Un diamant rose de 24,78 carats monté en bague avec une taille émeraude classique – parmi les plus rares et plus beaux du monde – a changé de propriétaire le 16 novembre à Genève, lors d’une vente aux enchères organisée par Sotheby’s. Estimée entre 27 et 28 millions de francs, cette pièce exceptionnelle avait été achetée il y a une soixantaine d’années au célèbre diamantaire Harry Winston.
ON CONSTATE UNE AUGMENTATION DU NOMBRE D’ACHETEURS
C’est un autre diamantaire très en vue, Laurence Graff – ayant, entre autres, pignon sur rue dans la Cité de Calvin – qui a emporté l’enchère sur trois autres amateurs de diamants d’exception. Il n’a pas hésité à débourser 45,44 millions de francs pour réaliser son rêve de collectionneur. Et a immédiatement rebaptisé sa toute neuve acquisition le «Graff Pink».
ON VEND TRADITIONNELLEMENT À GENÈVE LES BIJOUX ET LES MONTRES
Convertie en dollars (46,15 millions), la somme représente près du double du dernier prix record enregistré en la matière: 24,31 millions de dollars avaient été versés en décembre 2008 lors d’une vente de Christie’s à Londres par l’acheteur d’un diamant bleu de 35,56 carats.
Une telle explosion de prix n’a pourtant rien de surprenant ces temps dans les ventes aux enchères d’art. Les culbutes de prix sont tout aussi impressionnantes pour les tableaux. Analyse d’un marché animé par des collectionneurs éclairés – actuellement dominé par les acheteurs – avec Caroline Lang. Directrice de Sotheby’s Genève, elle a été séduite toute jeune par l’art dans sa ville natale de Bâle, si riche en musées.
Ce prix record pour un diamant est-il une exception?
Non, les œuvres d’art de très grande qualité – pièces uniques en bijoux ou tableaux particulièrement significatifs dans le parcours d’un artiste – ont atteint des prix très élevés dans les ventes aux enchères de ces derniers mois.
Ainsi, lors de la vente de novembre à New York, le tableau dit La belle Romaine de Modigliani, ou Nu assis sur un divan, a été adjugé pour 68,96 millions de dollars. Soit bien audessus de l’estimation avant vente de 40 millions de dollars. Cette même toile avait été vendue par Sotheby’s New York en 1999 pour 16,8 millions de dollars: quatre fois moins que sa valeur actuelle.
La crise financière a durement frappé certaines galeries d’art, notamment à New York. Pourquoi les ventes aux enchères échappent-elles au marasme?
Les conséquences de la récession économique ont affecté le marché de l’art, toutes catégories confondues, entre octobre 2008 et novembre 2009. Les ventes aux enchères constituent le marché secondaire de l’art: elles proposent majoritairement des œuvres de qualité, largement reconnues.
Or, on a pu constater après la faillite de Lehman Brothers et l’escroquerie de Madoff que les œuvres d’art d’exception – tout comme l’immobilier de prestige – étaient considérées comme des valeurs refuges par les personnes fortunées. On aurait pu s’attendre à ce que des propriétaires de tableaux ou de bijoux, ayant perdu une partie de leur fortune dans la crise, se précipitent pour vendre leurs œuvres et obtenir des liquidités.
Cela a-t-il été le cas?
Justement non: les collectionneurs que je contactais à l’époque pour leur proposer de vendre préféraient garder un placement leur paraissant sûr, alors qu’ils estimaient qu’ils auraient été en peine de placer au mieux l’argent obtenu d’une vente... Dans le même temps, les quelques chefs-d’œuvre proposés aux enchères ne sont pas restés invendus. Bien au contraire: les taux de lots adjugés par vente sont restés très élevés pendant cette période.
Les maisons de vente manquaient-elles d’œuvres à disposition?
Absolument: les acheteurs n’ont pas déserté le marché de l’art, même pendant les heures les plus sombres de la récession. Mais les vendeurs potentiels se sont montrés prudents, en attendant de voir comment allaient évoluer les prix. Ainsi, en février 2009 à Londres, les ventes du soir d’art impressionniste ne comprenaient que 56 lots.
Par comparaison, la dernière vente de ce type à New York, le 2 novembre dernier, proposait 61 lots. La rareté des œuvres mises en vente au plus fort de la crise financière et leur qualité ont contribué à la formation de prix records.
A l’exemple de La petite danseuse de quatorze ans de Degas, acquise 13,3 millions de livres sterling par un acheteur asiatique; soit un record mondial pour une sculpture de Degas vendue aux enchères. Cette même œuvre était partie pour 5 millions de livres cinq ans auparavant.
Depuis quelques mois, les vendeurs semblent revenir sur le marché...
Oui, les ventes toutes disciplines confondues de Sotheby’s confirment la reprise du marché: alors que le produit total de ces ventes s’élevait à 2,3 milliards de francs pour l’ensemble de l’année 2009, il atteignait déjà 3,7 milliards de dollars le 13 novembre; juste avant les grandes ventes de novembre de Genève et New York.
Les vendeurs ont été largement rassurés par les prix obtenus cette année par les œuvres exceptionnelles. Pour mémoire, L’homme qui marche d’Alberto Giacometti a été vendu 107 millions de francs lors de la vente impressionniste et moderne de Sotheby’s Londres en février dernier.
A un tel niveau de prix, ne craignez-vous pas que les acheteurs commencent à se faire plus rares? On constate au contraire une augmentation du nombre d’acheteurs. Des collectionneurs chinois ou russes qui n’avaient pas accès au marché mondial de l’art avant la chute du mur de Berlin sont désormais acheteurs.
En outre, il est maintenant possible de participer à des enchères en étant physiquement présent dans la salle de vente, mais aussi en ligne sur internet. Tout comme il est facile d’admirer les œuvres à distance sur son ordinateur avant de venir les observer de visu. Cette accessibilité des œuvres d’art à un plus grand nombre d’acheteurs potentiels contribue à la hausse des prix.
Pour les collectionneurs aisés que vous côtoyez, l’art est-il avant tout un placement?
Je ne le ressens pas ainsi. Un collectionneur cherche toujours à acquérir une pièce qu’il ne possède pas encore: c’est une des caractéristiques de l’être humain. Ces personnes révèlent d’ailleurs beaucoup d’elles- mêmes dans le choix de leur collection. Contempler La belle Romaine est un plaisir sensuel. Observer les œuvres est un des aspects privilégiés de mon métier.
Genève a-t-elle une spécialité dans les ventes aux enchères?
On vend traditionnellement à Genève les bijoux et les montres. L’adjudication de ce diamant rose exceptionnel était un événement majeur sur le marché de la haute joaillerie qui souligne la place centrale de Genève dans ce domaine. En Amérique, les bijoux se traitent à New York et, en Asie, à Hong Kong.
Les pièces majeures sont présentées dans différentes places à travers le monde avant d’arriver sur le lieu de vente. Les ventes d’automne de l’autre spécialité de Genève, la haute horlogerie, ont confirmé l’attrait grandissant des collectionneurs internationaux pour les garde-temps et les automates d’une grande rareté. Le produit total de la vente de novembre a atteint 7,92 millions de francs pour 243 lots. Ils ont été convoités par 400 enchérisseurs.
Profil
Caroline Lang
Directrice gérante de Sotheby’s Genève, membre de la direction de Sotheby’s Europe, elle a développé une vaste connaissance du marché de l’art, particulièrement des impressionnistes et de l’art moderne et contemporain. Elle est une des rares femmes à avoir dirigé des enchères. Sous sa direction, Sotheby’s Genève a développé une collaboration avec le Mamco.
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