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BIBLIOTHÈQUE DE L’EPFL A l’étage, les étudiants travaillent, préparent leurs examens et consultent bases de données et catalogues. Au sous-sol s’alignent des kilomètres de revues scientifiques sous forme papier.
Alain Herzog

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Les bibliothèques bientôt ruinées?

Par David Spring - Mis en ligne le 18.05.2011 à 14:11

La science s’est mondialisée. De plus en plus de chercheurs publient toujours davantage d’articles dans un nombre croissant de revues. Une explosion de la connaissance qui cause des soucis financiers aux bibliothèques.

Dans le calme sous-sol de la bibliothèque de l’EPFL, d’immenses armoires abritent des collections de périodiques. Des milliers de titres, dans des domaines comme la chimie, la physique, les mathématiques ou l’ingénierie sont sagement alignés, sur des kilomètres.

Par exemple, sous la cote B1111, les exemplaires reliés en vert et rouge de la revue Nature s’étendent sur plus de 15 mètres de rayonnages métalliques blancs.

Ce magazine bien connu n’est pourtant que l’une des 14 000 souscriptions courantes que possède l’institution lausannoise, ce qui lui coûte un montant annuel de 3,5 millions de francs (contre 600 000 francs consacrés à l’acquisition de livres).

Un étage plus haut, l’ambiance est studieuse. Des nuées d’étudiants préparent leurs examens. Grâce à leurs ordinateurs, et aux machines disponibles en libre accès, des chercheurs fouillent dans des bases de données et consultent des articles parus dans des journaux scientifiques, sous forme électronique.

Difficile de croire que cette scène en apparence banale cache l’un des grands soucis des bibliothèques universitaires: la hausse sans fin du prix des abonnements aux revues, appelée serials pricing crisis dans le milieu.

Comment fonctionne le piège

Première pièce du mécanisme: le nombre de chercheurs, le nombre de revues et, par conséquent, de textes grimpe sans cesse. Philippe Baveye, dans un article du Journal of Scholarly Publishing (janvier 2010), parle de «tsunami».

Il met le doigt sur la mondialisation de la recherche, qui entraîne une augmentation de la quantité des articles, notamment fournis par des chercheurs chinois et indiens.

Cet auteur regrette que les universités n’accordent pas assez de moyens pour l’achat de ressources documentaires, et blâme la manière «simpliste» de qualifier un chercheur par le nombre de ses publications, pratique qui contribue à alimenter le déluge de documents soumis aux comités éditoriaux des journaux.

Parallèlement, la communauté scientifique doit lire ce qui se publie, pour se tenir au courant. «Vous avez donc un public captif, à la production et à la consommation», résume David Aymonin, directeur de la bibliothèque de l’EPFL, qui conclut: «Le lecteur, et l’auteur, c’est finalement la même personne.»

Deuxième rouage: les éditeurs eux-mêmes, installés entre les auteurs et les lecteurs. Ce sont souvent des géants (comme Elsevier, Wiley-Blackwell ou Springer par exemple), qui proposent des dizaines de milliers de titres.

Si de nombreux magazines sont gratuits, d’autres sont chers, comme l’incontournable New England Journal of Medecine (le CHUV de Lausanne paie plus de 6000 francs par an pour sa version électronique).

Les domaines les plus coûteux sont la chimie (3500 francs par an et par titre en moyenne), la physique (3000 francs) et la biologie (1860 francs). Bien loin du prix des magazines d’information grand public.

Troisième morceau, situé au cœur de la machine: l’axiome publish or perish. «Si vous menez une recherche et que vous n’en publiez pas les résultats, c’est presque comme si vous n’aviez rien fait», explique Benoît Deveaud-Plédran, doyen pour la recherche à l’EPFL.

Le nombre d’articles édités, et la réputation des périodiques dans lesquels ils sortent (le facteur d’impact) comptent pour la progression d’une carrière académique. Une véritable science, la bibliométrie, s’est constituée autour de ces données chiffrées.

Comme pour notre assurance maladie, les prix grimpent chaque année, indépendamment de l’inflation. Une étude de l’American Research Libraries situe la hausse moyenne annuelle à 7,6%, entre 1986 et 2005. Pour 2012, une projection toute récente du Library Journal la situe également à 7,6%, pour le domaine des sciences dures.

En Suisse, «par le passé, l’augmentation se situait parfois au-dessus de 10%», se souvient Jean-Blaise Claivaz, coordinateur documents numériques à l’Université de Genève. Les bibliothèques de cette institution consacrent 3,5 millions de francs par an à leurs abonnements (50 000 titres, dont de nombreux sont gratuits) et à l’accès aux bases de données, sur un budget d’acquisition total de 6 millions.

Tous les intervenants mettent l’accent sur un point. Ce qui est extraordinaire, dans ce dossier, c’est que l’argent public est dépensé trois fois pour obtenir le résultat de la recherche.

La première fois? Le salaire des scientifiques qui après avoir mené leurs travaux, vont rédiger les articles pour les faire connaître et en divulguer les résultats. La deuxième fois? Celui des chercheurs qui exercent dans les comités de lecture des revues, et qui décident d’accepter ou non un manuscrit soumis. Enfin, une troisième fois en finançant les abonnements aux publications, par le biais des bibliothèques.

La révolte gronde

Le piège s’est refermé. S’il faut consacrer chaque année davantage de moyens pour les abonnements, et dès que les moyens financiers stagnent ou pire, diminuent, un problème se pose.

«Pour le moment, l’institution suit, car elle sait que les éditeurs n’ont aucune intention de baisser leurs prétentions commerciales», souligne Isabelle de Kaenel, responsable de la bibliothèque de la faculté de médecine de l’Université de Lausanne.

L’académie consacre plus de 2 millions de francs chaque année à ses 12 000 abonnements et à ses accès aux bases de données spécialisées. La médecine et les sciences de la vie représentent la majorité des coûts.

A l’Université de Genève, comme à l’EPFL, les budgets suffisent – pour le moment. «Nous n’avons pas encore atteint le point de rupture, et la force du franc nous aide», analyse Jean-Blaise Claivaz.

La révolte gronde dans les bibliothèques européennes, davantage touchées par la crise économique. Deux exemples: l’Université Pierre et Marie Curie, à Paris, a rompu son contrat avec Elsevier, pour des raisons financières, en octobre 2010. Un accord a toutefois été trouvé en février de cette année.

De même, la directrice de la bibliothèque de l’Imperial College, à Londres, a également menacé, en février 2011, de résilier ses abonnements passés chez deux géants: Elsevier et Wiley-Blackwell. L’affaire est pendante.

Les éditeurs ne sont pas totalement indifférents à la détresse budgétaire de leurs clients. Une porte-parole de Nature Publishing Group (NPG) a ainsi communiqué à L’Hebdo que «nous avons annoncé, il y a deux ans, que nous maintiendrons les prix des licences de sites pour les versions électroniques en dessous de 7% pour 2009, 2010 et 2011».

Dans les faits, la hausse a été de 3,5% à 4,5%. Pour justifier ses prix, NPG indique «ajouter beaucoup de valeur aux recherches d’origine, au cours du processus de publication».

Contacté par L’Hebdo avec une liste de questions précises sur les motivations de la hausse des prix, Elsevier renvoie simplement à son site internet*, sans plus de détails.

Comment s'en sortir

Pour s’échapper de la nasse, les bibliothèques disposent de peu de moyens. Sabrer dans les abonnements? «C’est très difficile, note Isabelle de Kaenel. Vous risquez de prétériter des spécialités importantes, en les coupant de leurs sources.

Même si une revue est peu utilisée, elle peut constituer la référence dans un domaine précis.» La directrice ajoute que, «tous les jours, des scientifiques me proposent de nouveaux titres à acquérir!»

Arrêter d’acheter des livres? «Nous y consacrons moins de 100 000 francs par an, ajoute encore Isabelle de Kaenel. Cette option risque de nous faire prendre beaucoup de retard et de pénaliser les étudiants.» Les articles intéressent essentiellement les doctorants et les chercheurs.

Une piste: «Passer au tout électronique, et supprimer le support papier, dont on ne se sert pas tellement», suggère Benoît Deveaud-Plédran. Les bibliothèques le font. «Les frais indirects, comme le stockage, baissent» note Jean-Blaise Claivaz.

Calculs à l’appui, David Aymonin note que cette mesure permet de… freiner un peu la hausse des prix. Mais la TVA sur l’électronique reste pour l’instant plus élevée que sur les abonnements papier, et il faut bien réfléchir avant de passer à ce modèle.

Pour économiser à plus large échelle, et à la manière des géants de l’alimentation, les institutions passent par des centrales d’achats, des grossistes.

En Suisse, le Consortium des bibliothèques universitaires suisses, basé à l’EPFZ, traite avec les grands éditeurs pour proposer des bouquets de titres (des packages).

Pascalia Boutsiouci, sa directrice, donne quelques chiffres. «Sur 11,4 millions dépensés en 2010 pour l’achat de ressources électroniques, 6,3 ont été consacrés aux périodiques scientifiques. Nous proposons un choix de 40 packages, pour un total de 13 000 titres.» Autant de bouquets que peuvent choisir les bibliothèques, selon leurs moyens.

L’avantage? Négociant au nom de nombreux partenaires représentant donc beaucoup d’argent, ce consortium obtient parfois des rabais de 20 à 30% sur les titres auprès des éditeurs.

Ainsi, la version électronique de Nature coûte 7940 francs par an à une grande université suisse (pour une licence de site), alors que le prix catalogue est de 11 342 francs. L’inconvénient? La maison ne fait pas dans le détail. Lorsqu’une bibliothèque choisit un ou plusieurs «bouquets», il s’y trouve des titres dont elle n’a pas besoin.

Faire payer l'auteur

Enfin, il reste la possibilité de courtcircuiter les éditeurs, grâce à l’open access. Qu’est-ce que c’est? «Les publications scientifiques sont un ajout au patrimoine de l’humanité, elles devraient donc être librement accessibles à ceux qui veulent savoir, gratuitement» résume David Aymonin.

Issu de la communauté scientifique elle-même, le modèle économique est révolutionnaire. C’est le chercheur, ou, la plupart du temps, son institution via des budgets de recherche, qui paie pour être publié. La charge financière, qui se monte typiquement à environ 3000 francs, repose donc sur l’auteur, et non sur le lecteur.

L’une des séries phare dans ce domaine est la Public Library of Science (PLoS), qui possède une excellente réputation dans le monde scientifique. Mais ce modèle original ne représente, selon des estimations, que 5% de la littérature scientifique mondiale: «cela ne suffit pas à ébranler le système», juge Isabelle de Kaenel.

Toujours dans l’idée de rendre le savoir librement accessible, les institutions pratiquent l’autoarchivage: les résultats des recherches sont offerts à la communauté qui les a produits. «Le rectorat de l’Université de Genève a rendu obligatoire le dépôt des publications des auteurs de l’académie dans notre archive ouverte», détaille Jean-Blaise Claivaz.

A l’EPFL, cette opération se passe sur une base volontaire. «Sans obligation, les chercheurs ont adopté notre outil, Infoscience, et nous comptons déjà plus de 250 laboratoires utilisateurs qui ont signalé plus de 75 000 documents», note fièrement David Aymonin.

Un problème non résolu

Même avec cette palette de solutions, le problème n’est pas près d’être résolu, et de loin. Ainsi, le directeur de la bibliothèque de l’EPFL craint que des universités, trop petites pour suivre le mouvement de hausse des tarifs, entrent dans une «deuxième zone documentaire» et se coupent de la recherche de pointe.

Dans un article du 14 avril 2011, le Library Journal constate en effet que les institutions américaines, victimes de la crise, doivent «annuler des abonnements à des revues abondamment utilisées, voire essentielles, ce qui déçoit leurs usagers».

L’Université de Neuchâtel, qui couvre beaucoup de domaines malgré sa petite dimension, est en première ligne: elle n’a pas les moyens de s’offrir une licence complète à ScienceDirect, la base de données des journaux d’Elsevier.

Enfin, le personnel des bibliothèques pourrait faire les frais des augmentations incessantes des tarifs. Conscient du problème, Benoît Deveaud-Plédran considère toutefois que cette croissance ne cessera pas. «Pour la recherche, il nous faut de plus en plus d’électricité et d’ordinateurs: de même, il faut allouer davantage d’argent pour les parutions.»

En fond d’écran, sur son ordinateur portable, David Aymonin affiche une vignette qui détourne la première planche des albums d’Astérix. Le village gaulois encerclé représente la bibliothèque de l’EPFL, et les camps romains portent les noms des grands éditeurs. Il manque encore la potion magique.

* www.elsevier.com/wps/find/journalpricing.cws_home/how_we_price_journals


Quelques chiffres...

3280 fr.

L’abonnement annuel à la version papier de Nature, en 2011. En 2004, le prix était de 1635 francs. La version électronique coûte 11 342 francs, prix catalogue, pour le site d’une grande université suisse.

898 645 articles

C’est le nombre de textes publiés en 2010 dans les 5484 revues recensées par la base de données PubMed (biologie et médecine). En 2001, 541 794 articles ont paru dans 4537 journaux.

3,5 mio

En francs, la somme dépensée par l’EPFL chaque année pour ses 14 000 abonnements à des revues scientifiques.Pour les livres, la somme se monte à 600 000 francs.

+ 7,6%

La hausse moyenne du prix des abonnements attendue en 2012 pour les revues du domaine des sciences dures, selon une projection du Library Journal.





Tags: bibliothèques, science, chercheurs, coûts,

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le 22.09.2011 à 15:46
J'ai toujours travaillé dans le domaine de la recherche, dont...
 
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le 22.09.2011 à 14:00
J'ai toujours travaillé dans le domaine de la recherche, dont...
 



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