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Le pire de la politique

Mis en ligne le 29.07.2016 à 17:39

Guy Sorman

Quoi de commun entre le Turc Recep Tayyip Erdogan, le Polonais Andrzej Duda et l’Américain Donald Trump ? Par-delà leur identité nationale, les trois incarnent une manière identique de s’emparer du pouvoir ou de le conserver, utilisant les mêmes ressorts de l’âme humaine, les mêmes passions négatives : la haine de l’autre, la désignation du bouc émissaire, la théorie du complot. Sans doute n’existe-t-il pas trente-six manières de faire de la politique ; le registre est limité, ce qui, par exemple, nous permet à quelques vingt siècles de distance, de comprendre les procédés des sénateurs romains et, plus anciens encore, des rhéteurs athéniens. La politique, pourrait-on en conclure, c’est ce qui ne progresse pas : les circonstances changent, les hommes et la psychologie des foules, non.

Exploiter la haine de l’autre ou de l’Autre, cela sert toujours, qu’il soit le Barbare pour les Hellènes, le Musulman et le Mexicain chez Trump, les Russes pour Duda, les Kurdes chez Erdogan. Sans aucun doute persiste-t-il en nous, à l’époque moderne, quelque gène archaïque qu’il suffit de stimuler pour que le sentiment d’appartenance tribal s’éveille, fierté et inquiétude face à l’envahisseur. Trump, là-dessus, est explicite : il en appelle à « l’homme blanc », inéduqué de préférence, « unwashed », dit-on en américain, et satisfait de l’être. Ce discours séduit, parce que, simultanément, il flatte, mobilise et déresponsabilise : l’autre est coupable de vos malheurs, tandis que l’individu se fond dans une foule chaleureuse, dans une atmosphère de stade en transe qui s’identifie à ses champions.

L’Autre absolu est évidemment le bouc émissaire, un individu, un peuple, une tribu, qui cristallisent le rejet et la haine : le Noir, le Musulman, le Juif naguère (une séquelle en Pologne, bien qu’il n’y ait plus de Juifs), l’immigré clandestin, le Rom (encore utile en Hongrie et Roumanie). Dans les civilisations les plus antiques, le sacrifice du bouc émissaire – celui qui, par exemple, remplaça Isaac sous le couteau d’Abraham – avait pour fonction de consolider l’unité par le sang versé en commun. Observons que, lors de la Convention Républicaine à Cleveland, le Parti si divisé par la candidature de Trump ne retrouvait son unanimisme qu’en hurlant «  Emprisonnez Hillary Clinton ! », une mise à mort à peine symbolique.

La théorie du complot est aussi évidente chez nos trois lascars. Andrzej Duda ordonne de déterrer les cadavres des victimes d’un accident d’avion qui, à Smolensk en Russie, tua la quasi-totalité du gouvernement de son Parti, en 2010. Bien que l’erreur de pilotage ne fasse aucun doute, le « Parti de la loi et de la justice » croit ou préfère croire qu’il s’agissait d’un complot russe contre la nation polonaise. De nombreux Polonais en restent persuadés, parce que le complot est une explication du monde rassurante, plus que ne le sera jamais la complexité des causes. En Turquie, afin que nul ne s’interroge trop sur les auteurs et les causes authentiques du coup d’Etat raté contre Erdogan, celui-ci a décrété qu’il s’agissait d’un complot orchestré par un homme seul, un imam affairiste retiré aux Etats-Unis, Fethullah Gülen. Gülen est un comploteur hautement improbable, parce qu’il est un pieux musulman favorable à l’islamisation de la société turque, tandis que l’armée qui s’est soulevée est, de tradition, défenseur de la laïcité. Trump, aussi, voit des complots partout, ce qui lui tient lieu de compréhension du monde : les Chinois tenteraient de ruiner les Etats-Unis, les milliardaires, plus riches que lui, voudraient sa perte, les Latinos tentent de reconquérir l’Amérique, etc.

Il paraît impossible de situer cette manière-là de faire de la politique sur une échelle droite, gauche : mieux vaut recourir à une autre mesure qui va de la passion à la raison. Une raison relative. Si l’on s’en tient à la campagne présidentielle américaine, il est certain que Hillary Clinton manifeste plus de rationalité que son adversaire, mais est-elle plus honnête ? Elle-même recourt à une autre méthode archaïque et éprouvée, la distribution des prix. Sur son site web qui est éloquent, les Américains sont répartis en d’infinies catégories ; chacun peut se retrouver dans une case du type femme noire au chômage, militaire transsexuel, personnes en charge d’un malade Alzheimer (je n’invente pas) et trouver en face ce que le gouvernement Clinton fera pour lui. C’est en vain que l’on cherchera une philosophie politique derrière ce classement et ses promesses, ni un mode de financement ; il n’est pas dit non plus qu’aucun de ces cadeaux n’est de la compétence légale du Président des Etats-Unis.

Existerait-il d’autres voies plus nobles vers le pouvoir et son exercice ? Dans la plupart des cas, en dehors de circonstances exceptionnelles telles une guerre ou une crise majeure, le choix offert aux électeurs est entre le mal et le moindre mal. Ce qui n’est pas si mal, aussi longtemps qu’il est permis de choisir : le choix en démocratie est plus important que ceux que l’on choisit. Le philosophe Karl Popper disait aussi que la principale vertu de la démocratie n’était pas de sélectionner les meilleurs dirigeants, mais de garantir leur départ à une date connue d’avance.


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jovien Il y a un préjugé commun implicite à l’article ci-dessus : c’est que l’étranger ou l’allogène – « l’Autre » - n’est jamais une menace ou un poids.
Mais pourquoi donc ? Pourquoi l’existence de l’étranger extérieur et l’étranger intérieur seraient-ils toujours des bienfaits ?
Les étrangers ennemis, ça existe. Par exemple, l’Allemagne nazie a été l’ennemie de pas mal de peuples.
Et les allogènes dont la présence est un fardeau, ça existe. Le coût des Noirs pour les États-Unis est faramineux. Essayez de convaincre un Japonais que l’immigration de quinze millions de Noirs étatsuniens serait un bienfait pour son pays…

Par ailleurs les exemples de GS sont significatifs de sa haine tiersmondiste de l’Occident : « le Noir, le Musulman, le Juif naguère (une séquelle en Pologne, bien qu’il n’y ait plus de Juifs), l’immigré clandestin, le Rom (encore utile en Hongrie et Roumanie). »
J’aurais trouvé plus juste et plus actuel de nous évoquer le chrétien (dans les pays musulmans), le juif (dans les pays musulmans (« bien qu’il n’y ait plus de Juifs ») et chez les musulmans noirs aux États-Unis), ou le Blanc (en Afrique du Sud, en Afrique noire, chez les Noirs des États-Unis). A l’heure où des musulmans massacrent spectaculairement les chrétiens de chez eux et d’Europe, c’est la haine des Européens pour les musulmans que GS dénonce...
GS : disque rayé répétant les idioties des années soixante.
29.07.2016 - 19:34
etf "qui va de la passion à la raison."
Erdogan en est le parfait contre-exemple. Un homme tout ce qu'il y a de plus raisonnable, et nombre des ses supporters sans doute tout autant. Une dictature froide et raisonnée, qui arrange, ma foi, assez bien le petit commerce. Putin et consorts, la liste serait bien longue. On peut être raisonnablement fasciste, ne vous en déplaise. Et passionnément démocrate.
Car c'est la démocratie, parfois, qui est enfant de passion, comme le montrèrent ces jeunes de la place Tahir ou d'ailleurs. Doux rêveurs... Il faudra donc chercher ailleurs votre "mesure".
29.07.2016 - 22:00
jovien Trump : Je ferai usage de notre force, pour notre bien (contre les immigrés mexicains, un mur ; contre les criminels, la répression ; et contre les étrangers hostiles, la manière forte).
Hillary Clinton : Nous taxerons une poignée de riches (les 1% qui ont bénéficié de 90% de la hausse) et dépenserons l’argent pour le bénéfice de tous les autres.
Ces deux programmes plaisent chacun à une partie du peuple mais déplaisent à notre hôte.
Pourquoi le chèque éducation et l’impôt négatif ne séduisent-ils pas les masses ?
30.07.2016 - 21:52
bosso1954 Bonjour, technique déjà souvent employée par le passé de part l'histoire qui regorge de ces personnages élues par les urnes et qui dérivent vers des régimes dictatoriaux. 31.07.2016 - 13:14
jovien "Gülen est un comploteur hautement improbable, parce qu’il est un pieux musulman favorable à l’islamisation de la société turque, tandis que l’armée qui s’est soulevée est, de tradition, défenseur de la laïcité."

L'argument perd de sa force quand on considère que les putschistes ont été une poignée, de plus mal organisés.
Il peut même être retourné : si la tentative de coup d'Etat avait été d'orientation laïciste, puisque l'armée est la forteresse du laïcisme, ses participants militaires auraient été bien plus nombreux, organisés et efficaces qu'ils n'ont été.
Si bien qu'apparaît plausible l'hypothèse selon laquelle la tentative a été le fait de gülenistes. Mais pourquoi auraient-ils tenté un coup d'Etat alors qu'ils avaient si peu de chances de l'emporter et que le mouvement de Gülen avait tellement à perdre ? Et pourquoi le coup a-t-il donné l'impression d'être si mal organisé ?
Hypothèse : les auteurs du coup - gülenistes - ont cru qu'Erdogan allait s'en prendre à eux. Limogeages, peut-être arrestations et tortures en plus. Ils ont tenté le tout pour le tout. Ce qui a permis à Erdogan d'accomplir son épuration en grand, et d'établir sa quasi-dictature. Hypothèse dans l'hypothèse : est-ce qu'Erdogan n'a pas essayé de faire croire aux auteurs du coup qu'on allait s'en prendre à eux d'en l'espoir de susciter le coup ?
Le caractère mal organisé du coup s'expliquant par son caractère improvisé : brusquement prévenus qu'on allait s'en prendre à eux, des officiers pas du tout préparés à un putsch se sont jetés en avant.

Hypothèses, naturellement.

01.08.2016 - 09:39
jovien Aux conventions, je n'ai pas trouvé prodigieux le clan Trump : le candidat, sa femme, sa fille, et même son fils dont on a dit qu'il avait fait impression. Le discours du fils : mon père est un homme qui accomplit l'impossible. Comme hommes d'affaires, je veux bien. Mais les réalités politiques sont là, et toute la virtuosité du monde ne suffit pas, même si elle peut être utile naturellement. Et d'ailleurs "malheur au peuple qui a besoin de héros."
Dans le camp Clinton, je n'ai pas non plus trouvé très bonne la candidate. Par contre, le président Obama et sa femme, des forces. Elle, donnant une impression d'authenticité, de conviction. Et le président, d'une grand maîtrise de soi-même, mesuré, élégant, de bon sens, évoquant sans phrases creuses le bien commun, les institutions et l'histoire politique des Etats-Unis, remarquable.
01.08.2016 - 10:07
etf Obama, homme et président remarquable, n'en déplaise aux langues de vipère.
Son épouse, femme remarquable, de même. Ses enfants, suivant sur la même voie.
Le meilleur de l'Amérique.
Au vu de ce qui s'annonce, je regrette doublement la fin des présidences Obama.
01.08.2016 - 11:44

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