Elle a été l’intervention la plus électrisante de la conférence TED Global qui s’est tenue l’été dernier à Edimbourg. Kevin Slavin, un entrepreneur américain du web, a brossé le portrait d’un nouveau maître du monde. Un seigneur invisible, intangible, rapide, malin, un rien inquiétant: l’algorithme. Ce n’est pas une hyperbole destinée à épater les foules crédules. Ces bouts de codes informatiques, ou «les mathématiques utilisées par les ordinateurs pour prendre des décisions», selon la définition de Kevin Slavin, remodèlent notre quotidien, notre culture, voire la nature. Les magasins du web en tirent parti pour nous «conseiller» des livres ou des films. Grâce à eux, Facebook nous trouve plein d’amis. Google s’en sert pour récolter un maximum de données sur nos petites personnes.
Wall Street emploie désormais 2000 physiciens et mathématiciens. Pour une bonne raison: près de 70% des opérations de cette place forte financière sont conduites par des «boîtes noires» qui décident des achats et des ventes par elles-mêmes.
Dérapages. Le 6 mai 2010 à 14 h 45, 9% de l’index Dow Jones a disparu d’un coup. En cause: des algorithmes qui avaient vendu des dizaines de milliers d’actions en quelques minutes, ce qui avait provoqué la réaction immédiate d’autres programmes informatiques, et ainsi de suite jusqu’au «flash crash». Amazon a connu le même vertige avec un livre de biologie moléculaire, The Making of a Fly, s’est soudain vendu 1,7 million de dollars l’unité, puis 23,6 millions parce que des algorithmes s’étaient mis à surenchérir entre eux.
Ces dérapages sont l’indice du degré d’autonomie de ces codes, qui échappent désormais aux êtres humains responsables de leur conception.
Selon Kevin Slavin, les algorithmes ont une emprise croissante dans l’univers de la création et du divertissement. Plus de 60% des films désormais loués par Netflix, le spécialiste de la vidéo sur demande en Amérique du Nord, sont le fait des conseils algorithmiques des ordinateurs de la société. Toujours dans le domaine du film américain, les programmes du site Epagogix soupèsent le scénario, l’intrigue, les acteurs et le lieu d’un tournage à venir pour en anticiper le nombre d’entrées, et la recette finale. Si celle-ci ne répond pas à l’attente des producteurs, la réalisation du film est remise en question.
«IL VA FALLOIR BIEN COMPRENDRE LA NATURE EXACTE DE CES ALGORITHMES.»
Kevin Slavin
L’importance stratégique des algorithmes est telle que leur empreinte devient tangible, à coups de pelles mécaniques. Des sociétés financières achètent des immeubles proches des places financières (et des centrales du web) pour les vider et y placer leurs serveurs. Moins de distance, c’est plus de rapidité: un algorithme donneur d’ordre arrivera quelques microsecondes avant un autre code porteur du même ordre, mais envoyé d’un peu plus loin. Une ligne de fibres optiques a été enterrée entre Chicago et New York pour qu’une information financière voyage 37 fois plus vite qu’avec l’internet. Un câble similaire est tendu entre la Nouvelle-Ecosse et l’Angleterre pour que les «boîtes noires» des Bourses de Londres et New York puissent dialoguer en 60 millisecondes.
«Notre environnement a toujours résulté d’une collaboration difficile entre la nature et la culture, a conclu Kevin Slavin à la conférence TED. Nous assistons à l’apparition d’une troisième force coévolutionnaire. Il va falloir que nous comprenions bien la nature de ces algorithmes. Dans un sens, eux aussi font désormais partie de la nature.»
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