Propos recueillis par Julie Zaugg Arrivé à Lucerne en 1989 à 21 ans pour épouser une Suissesse, Donghua Li a laissé derrière lui sa carrière de gymnaste au sein de l’équipe nationale chinoise, sa famille, ses références culturelles. Après une pause de cinq ans, le temps d’obtenir son passeport helvétique, il remporte la médaille d’or au cheval d’arçons aux JO d’Atlanta (1996) pour la Suisse. Aujourd’hui, il porte un regard nuancé sur la production de champions dont son pays s’est fait une spécialité. Entretien depuis Pékin, où il intervient comme «facilitateur» auprès de l’équipe suisse.
Le budget du Ministère chinois des sports atteint 714 millions de dollars. Suffit-il de mettre assez d’argent sur la table pour produire des champions? Non, ce n’est pas qu’une histoire d’argent! Il faut que la société dans son ensemble reconnaisse la valeur de l’exploit sportif. L’athlète doit sentir que ses compatriotes le soutiennent et valorisent ses performances. Le pays doit aussi disposer d’un environnement adéquat: des entraîneurs bien formés, des salles de sport équipées et de grandes écoles pour rassembler les talents.
Qu’est-ce qui manque à la Suisse pour récolter davantage de médailles? Il lui faut des entraîneurs mieux formés et plus nombreux. En Chine, les multiples académies sportives étatiques prennent en charge les enfants dès 6 ans. En Suisse, on commence l’entraînement intensif plus tard, vers 18 ans. Un âge où il est déjà trop tard pour corriger certaines fautes. Il manque aussi une reconnaissance sociale pour les athlètes.
Les motivations des jeunes sportifs chinois diffèrent-elles de celles des Suisses? Lorsqu’un Chinois reçoit une médaille, il le fait essentiellement pour son pays. Pour la reconnaissance que lui procure le fait de l’avoir honoré. C’est une notion très importante pour sa famille. Il y a aussi une dimension financière: un vainqueur olympique devient aussitôt multimillionnaire en Chine. Son avenir est assuré. En Europe, on le fait davantage pour soi-même.
Vues d’Europe, ces écoles étatiques où l’on amène – plus ou moins contre leur gré – des enfants sélectionnés pour leurs aptitudes physiques choquent. Qu’en dites-vous? J’ai moi-même fréquenté l’une de ces écoles, dès 7 ans. Il y a eu des moments très durs, mais cela a aussi été l’occasion de rencontrer de nombreux camarades. J’en garde un bon souvenir. Ces lieux sont imprégnés d’une culture qui valorise à la fois l’effort et la vie en communauté. Nous allions tous ensemble à l’école, tous ensemble à l’entraînement. Ce mode de fonctionnement collectif est très motivant. A l’inverse, lorsque je suis arrivé en Suisse, j’ai passé cinq ans à m’entraîner tout seul, sans aucun soutien financier. Une période difficile. Avant de venir, je voyais la Suisse comme le pays de l’égalité des chances pour tous, mais j’y ai surtout trouvé la solitude.
Des athlètes chinois ont raconté des cas de dopage au sein de ces académies, souvent à l’insu des jeunes eux-mêmes. Y avez-vous été confronté? Non, car la gymnastique n’est pas vraiment concernée par le dopage. Mais je sais que ces pratiques existent Médailles
Le Projet 119 La Chine compte 3000 académies sportives, regroupant 400 000 jeunes sélectionnés pour leur physique. Ils y vivent dès 4 ans, soumis à une discipline martiale. Le Projet 119 du Ministère des sports a pour but d’identifier les disciplines olympiques où les Chinois ont le plus de chances de remporter une médaille, en raison du peu de compétition ou de la multitude de catégories qui y sont rattachées (athlétisme, natation, aviron, voile, kayak). Cette politique porte ses fruits: la Chine a passé de 16 médailles d’or à Atlanta (1996) à 32 lors des JO d’Athènes (2004). Le basketteur de NBA Yao Ming est un produit de ce système: le mariage de ses parents, aussi basketteurs, a été arrangé par la commission des sports. Pesant 5 kilos à la naissance, il mesure aujourd’hui 2,29 mètres.
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