Si la Suisse n’est pas et ne sera jamais une république bananière, elle pratique à l’occasion le lancer de peaux de banane avec un talent inégalé. Claude Béglé, président du conseil d’administration de la Poste depuis le 1er avril 2009, en sait quelque chose. Ce sont désormais toutes les épluchures d’un régime entier qui jonchent son parcours, à tel point qu’on se demande comment il fait pour tenir encore debout, du haut de ses presque deux mètres. Une perche bienvenue vient toutefois de lui être tendue lundi 11 janvier par la Commission des télécommunications du Conseil des Etats. Laquelle estime qu’il n’y a pour l’heure rien de concret à lui reprocher, si ce n’est des erreurs de communication. Quant à Moritz Leuenberger, le chef hiérarchique de Claude Béglé, il continue à le soutenir et à justifier les conditions de sa nomination. Un choix «absolument correct».
Il était temps. Il ne se passe en effet plus un jour sans qu’un média suisse alémanique ne trouve un argument supplémentaire pour justifier le départ de Claude Béglé. Dans son édition du 8 janvier 2010, le Blick va jusqu’à publier une liste de successeurs potentiels. Parmi les noms cités figurent notamment Peter Siegenthaler, chef de l’Administration fédérale des finances auquel on a déjà confié un mandat d’examen du fonctionnement du conseil d’administration, ou encore Jens Alder, l’homme qui a dû quitter Swisscom pour avoir tenté de reprendre l’irlandais Eircom!
Quant à l’hebdomadaire Sonntag, il divulgue dimanche 10 janvier un rapport confidentiel du consultant allemand Roland Berger sur l’expansion à l’étranger de la division Swiss Post Solutions, un service spécialisé dans le marketing, le dialogue et la fidélisation de la clientèle. Trois scénarios de croissance sont évoqués, dont celui (nommé «big bang») de la reprise d’une grande entreprise nécessitant de très lourds investissements. Le conseil d’administration n’a pris aucune décision à propos de ce premier rapport. Il en recevra un second cette année puis pourrait combiner les divers scénarios, eu égard à la nécessité de gagner plus d’argent et de se développer à l’étranger. Mais les investissements ne devraient pas dépasser quelques centaines de millions. L’étalage dans la presse du premier document de travail profite à ceux qui ont intérêt à entretenir l’image d’un Béglé décidément mégalomane, prêt à dilapider le service public.
L’exemple de Nestlé. Il est vrai que le principal intéressé ne s’est pas toujours facilité la tâche. Quand dans un entretien à ce même Sonntag, le 20 décembre 2009, Claude Béglé prend Nestlé en exemple de développement, les critiques déjà acerbes depuis plus d’un an prennent une ampleur inégalée. Leur diagnostic est clair: après ses quatorze années passées au sein de la multinationale agroalimentaire, dans huit pays, ce Vaudois de l’étranger ne pouvait faire qu’un copier-coller de ses expériences passées. Lui qui avait acheté quelque 40 sociétés pour le compte de la Poste française, développé de manière spectaculaire GeoPost avec ses 15 000 collaborateurs dans le monde, occupé des fonctions stratégiques au sein des Postes allemande et néerlandaise, n’avait visiblement d’autre dessein que de fondre la Poste suisse dans l’univers de la globalité.
En réalité, Claude Béglé n’a fait que constater les retombées positives sur l’économie suisse d’une entreprise qui se développe à l’étranger, à l’image de Nestlé. Ni plus ni moins. Mais la référence à ce groupe, considérée comme une regrettable maladresse aux yeux mêmes de ses partisans, a mis le président de la Poste dans une situation fort délicate. C’était pour ses adversaires l’occasion rêvée d’un nouveau lancer de peaux de banane.
A l’étranger. Dans la foulée des «révélations», le Blick a annoncé la semaine passée que Béglé prévoyait d’investir 1,5 milliard à l’étranger. «Il n’y a aucun projet secret atteignant ce chiffre. Si c’était le cas, celui-ci devrait impérativement être soumis pour approbation aux départements dirigés par Hans-Rudolf Merz et Moritz Leuenberger», précise une source très bien informée. Qui plus est, à en croire les critiques les plus acerbes, les neuf puis désormais sept administrateurs de la Poste – depuis le départ de Rolf Hug et de Wolfgang Werlé – ne seraient que des figurants sous la coupe d’un président omnipotent. Pourtant, aussi bien la nouvelle gouvernance d’entreprise calquée sur les pratiques d’une économie moderne que les orientations stratégiques de la Poste ont fait l’objet de groupes de travail et de protocoles engageant le conseil d’administration dans son ensemble. Un conseil qui donne le la à la direction générale et non pas le contraire comme c’était le cas quand Anton Menth était président et Ulrich Gygi CEO.
Fausse surprise. Quant aux deux administrateurs sortants Hug et Werlé, leur récente démission est tout sauf une surprise. Dès l’arrivée de Béglé comme simple administrateur en octobre 2008, ils ont manifesté leur profond désaccord avec celui qui devait, le 1er avril 2009, succéder au très effacé Anton Menth à la présidence de la Poste. Aujourd’hui, les sept administrateurs restants semblent faire corps et les divergences n’apparaissent plus au grand jour. Nicola Thibaudeau, considérée par certains médias comme plutôt critique vis-à-vis de Claude Béglé, estime que les discussions au sein du conseil ne regardent pas l’externe. «Nous sommes tous dans le même bateau et il y a un capitaine», se contente-t-elle d’affirmer. Ceux qui espéraient que Nicola Thibaudeau fît tomber le président qui ne résisterait pas à un troisième départ en sont sans doute pour leurs frais.
Guerre des clans. Depuis plus d’un an, deux camps s’opposent au sein même de la grande maison. Un cocktail explosif où se mêlent un conflit de personnes, un choc de cultures et un désaccord sur l’avenir de la régie fédérale. La nomination d’un nouveau CEO pour prendre la suite d’Ulrich Gygi qui dirigeait la Poste depuis l’été 2000 a marqué le début des hostilités. Gygi aurait bien aimé présider la régie fédérale avec Michel Kunz comme CEO, un homme du sérail. Ingénieur électronicien de formation, homme introverti ne parlant pas à la presse, ce dernier est entré à la Poste en 1994 par la porte de PostFinance. Mais le Conseil fédéral a d’autres visées. Il nomme Gygi à la présidence des CFF fin juin 2008. Lui qui a su faire de la Poste une entreprise rentable pourrait aussi mettre les chemins de fer sur de bons rails! Quant à l’élection de Kunz, soutenu par le tandem Gygi-Menth, elle ne se fait plus aussi simplement que mettre une lettre à la poste. Claude Béglé, toujours simple administrateur mais promis à la présidence, obtient une mise au concours. Il se voit très mal secondé à l’opérationnel par un homme dont il ne partage ni la vision stratégique ni les méthodes de management. Michel Kunz est finalement élu CEO, mais pas à l’unanimité. Un événement dans la maison. Claude Béglé ne lui donne évidemment pas sa voix. Dès le 1er avril 2009, commence alors une cohabitation à la française toujours plus tendue.
Banque postale. Les proches de Michel Kunz, qui parlent sans vouloir être cités comme, du reste, ceux de Claude Béglé (cela donne un aperçu de l’ambiance!), continuent à soutenir que ce dernier, «assoiffé de pouvoir», voulait cumuler les fonctions de président du conseil d’administration et de CEO. Preuve en est, disent-ils, la nomination de Jürg Bucher qui a pris la succession de Michel Kunz le 14 décembre 2009, lequel s’est véritablement suicidé professionnellement en proposant une taxe sur les boîtes aux lettres dans une interview à la Basler Zeitung, sans avertir qui que ce soit. Jürg Bucher, qui reste toujours aux commandes de PostFinance trois jours par semaine, serait l’homme lige de Claude Béglé. Une sorte de «Jasager». Face à toutes ces insinuations, le président de la Poste réaffirme qu’il n’a jamais voulu porter les deux casquettes. Et se plaît à citer Talleyrand: «Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose.»
Nommer Jürg Bucher, un acte du conseil d’administration et non de son seul président, c’est aussi donner le signal que les activités bancaires et financières de la Poste, qui lui fournissent avec 400 millions de francs près des deux tiers de son bénéfice, est un secteur à l’avenir prometteur. Le jour où la Suisse sera dotée d’une vraie banque postale, à l’image de la France, la situation du géant jaune n’en sera que meilleure. Encore faudra-t-il faire plier le lobby des banques cantonales et régionales qui y est résolument hostile et convaincre le monde politique des avantages d’une licence bancaire. Dans cette perspective, le duo Béglé-Bucher est de fort bon augure.
Emplois supprimés. Comment maintenir un service public postal efficace et comment le financer de la meilleure manière? C’est sur cette question fondamentale que Kunz et Béglé se sont opposés. Formé à l’école de la réduction des coûts, Michel Kunz, un homme intègre selon ses proches, a tout naturellement supprimé de s emplois: quelque 1700 dans le courrier sur 45 000 en 2009. Mais cela n’a pas fait trop de vagues car il n’y a pas eu de licenciements. Quant aux bureaux, il en reste 2600 environ contre 3500 jadis. Fin décembre 2009, le sort de 114 bureaux a encore été tranché. Trente continueront à être exploités tels quels, les autres étant pour la plupart transformés en agences.
Face à cette politique présentée comme une nécessité absolue, Claude Béglé affiche dès le début une nette réticence. Sur les ondes de la RSR, il se montre très compréhensif à l’endroit du personnel et du Syndicat de la communication. Le 13 juin 2009, sur la place de l’Hôtel-de-Ville à Berne, Béglé et Kunz reçoivent une pétition de 160 000 signatures réclamant un moratoire dans la fermeture des bureaux de poste. Emporté par son enthousiasme naturel, Claude Béglé dit que si l’on peut lui prouver la nécessité de conserver un bureau au fin fond du Jura, ce dernier sera maintenu. «Tais-toi, menteur», lui lance alors un postier jurassien. Et une partie de la foule se met à le siffler, alors qu’elle épargne Michel Kunz dont le discours n’a pourtant pas été particulièrement tendre.
Moratoire. Cet événement illustre bien la position ambiguë du président de la Poste. Sincèrement et fondamentalement attaché au service public, il voudrait garder un maximum de bureaux. Et le faire savoir: «Les gens n’ont pas vu que mon action a ralenti le processus de fermeture des bureaux de poste.» Mais en même temps, il se rend bien compte qu’en acceptant un moratoire, il se grillerait définitivement auprès d’une direction générale qui considère cette approche comme parfaitement intenable. Aujourd’hui, alors que conseil d’administration et direction générale de la Poste tentent de calmer le jeu, Alain Carrupt, président central du Syndicat de la communication, demande un signal clair: «Béglé dit qu’il faut arrêter d’agir uniquement sur les coûts et de démanteler le réseau. Nous attendons des actes concrets, notamment un moratoire sur le démantèlement du réseau postal.»
Paradoxalement, Kunz le sobre coupeur de têtes jouit de la sympathie d’une grande partie du personnel (bonjour le syndrome de Stockholm!) tandis que Béglé l’avocat méconnu des facteurs se fait épingler à tour de bras, même s’il bénéficie tout de même de supporters dans la maison. Le 13 juin à Berne, observe un syndicaliste, «Béglé a bu des bières à toutes les tables, alors que Kunz a bu une Henniez avec son chef de la communication». Tout est dit. Il n’empêche que le Bernois, quoi qu’il ait fait, continue à être perçu comme un homme «bien de chez nous», alors que le Vaudois de l’étranger doit encore montrer ce qu’il sait faire. Ici, au pays. Car ce qu’il a entrepris ailleurs, cela compte pour beurre.
Ejecter Béglé, ce serait renoncer à moderniser une institution qui ne peut faire fi de l’arrivée massive des nouvelles technologies et de l’ouverture des marchés, alors que la nouvelle loi postale n’est pas encore finalisée. Le problème, pour le président de la Poste, c’est de se faire enfin comprendre dans son analyse des faits. Ainsi, quand il annonce une baisse sensible du volume du courrier (moins 30% d’ici à 2015), cela ne signifie pas qu’il va virer tout le personnel. Cela veut simplement dire que la nouvelle génération oublie d’ouvrir la boîte aux lettres physique quand elle a lu son courrier électronique. C’est un phénomène de société, irréversible, que cela plaise ou non.
Relais de croissance. Aux yeux de Claude Béglé, il y a trois manières de trouver de l’argent pour assurer une continuité du service public de la Poste. La première consiste à augmenter les prix, notamment ceux du timbre. Une politique mal perçue par l’opinion publique et peu réaliste dans des marchés ouverts qui encouragent précisément une baisse des prix, réclamée également par Stefan Meierhans, Monsieur Prix. La seconde manière, c’est la réduction des coûts avec ses conséquences sociales douloureuses. La troisième voie, enfin, celle qui semble avoir la préférence du conseil d’administration dans sa forme actuelle, vise à trouver de nouveaux «relais de croissance».
Courrier hybride. Ces nouvelles sources de financement se trouvent notamment dans l’activité de traitement des documents d’une entreprise. La Zurich Assurances fait déjà appel à de tels services de la Poste pour son courrier interne et ses archives. Autre «relais de croissance», les activités postales hybrides, à mi-chemin entre le courrier physique et le courrier électronique. Exemple: la Poste scanne l’enveloppe d’une lettre et l’envoie à son destinataire qui choisit de la recevoir dans sa boîte aux lettres physique ou préfère que les services postaux la lui envoient par courriel sécurisé. Réalisées à l’étranger, de telles opérations ne «cannibalisent» pas le courrier physique en Suisse et permettent de dégager de juteux bénéfices.
L’ex-régie fédérale développe déjà 20% de ses activités hors de ses frontières avec 14% de son personnel. Financer une partie du service public par des activités à l’étranger, Mathias Finger, professeur de management des industries de réseau à l’EPFL n’y croit pas. A ses yeux, ces dernières ne peuvent être que complémentaires. «Ne pas le faire, rétorque Claude Béglé, c’est s’imaginer pouvoir traverser l’Atlantique à la nage.» Un exploit, il est vrai, encore plus grand que d’apprendre à marcher sur des peaux de banane.
«LES GENS N’ONT PAS VU QUE MON ACTION A RALENTI LA FERMETURE DES BUREAUX.» Claude Béglé, président de la Poste
«NOUS SOMMES TOUS DANS LE MÊME BATEAU ET IL Y A UN CAPITAINE.» Nicola Thibaudeau, administratrice de la Poste
BÉGLÉ-KUNZ: CHRONOLOGIE D’UN COMBAT DE CHEFS
25 juin 2008: le Conseil fédéral, sur proposition de Moritz Leuenberger, nomme Claude Béglé à la succession d’Anton Menth à la présidence du conseil d’administration de la Poste. C’est la fin d’une longue procédure. En 2007 encore, le ministre socialiste propose Ulrich Gygi, mais le Conseil fédéral – où siège encore Christoph Blocher – exige une candidature de l’extérieur.
1er octobre 2008: Claude Béglé devient dans un premier temps membre du conseil d’administration avant de prendre ses fonctions de président le 1er avril 2009.
15 décembre 2008: le conseil d’administration nomme Michel Kunz au poste de CEO, contre l’avis de Claude Béglé.
25 mars 2009: lors de la conférence de presse de la Poste, alors qu’il n’est pas encore en fonction, Claude Béglé déclare: «Michel et moi allons travailler main dans la main et de manière constructive.»
13 juin 2009: le syndicat de la communication remet une pétition de 160 000 signatures réclamant un moratoire sur la suppression des bureaux de poste.
23 novembre 2009: le conseil d’administration prend connaissance d’un rapport sur la stratégie à l’étranger pour Swiss Post Solutions.
4 décembre 2009: dans la Basler Zeitung, Michel Kunz évoque l’idée d’une taxe sur les boîtes aux lettres. Il est immédiatement désavoué par Claude Béglé et Moritz Leuenberger.
14 décembre 2009: le conseil d’administration décide de se séparer de Michel Kunz (par 8 voix et une abstention). Il opte pour un départ avec effet immédiat (par 6 voix et 3 abstentions).
22 décembre 2009: Rudolf Hug démissionne du conseil d’administration de la Poste en signe de protestation.
5 janvier 2010: Wolfgang Werlé quitte à son tour le conseil d’administration.
11 janvier 2010: sèchement attaqué par la presse, Moritz Leuenberger réitère son soutien à Claude Béglé et affirme que la procédure de nomination a été tout à fait correcte.
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