«Regardez, là, vous voyez cette crevette? Elle est vivante! Quand on a ôté le couvercle du plat, elle a bondi sur la table!», raconte Josef Billes, 57 ans, propriétaire de la Confiserie Monnier à Morat et à Berne, smartphone à la main. Passionné de gastronomie, il prend systématiquement en photo tous les plats qui lui sont servis au restaurant. La crevette en témoigne, il peut ainsi faire défiler en tout temps l’ensemble du menu dégusté au célèbre restaurant Noma, à Copenhague, par exemple: «Je garde ces photos comme source d’inspiration. Je les utilise aussi pour expliquer des techniques ou des spécialités aux apprentis.» Pour lui, ces photos sont donc des objets de collection, mais aussi des outils professionnels. «Et puis je demande toujours si le chef n’y voit pas d’inconvénient.»
Une délicatesse que David Tarnowski, étoile montante de la gastronomie romande, 16/20 au GaultMillau, apprécierait de rencontrer plus souvent. Devant ses tableaux comestibles mis en scène avec une minutie d’orfèvre, la tentation est grande, pour le client, de prendre une photo souvenir: «Mais ça me dérange, surtout quand les gens ne demandent pas l’autorisation de le faire.»
Récemment, il a donc prié une cliente de cesser de prendre des photos, ce qu’elle a mal digéré: «Quand on donne le meilleur de soi, voir les clients cliquer inopinément finit par agacer, d’autant plus que l’on ne sait pas quel usage sera fait du résultat.»
Là où Josef Billes voit une source d’inspiration, le chef de Chardonne craint plutôt la copie. La majorité des food reporters, le nom désormais couramment attribué aux photographes de plats et de nourriture, ne sont pourtant ni cuisiniers, ni espions. Amateurs plus ou moins éclairés, ils veulent garder un souvenir de leur repas.
«VOIR LES CLIENTS CLIQUER INOPINÉMENT FINIT PAR AGACER.»
David Tarnowski
Critique culinaire improvisé. Un siècle après le développement du tourisme et de la photo souvenir donnant à chacun l’illusion d’être un explorateur, l’actuelle vogue gastronomique et les prouesses des smartphones permettent à chacun de s’improviser critique culinaire sur l’internet. «Le food reporter qui dépense un montant considérable pour manger considère son repas comme un événement, explique Gianni Haver, professeur de sociologie de l’image à l’Université de Lausanne. Dans un contexte où la mémoire visuelle est trop sollicitée pour tout retenir, la photo est une forme de deuxième mémoire.»
Mais une mémoire biaisée aux yeux de David Tarnowski, qui n’a pas apprécié de retrouver sur l’internet des photos de ses plats attribuées à un autre chef, pas plus qu’il n’a goûté de voir diffusées des images ratées de ses mets.
Pour protéger l’image de ses plats, David Tarnowski a même pensé à interdire les photos dans son établissement. «Après quelques minutes déjà, l’apparence d’un plat n’est plus la même. De plus, la nourriture refroidit.» Sans parler des flashs qui peuvent incommoder d’autres clients. Si Didier de Courten, à Sierre, ou Bernard Ravet, à Vufflens-le-Château, avouent ne pas se préoccuper de ce problème, David Tarnowski n’est pas seul a s’en émouvoir. En France, le problème paraît plus aigu. Ainsi chez Ladurée, à Paris, Josef Billes s’est vu refuser le droit de prendre des photos. Une telle interdiction serait également possible en Suisse: «Si le chef le prévoit contractuellement, par un règlement ou un affichage», précise Me Philippe Gilliéron, avocat et professeur de propriété intellectuelle à l’Université de Lausanne.
Plat protégé. Sachant que le droit d’auteur protège une œuvre littéraire ou artistique ayant un caractère individuel, Philippe Gilliéron soutient que le caractère individuel d’un plat est susceptible d’être protégé, plus particulièrement au travers de la présentation qui lui est donnée. Outre le droit d’auteur, Philippe Gilliéron est d’avis qu’en tant qu’émanation de la personnalité des grands chefs, rien ne devrait leur interdire de jouir sur la présentation donnée à leur plat d’un droit à l’image, celle-ci représentant un goodwill assimilable à celui représenté par l’image pour les stars.
La tendance paraît cependant difficile à contrecarrer. Ainsi Marino Trevisani, 38 ans, photographe professionnel, prend en photo tous les plats qu’on lui sert depuis trois ans: «C’est Facebook, puis iTaste, dont je suis membre, qui m’ont donné l’impulsion. Je fais de mon mieux pour valoriser les plats, mais de toute façon, c’est le témoignage écrit qui prime.»
Ce sont pourtant bien les images qui ont valu son succès au site www.foodreporter.fr. Tout a commencé, il y a un an, par une page Facebook où quatre amis épicuriens et férus d’informatique échangeaient leurs photos et commentaires de restos: «Après un mois, il y avait déjà plus de 1000 photos d’internautes, alors on s’est dit qu’il y avait quelque chose à faire», se souvient John Karp, l’un des quatre initiants français de ce réseau social. Lancé en février 2011, celui-ci compte à présent plus de 100 000 utilisateurs qui communiquent parfois en direct pour savoir quel plat choisir dans tel établissement. «Un guide culinaire interactif» dont le succès encourage ses créateurs à développer les espaces d’annonce, les commodités payantes pour les restaurateurs et les échanges avec les utilisateurs. Avec les risques de collusion d’intérêts que cela implique. Succès oblige, John Karp prévoit également une traduction en allemand, car «le marché suisse est très intéressant, puisque nous y avons déjà quelque 5000 food reporters».
David Tarnowski risque donc fort de se trouver confronté à un nombre croissant de photographes. D’autant plus qu’un autre site se propose d’évaluer la teneur en calories d’un plat sur la base d’une simple photo. Pas plus crédible qu’une crème anti-âge, l’option peut séduire… juste après les Fêtes.
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