèce de fascisme.
25.01.2017 - 10:31
Curieux Le revenu universel c'est un nouveau bidule invente par la haute finance pour rendre acceptable le chômage de masse. 25.01.2017 - 11:46
Curieux Il existe des politiques économiques permettant d'assurer le plein emploi. Mais elles sont incompatibles avec les objectifs de l'oligarchie mondialiste. Ces objectifs ne peuvent pas être atteints sans générer un chômage de masse.

Ils pensent avoir trouvé la parade avec le revenu universel. Une utopie de plus.
25.01.2017 - 12:07
Guy Sorman Ceci est mon dernier Blog Hebdo . A trés vite , ailleurs.
GS
25.01.2017 - 19:37
etf Triste de voir disparaître ce journal et ce blog, et les contributions génialissimes des clients (le taulier, c'est une autre histoire).
Je lève donc mon verre à soi.
25.01.2017 - 20:35
Praetorian @Guy Sorman
Très bon concept dont l'application couplée à assouplissement du code du travail contribuerait à fluidifier le marché de l'emploi et à ôter au chômage son spectre dramatique.
En effet c'est le progrès technique qui semble précéder la mondialisation comme cause de la destruction créatrice accélérée mais c'est aussi ce progrès qui a ouvert la voie parfaite aux besoins de la mondialisation (en offrant des possibilités de circulation des idées, de capitaux et de personnes sans précédent). De telle sorte que la mondialisation est indissociable du progrès technique et est en quelque sorte, une de ses conséquences directes. Des lors il me semble que hiérarchiser les deux phénomènes est recevable du point de vue chronologique seulement. En terme d'impact, je ne suis pas certain que cela soit aussi simple.

Déçu que vous quittiez ce site, merci d'avoir partagé vos points de vue et j’espère vous lire prochainement ailleurs si vous pouvez indiquer dans quelle direction vous vous dirigez? (et en message codé pour éviter de traîner derrière vous les persifleurs aigris de ce forum!)
28.01.2017 - 01:17
Guy Sorman Je me permets de signaler ma chronique mensuelle dans Le Point et hebdomadaire dans ABC, mais en espagnol. 29.01.2017 - 15:00
louis.herve@9online.fr Je suis étonné que l'on puisse prendre au sérieux les visions utopistes et rêveuses de ce dénommé Benoît Hamont qui propose des mesures qui pourraient coûter au bas mot entre 450 et 500 milliards d'euros par an rien que pour le salaire universel, ceci représenterait plus que le budget de l'État. Il y a tout de même des contraintes comptables dont il faudrait tenir compte et qui atténuerait l'enthousiasme immature de certains pour les folles propositions de ce Benoît Hamont
Pour financer le revenu universel, il faudrait augmenter le taux de la TVA à 30 % et augmentés de 23 points le taux de la CGC, ceci est impossible, absurde et n'a pas de sens.
Sans compter les autres mesures démagogiques que le père Noël Benoit Hamont promet d'apporter : baisse de l'âge de la retraite, augmenter le SMIC et tous les salaires, diminuer le temps de travail à 32 heures et j'en passe et des meilleurs. On ferait le contraire des Allemands, cela aggraverait notre différence avec eux : par exemple déficit du budget de la France -70 milliards d'euros, surplus du budget de l'Allemagne plus dix milliard d'euros. On peut avoir tous honte, les Allemands sont plus malins que les Français dans beaucoup de domaines c'est indéniable.
L'application du projet de Benoît Hamont serait la faillite assurée de l'État français et la paupérisation définitive et dangereuse du peuple, on se dirigerait tout droit vers la même situation qu'actuellement au Venezuela où le peuple a voté pour Chavez, un gauchiste cryptocommuniste de la même trempe que Benoît Hamont, voilà où nous mène les régimes socialo communistes. On a subit ces régimes tout au long du XXe siècle, cela a été un échec dans toutes ces expériences durant ce XXe siècle, aucun régime socialiste et de surcroit communiste n'a réussi à améliorer le sort des hommes au contraire mais il n'empêche que les gens ne sont pas rassasiés de ce genre d'expérience et continuent à être socialistes voir communistes. Avec ce dénommé Laurent chef du dernier parti communiste d'Europe qui continue à pérorer sur les estrades des médias, vante avec un culot magistrale les bienfaits de ces régimes communistes, c'est pour moi un grand mystère.!

30.01.2017 - 15:55
Guy Sorman Les idees fausses sont irresistibles. C'est pourquoi il faut leur resister. 30.01.2017 - 22:23
Curieux @louis.hervé
Je ne crois pas à votre scénario Chavez en France. Le scenario le plus vraisemblable c'est l'élection de MLP, qui deviendra la Victor Orban française, avec la mouvance Soral dans le rôle de Jobbik. Les partis du système additionés seront minoritaires.
Dans les prochaines élections Hamon n'a aucune chance. Il fera entre 5 et 7.5%. Fillon fera 15-20% au 1er tour et sera peut-être même éliminé. Les Français ne veulent pas d'une Thatcher en blazer. Mélenchon peut dépasser les 10%. Que fera le candidat des bobos, qui a épousé sa maîtresse d'école? Je n'y crois pas, mais tous les médias du système vont le pousser à tel point qu'il pourrait être au 2ème tour. Si MLP n'est pas élue cette fois cela ne fera qu'accélérer l'émergence du Jobbik susmentionné. Mais MLP sera élue au pire en 2022.
31.01.2017 - 13:38
louis.herve@9online.fr Dommage monsieur Guy Sorman que vous abandonnez votre blog, c'était un des rares blogs où l'animateur était libéral. Vous étiez en quelque sorte le successeur Jean François Revel . Qu'allons nous devenir avec tous ces fous socialo communistes qui inondent les médias avec des positions suicidaires datant du 19ème et 20ème siècle où l'on a vu ce que donnaient les régimes gauchistes et communistes qu'ils soutiennent malgré les résultats catastrophiques systématiques. Faudra-t-il encore attendre plusieurs dizaines d'années voir siècles avant de voir s'éteindre cette barbarie politique et assister enfin à l'établissement d'un monde raisonnable et logique comme il a fallu attendre plusieurs siècles pour voir la disparition de la sauvagerie et des atroces cruautés entre les hommes du moins en Occident. 31.01.2017 - 14:41

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