L'Hebdo;
2008-07-31 DANS LES MARGES DE L'HISTOIRE SUISSE 5/9 Les ancêtres du plombier polonais
ALINE BURKIETLEANA EBEL
Horlogerie. Dans les années 50, des centaines d'Italiennes travaillent dans l'arc jurassien. Elles deviennent une «monnaie d'échange» entre le patronat et le syndicat.
Epargnée par les hostilités, l'économie suisse tourne à plein régime au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Au point de manquer cruellement de bras. Les employeurs se tournent alors vers les pays voisins, principalement l'Italie. Mais aujourd'hui, combien savent que jusqu'en 1958, le recrutement de cette main-d'Å“uvre immigrée est d'abord féminin? Certes, il y a des secteurs qui embauchent traditionnellement des femmes, comme le textile, l'hôtellerie et le service de maison. Mais certaines femmes - souvent jeunes, célibataires et au bénéfice d'un permis de séjour annuel (permis B) - trouvent un emploi dans la métallurgie et l'horlogerie. De sorte que l'image d'immigrées passives se contentant de suivre un mari saisonnier et de s'adapter à ses choix ne correspond pas à la réalité.
Dans les années 50, les femmes représentent en moyenne la moitié du personnel horloger. Mais, dans les ateliers, les ouvrières occupent des postes moins qualifiés que leurs collègues masculins. Et si certaines reçoivent une formation, cela reste une possibilité réservée aux seules Suissesses. La division du travail s'articule donc autour d'une hiérarchisation double, liée au sexe et à l'origine.
Protéger le «savoir suisse». A ce premier constat s'ajoute une réalité surprenante. Jusqu'en 1960, le personnel immigré engagé par l'industrie horlogère est uniquement féminin. Les hommes, eux, ne sont pas autorisés à entrer dans les fabriques.
Deux raisons expliquent cela. D'une part, les postes de «petite main» échoient aux femmes, car elles sont traditionnellement considérées comme plus enclines aux travaux répétitifs et minutieux, en raison d'une prétendue «nature» féminine. D'autre part, les patrons horlogers craignent que la main-d'Å“uvre immigrée n'apprenne des techniques de fabrication en Suisse et ne les livre ensuite aux industries étrangères. Résultat, seules des ouvrières sans formation sont embauchées. Tant le patronat que le syndicat jugent les femmes moins aptes que leurs compatriotes masculins à apprendre les secrets horlogers. Laisser les Italiennes «faire quelques trous sur une pièce» semble un risque acceptable. A cette logique s'ajoute encore un autre avantage, salarial. Les employeurs paient moins les femmes, estimant qu'il est légitime de ne pas rémunérer des qualités jugées comme «naturelles». De plus, le salaire des femmes est considéré comme accessoire et complémentaire à la vie d'un ménage, l'inévitable mari pourvoyant aux besoins de base. Moins chères, flexibles, efficaces et inoffensives pour le «savoir suisse», les immigrées constituent une main-d'Å“uvre idéale pour le patronat. Leur embauche offre ainsi une solution face à la difficulté de trouver du personnel suisse, mais aussi à la nécessité d'augmenter la production.
Un levier pour rationaliser. En effet, l'emploi de personnel auxiliaire est indispensable pour accroître la production. Lorsque les patrons sont autorisés à employer des Italiennes, ils cachent difficilement leur satisfaction. En témoigne cet extrait tiré d'un procès-verbal d'une séance du comité de direction de Tissot SA en 1956: «Nous attendons dans le courant de septembre les sept dernières Italiennes que nous sommes autorisés à engager. Celles déjà en fonction dépassent sensiblement la production des Suissesses qui se sont endormies sous la protection de tarifs trop élevés. L'ajustement des tarifs demandera beaucoup de doigté.»
Cette allusion à l'«ajustement des tarifs», aux salaires en somme, est loin d'être anodine. C'est que l'arrivée de quelques milliers d'Italiennes permet au patronat d'asseoir des changements importants dans les modes de production. Il existe un lien réel entre l'embauche d'ouvrières immigrées et l'évolution du mode de production. Les méthodes mises en Å“uvre pour augmenter le rendement des ouvrières impliquent une division de la production en petites parties. Ceci débouche sur une baisse des tarifs.
Le patronat sait alors que le personnel en place ne va pas accepter facilement de produire plus pour gagner la même chose. Avec l'embauche de femmes immigrées, le changement des rythmes de production et le passage à de nouveaux tarifs sont facilités.
Précarité. Car si les Italiennes sont engagées aux mêmes salaires de base que les Suissesses, leur situation est plus précaire: leur permis de séjour dépendant de leur permis de travail, éviter de se faire licencier est une nécessité pour rester en Suisse. Elles n'ont donc pas le choix face aux exigences patronales. Des années plus tard, une de ces femmes, Mme Maria, se rappelle: «C'était pas qu'on était plus jeunes, c'était que nous on avait toujours peur de perdre notre place alors on faisait le maximum de travail, on faisait le maximum qu'on pouvait tandis que eux [les Suisses] bien sûr c'était chez eux, c'était plus tranquille (...) On a dû faire la place, voilà, on a dû faire la place, c'est pas qu'on a trouvé quelque chose et c'était déjà avant nous, non. Nous, c'est avec les forces qu'on a dû faire la place.» De fait, les ouvrières immigrées produisent souvent plus de pièces à l'heure que leurs homologues helvétiques. Les tarifs sont alors revus à la baisse. On assiste là à une forme de dumping salarial indirect où les salaires des ouvrières restent les mêmes, mais l'attente de rendement augmente pour tout le personnel de l'atelier. Ici, c'est bien le renforcement de la rationalisation des méthodes de production qui permet cette pression accrue sur le rendement. Et non pas la présence des immigrées dans les ateliers.
Une «monnaie d'échange». Face à cette politique d'embauche, la Fédération des ouvriers sur métaux et horlogers (FOMH) réagit. Dans un premier temps, elle s'oppose à l'arrivée de ces femmes, reprenant à son compte l'argumentation sur les dangers de la fuite des savoirs horlogers. Derrière cette résistance se lit la peur profonde d'assister à une déqualification du métier. Les Italiennes pourraient en effet remplacer les horlogers suisses à des salaires défiant toute concurrence. Surtout, la FOMH craint que le patronat ne renforce la division du travail en petites parties accessibles à ces femmes sans formation. Les horlogers perdraient alors la maîtrise de leur travail. La question de l'embauche des femmes immigrées se retrouve ainsi au cÅ“ur des nombreuses négociations entre le syndicat et les organisations patronales durant les années 50.
Opposés dans leur discours, patrons et syndicats se consultent ainsi régulièrement, jusqu'à devenir des partenaires dans les faits. D'un côté, les employeurs peinent à trouver du personnel et multiplient leurs demandes. De l'autre, la FOMH cède du terrain au comptegouttes. Au centre, l'embauche et le salaire des femmes immigrées font office de «monnaie d'échange» facilitant les compromis entre partenaires. En effet, les immigrées font moins directement concurrence au personnel suisse qualifié, en large majorité masculin, car elles ne sont pas placées aux mêmes postes. Le patronat évite ainsi une confrontation avec le personnel qualifié dont il a besoin, tandis que la OMH défend en priorité la majorité de ses membres, des hommes suisses qualifiés. Embaucher des Italiennes peu payées et mises sous pression est un moindre mal dont s'accommode le syndicat, tant que les conditions de travail des horlogers sont garanties. Mieux encore: face aux profits engrangés par les patrons, la Fédération se trouve en situation favorable pour négocier des hausses salariales.
Le prix de la paix. Ainsi, le syndicat s'aligne souvent sur le jeu du patronat et sa position favorise la mise en concurrence des ouvriers et des ouvrières, du personnel suisse et immigré. La FOMH participe donc pleinement au compromis social et la paix du travail est garantie. A la lecture de ce chapitre de l'histoire horlogère, il apparaît que les patrons sont plus disposés à ouvrir les frontières que le syndicat. Mais cet «esprit d'ouverture» va de pair avec une volonté de faire plus de profit et de mettre sous pression l'ensemble des travailleurs et des travailleuses. Ce voyage dans les années 50 peut donc aider à comprendre pourquoi tous les partis de droite sont actuellement en faveur de la libre circulation des personnes. Comment croire encore que cette «nouvelle» idée est un signe d'ouverture?
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LE LOCLE
Vue de l'atelier des ébauches chez Tissot, dans les années 60. Jusqu'à cette époque, le personnel d'origine étrangère qui est embauché par le patronat horloger est uniquement féminin.
TISSOT,150 ANS D'HISTOIRE, 1853-2003
Dans les librairies, l'histoire suisse a la cote. Pourtant, bien des ouvrages n'ont pas fait le deuil des mythes créés par la Suisse officielle à la fin du XIXe siècle. Durant neuf semaines, L'Hebdo convie de jeunes historiens à livrer un autre éclairage sur des événements ou personnages souvent méconnus.
LEXIQUE
• «FOMH»: La Fédération des ouvriers sur métaux et horlogers est fondée en 1915. La lutte des classes disparaît de ses statuts en 1934 et elle signe une Convention collective de travail le 15 mai 1937. C'est le début de la paix du travail. En 2005, la FOMH - devenue dès 1972, la Fédération des travailleurs sur métaux et horlogers - crée le syndicat UNIA.
L'ESSENTIEL EN 3 POINTS
• Jusqu'à la fin des années 50, le personnel immigré embauché dans l'industrie horlogère est d'abord féminin, surtout d'origine italienne.
• Pour le patronat, recruter ces femmes permet de pallier au manque de main-d'Å“uvre suisse, à la nécessité de «tayloriser» les tâches et de faire pression sur les salaires de tout le personnel.
• Adepte de la paix du travail, le syndicat FOMH défend peu ces femmes qui, croit-il, menace les conditions de travail de ses propres syndiqués.
LAISSER LES TRAVAILLEUSES ITALIENNES «FAIRE QUELQUES TROUS SUR UNE PIÈCE» SEMBLE ALORS UN RISQUE ACCEPTABLE...
ADOLPHE GRÄDEL (1902-1980)
Un adepte de la paix du travail
Après un apprentissage de gainier à Saint-Imier, Adolphe Grädel étudie à l'Université ouvrière de Bruxelles. Actif à la Fédération des ouvriers sur métaux et horlogers (FOMH) de La Chaux-de-Fonds dans les années 30, il devient salarié de l'organisation syndicale en 1943, son secrétaire central en 1945 puis accède à sa vice-présidence en 1955. Durant ces années-là, il défend en priorité les horlogers, donc un personnel qualifié, suisse et très majoritairement masculin. Cet homme joue un rôle de poids dans les négociations sur l'embauche de personnel immigré dans l'horlogerie suisse. Dans le cadre d'une importante réunion avec le patronat horloger en 1955, Adolphe Grädel fait la proposition suivante: «Par suite des circonstances, certaines entreprises sont parfois tentées de remplacer une ouvrière suisse par une étrangère qui est habile (...) Ceci démontre que si aucun contrôle n'est exercé, ce personnel étranger peut s'infiltrer peu à peu dans tous les départements (...) Il serait bon que les secrétaires patronaux et ouvriers puissent faire eux-mêmes des visites dans les ateliers.»
Il s'oppose donc à l'embauche d'Italiennes, mais accepte progressivement des aménagements en raison des pressions économiques grandissantes. En échange, il exige alors un contrôle fort de la FOMH dans les fabriques. Enfin, soucieux de préserver la paix du travail, il envisage sa collaboration avec le patronat comme un partenariat.
En plus de ses mandats syndicaux, Adolphe Grädel est aussi député socialiste au Grand Conseil neuchâtelois (1940-1943), puis bernois (1946-1952) et siège, dès 1951, au Conseil national (jusqu'en 1963). En 1953, Adolphe Grädel accède au Conseil de banque de la Banque nationale suisse, puis entre 1965 et 1974, au Comité international de la Croix-Rouge (CICR).
PARTENAIRE
Le parcours d'Adolphe Grädel illustre celui d'un syndicaliste, membre du Parti socialiste, bien souvent prêt au compromis sur l'autel de la paix du travail.
DR
DATES
1902 Naissance à Sonvilier.
1945 Secrétaire central du syndicat FOMH.
1951 Conseiller national socialiste.
1953 Membre du conseil de banque de la Banque nationale suisse.
1965 Membre du comité international de la Croix-Rouge (CICR).
1980 Décès à Schaffhouse.
LES AUTEURS
LEANA EBEL ET ALINE BURKI
Formées dans le domaine du genre et de la migration, ces deux historiennes publient A l'heure des petites mains... aux Editions Alphil, à Neuchâtel.
À LIRE
• «Quels enjeux l'embauche de femmes immigrées en Suisse représente-t-elle dans le cadre d'une politique d'emploi sexuée? L'exemple de l'horlogerie, 1946-1962», d'Aline Burki et Leana Ebel, in Cahiers d'histoire du mouvement ouvrier, Editions d'En Bas, Lausanne, 2006, pages 131-153.
• A l'heure des petites mains, d'Aline Burki et Leana Ebel, Alphil, Neuchâtel (à paraître).
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