L'Hebdo;
1997-10-02 «Rien ne va plus» Les Bonnie and Clyde de la filouterie
Pour son cinquantième film, Claude Chabrol imagine une comédie grinçante sur le thème de l'argent qui pourrit le monde et rend idiot. Entretien.
Dans «Rien ne va plus», Victor (Michel Serrault) et Betty (Isabelle Huppert) hantent les congrès de province pour plumer les pigeons. Leur route croise celle de quelques blanchisseurs d'argent sale, et le jeu devient dangereux. De Sils Maria à la Guadeloupe, Chabrol s'amuse beaucoup à mettre en scène des personnages inquiétants ou ridicules, sans atteindre toutefois la force de ses derniers films («L'Enfer», «La Cérémonie»). Rencontre avec ce réalisateur cynique et gourmand.
Il y a bien longtemps que vous n'aviez plus écrit un scénario original.
Oh, la vache! Le dernier devait être un truc qui n'a pas très bien marché, «Alice ou la dernière fugue», en 1976. J'avais envie de faire un film très simple sur la place de l'argent dans la société, je voulais aussi montrer entre les deux personnages principaux des rapports sentimentaux forts mais indéfinissables. Sont-ils père et fille? Amants? Est-ce un vieux cochon qui a détourné une collégienne? Alors j'ai pris mon courage à deux mains. Ça a été très long. J'ai commencé une première mouture du scénario il y a quatre ans. Une catastrophe. Je riais comme un fou en le lisant et ma femme restait de marbre. Je me suis dit qu'il y avait quelque chose qui ne tournait pas rond. Je l'ai repris après avec les mêmes ingrédients mais en les dosant différemment.
Alors que vos derniers films étaient tragiques, «Rien ne va plus» surprend par son ton goguenard.
Je voulais essayer de faire quelque chose d'extrêmement léger, comme une bulle de savon, qui s'envole et reflète une réalité. Souvent, l'ennui avec les comédies c'est que ce sont des contes de fées.
Qu'est-ce qui vous attire chez Michel Serrault?
Je crois qu'aucun acteur au monde n'est capable d'autant d'extravagance.
Est-il encore contrôlable?
Complètement. Je trouve de plus en plus que la direction d'acteurs consiste à leur faire trouver ce qu'on veut qu'ils fassent sans le leur dire. Là, ça a été divin, il y a des intonations folles qui me ravissent.
Vos deux escrocs sont des fripouilles. Mais vous leur témoignez de la sympathie...
Victor agit comme le plus intelligent des voleurs, c'est-à-dire l'Etat. Quand une de ses victimes a 3000 francs dans son portefeuille, il n'en prend que 1000, et personne ne pense avoir été volé, car on imagine mal d'être volé à moitié. L'impôt n'a pas l'air d'un vol, parce que le fisc prend un peu moins de la moitié. Si on prenait davantage, ça commencerait à râler sec.
Vous êtes le cinéaste de la bonne bouffe. Or les plaisirs de la table semblent disparaître de vos films...
J'utilisais beaucoup le rapport à la nourriture dans les films à caractère familial, ou pour les tentatives de séduction. «Rien ne va plus» ne tient pas trop compte de la nourriture, car ce n'est pas dans un camping-car ou un hôtel à congrès que l'on peut se régaler. L'argent finit par dévorer la nourriture, ce qui est idiot, car une des bonnes façons de dépenser l'argent, c'est en mangeant bien. C'est du moins ma philosophie personnelle.
La notion du mal est au coeur de votre filmographie. Dans «Rien ne va plus», le mal apparaît sous un jour grotesque?
Parce que je crois de plus en plus que le mal est grotesque. C'est pour ça, finalement, qu'il doit être assez facile à dominer. En plus, le mal qui découle de l'argent implique une vraie stupidité.
Cette perception du mal est-elle liée à «L'oeil de Vichy», ce documentaire de montage que vous avez réalisé sur la propagande pétainiste?
«L'oeil de Vichy» a confirmé ma certitude. Les grands immondes de notre temps sont grotesques. Le plus gratiné, Hitler bien entendu, est un grotesque. Mobutu, paix à son âme, c'est un grotesque absolu. Tous ces grands méchants sont dangereux mais grotesques. Voilà pourquoi, moi qui ai horreur du sang, j'aimerais lancer une idée très originale de révolution radicale. La meilleure façon de se débarrasser des gens qui font du mal, c'est de leur donner une fessée. Oui! Vous ne croyez pas que ce serait beau? Au lieu d'imaginer de tuer Hitler, les gens de l'Intelligence Service auraient dû l'enlever. Ils l'auraient amené à Nuremberg, déculotté et lui auraient foutu une fessée! Qu'est-ce qu'il fait après? Il va se cacher... On s'épargne une guerre mondiale. Je voudrais remettre la fessée à l'honneur. Le ridicule pourrait enfin tuer à nouveau.
Que pensez-vous du cinéma documentaire?
Ce n'est pas mon moyen d'expression. J'adore la télé, je zappe comme un fada, je suis le Lucky Luke du zapping, paf! je tombe par hasard sur un documentaire japonais consacré à Velasquez. Une vraie merveille! D'une beauté! Epatant! Je suis ravi de voir ça, mais je ne me vois pas en train de le faire. J'aime bien mettre en scène des gens. Tourner un documentaire me gênerait un peu, car je serais obligé d'accumuler un matériel énorme pour obtenir les éléments significatifs, que je peux avoir tout de suite en filmant des comédiens brillants.
Le cinéma moderne n'a-t-il pas tendance à se déconnecter de la réalité?
Il en est un qui s'écarte hélas! délibérément de la réalité, c'est le grand cinéma hollywoodien. Il y a des choses innommables, comme «Independence Day». Dans ce film, il n'y a plus d'êtres humains. Même les acteurs jouent comme des robots, comme Schwarzenegger dans «Terminator». L'ordinateur fait le scénario. Ensuite on donne ce scénario à un autre ordinateur qui dessine un story board. Et il y a un contremaître qui reconstitue le story board. Les héros sont des robots, des Martiens. Des Hollywoodiens... Et puis, pour les jeunes, il y a les jeux interactifs. Plus besoin de lire «Michel Strogoff», mais on peut entrer en compétition avec lui, essayer de traverser la steppe plus vite que lui. Il faut craindre que la notion de style ne disparaisse complètement. Autrefois, les grands cinéastes hollywoodiens jouaient avec la grammaire imposée par les studios. Maintenant, ils ne peuvent plus vu que c'est la machine qui décide. Vous voyez un plan, vous fermez les yeux, vous comptez jusqu'à quatre, vous imaginez le plan suivant, vous ouvrez les yeux et vous le voyez. C'est automatique.
Propos recueillis par Antoine Duplan
«Rien ne va plus». De Claude Chabrol. Avec Isabelle Huppert, Michel Serrault, François Cluzet, Jean-François Balmer. France-Suisse, 1 h 45.
couple Betty (Isabelle Huppert) et Victor (Michel Serrault): deux filous unis par des liens mystérieux.
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