| L'essentiel en 3 points |
Jusqu’à la fin des années 50, le personnel immigré embauché dans l’industrie horlogère est d’abord féminin, surtout d’origine italienne. Pour le patronat, recruter ces femmes permet de pallier au manque de main-d’œuvre suisse, à la nécessité de «tayloriser» les tâches et de faire pression sur les salaires de tout le personnel. Adepte de la paix du travail, le syndicat FOMH défend peu ces femmes qui, croit-il, menace les conditions de travail de ses propres syndiqués. | Epargnée par les hostilités, l’économie suisse tourne à plein régime au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Au point de manquer cruellement de bras. Les employeurs se tournent alors vers les pays voisins, principalement l’Italie. Mais aujourd’hui, combien savent que jusqu’en 1958, le recrutement de cette main-d’œuvre immigrée est d’abord féminin? Certes, il y a des secteurs qui embauchent traditionnellement des femmes, comme le textile, l’hôtellerie et le service de maison. Mais certaines femmes – souvent jeunes, célibataires et au bénéfice d’un permis de séjour annuel (permis B) – trouvent un emploi dans la métallurgie et l’horlogerie. De sorte que l’image d’immigrées passives se contentant de suivre un mari saisonnier et de s’adapter à ses choix ne correspond pas à la réalité. Dans les années 50, les femmes représentent en moyenne la moitié du personnel horloger. Mais, dans les ateliers, les ouvrières occupent des postes moins qualifiés que leurs collègues masculins. Et si certaines reçoivent une formation, cela reste une possibilité réservée aux seules Suissesses. La division du travail s’articule donc autour d’une hiérarchisation double, liée au sexe et à l’origine.
Protéger le «savoir suisse». A ce premier constat s’ajoute une réalité surprenante. Jusqu’en 1960, le personnel immigré engagé par l’industrie horlogère est uniquement féminin. Les hommes, eux, ne sont pas autorisés à entrer dans les fabriques. Deux raisons expliquent cela. D’une part, les postes de «petite main» échoient aux femmes, car elles sont traditionnellement considérées comme plus enclines aux travaux répétitifs et minutieux, en raison d’une prétendue «nature» féminine. D’autre part, les patrons horlogers craignent que la main-d’œuvre immigrée n’apprenne des techniques de fabrication en Suisse et ne les livre ensuite aux industries étrangères. Résultat, seules des ouvrières sans formation sont embauchées. Tant le patronat que le syndicat jugent les femmes moins aptes que leurs compatriotes masculins à apprendre les secrets horlogers. Laisser les Italiennes «faire quelques trous sur une pièce» semble un risque acceptable. A cette logique s’ajoute encore un autre avantage, salarial. Les employeurs paient moins les femmes, estimant qu’il est légitime de ne pas rémunérer des qualités jugées comme «naturelles». De plus, le salaire des femmes est considéré comme accessoire et complémentaire à la vie d’un ménage, l’inévitable mari pourvoyant aux besoins de base. Moins chères, flexibles, efficaces et inoffensives pour le «savoir suisse», les immigrées constituent une main-d’œuvre idéale pour le patronat. Leur embauche offre ainsi une solution face à la difficulté de trouver du personnel suisse, mais aussi à la nécessité d’augmenter la production.
Un levier pour rationaliser. En effet, l’emploi de personnel auxiliaire est indispensable pour accroître la production. Lorsque les patrons sont autorisés à employer des Italiennes, ils cachent difficilement leur satisfaction. En témoigne cet extrait tiré d’un procès-verbal d’une séance du comité de direction de Tissot SA en 1956: «Nous attendons dans le courant de septembre les sept dernières Italiennes que nous sommes autorisés à engager. Celles déjà en fonction dépassent sensiblement la production des Suissesses qui se sont endormies sous la protection de tarifs trop élevés. L’ajustement des tarifs demandera beaucoup de doigté.» Cette allusion à l’«ajustement des tarifs», aux salaires en somme, est loin d’être anodine. C’est que l’arrivée de quelques milliers d’Italiennes permet au patronat d’asseoir des changements importants dans les modes de production. Il existe un lien réel entre l’embauche d’ouvrières immigrées et l’évolution du mode de production. Les méthodes mises en œuvre pour augmenter le rendement des ouvrières impliquent une division de la production en petites parties. Ceci débouche sur une baisse des tarifs. Le patronat sait alors que le personnel en place ne va pas accepter facilement de produire plus pour gagner la même chose. Avec l’embauche de femmes immigrées, le changement des rythmes de production et le passage à de nouveaux tarifs sont facilités.
Précarité. Car si les Italiennes sont engagées aux mêmes salaires de base que les Suissesses, leur situation est plus précaire: leur permis de séjour dépendant de leur permis de travail, éviter de se faire licencier est une nécessité pour rester en Suisse. Elles n’ont donc pas le choix face aux exigences patronales. Des années plus tard, une de ces femmes, Mme Maria, se rappelle: «C’était pas qu’on était plus jeunes, c’était que nous on avait toujours peur de perdre notre place alors on faisait le maximum de travail, on faisait le maximum qu’on pouvait tandis que eux [les Suisses] bien sûr c’était chez eux, c’était plus tranquille (...) On a dû faire la place, voilà, on a dû faire la place, c’est pas qu’on a trouvé quelque chose et c’était déjà avant nous, non. Nous, c’est avec les forces qu’on a dû faire la place.» De fait, les ouvrières immigrées produisent souvent plus de pièces à l’heure que leurs homologues helvétiques. Les tarifs sont alors revus à la baisse. On assiste là à une forme de dumping salarial indirect où les salaires des ouvrières restent les mêmes, mais l’attente de rendement augmente pour tout le personnel de l’atelier. Ici, c’est bien le renforcement de la rationalisation des méthodes de production qui permet cette pression accrue sur le rendement. Et non pas la présence des immigrées dans les ateliers.
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À LIRE «Quels enjeux l’embauche de femmes immigrées en Suisse
représente-t-elle dans le cadre d’une politique d’emploi sexuée?
L’exemple de l’horlogerie, 1946-1962», d’Aline Burki et Leana Ebel,
in Cahiers d’histoire du mouvement ouvrier, Editions d’En Bas, Lausanne, 2006, pages 131-153. A l’heure des petites mains, d’Aline Burki et Leana Ebel, Alphil, Neuchâtel (à paraître).
Tags: Horlogerie, patronat, syndicat, Suisse, Italie,
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