Avant de quitter ses fonctions pour toujours, il a voulu revenir une dernière fois sur les lieux. Des lieux de crimes: l’Afghanistan, l’Irak; 700 000 personnes décédées en Irak à cause de la guerre, des civils pour la plupart, 4,2 millions de réfugiés, 15% de la population et des traumatismes durables pour tout un peuple. Côté afghan, sept ans après l’opération Liberté immuable lancée par Washington, le pays enregistre 5 millions de réfugiés (20%), et l’espoir s’évapore. Sans parler des milliers de boys dont aucun ne rentrera indemne du front.
Mais George W. Bush part la conscience tranquille. Avec un sentiment d’inachevé, certes, mais le sens du devoir accompli. Lors de sa «visite surprise» à Bagdad, il a déclaré en conférence de presse: «La tâche n’a pas été facile, mais elle était nécessaire pour la sécurité américaine, l’espoir des Irakiens et la paix dans le monde.» N’y tenant plus, un journaliste irakien lui a alors jeté ses chaussures à la face en hurlant: «Espèce de chien!» Pour décrire cet événement, certains agenciers ont jugé bon de se fendre d’une analyse sémantique («chien est une insulte en arabe») et comportementale («le jet d’une chaussure au visage est un geste inamical dans le monde arabe»). C’est grotesque, mais l’épilogue n’est-il pas à la hauteur de ce règne ubuesque?
Soudain, nous prend l’envie de repasser le film, une dernière fois, pour comprendre comment la face du monde, convalescent de la guerre froide en 1991, a basculé dix ans plus tard sous l’impulsion manichéenne d’un chrétien évangélique conduisant une superpuissance en état d’ébriété confessionnelle. Comment ce croisé a servi les intérêts cyniques de groupes restreints (militaro-industriels, pétroliers, financiers, salafistes) qui, eux, ne considèrent pas l’ère Bush comme un échec. Les premiers se sont enrichis grâce à la guerre. Les seconds ont gagné en notoriété et obtenu ce qu’ils voulaient: au nom de la défense de la liberté, les démocraties l’ont sabordée. Au nom de la lutte contre la terreur, celle-ci a été entretenue par intérêt politique. Avec le départ de Bush, le monde se réveille d’un cauchemar de huit ans.
Il avait commencé dans la nuit du 7 au 8 novembre 2000 à Washington. J’y étais. Il faisait froid et, comme tant d’autres journalistes présents pour l’élection, nous avions fini exténués, avachis dans les canapés des QG (démocrate ou républicain), sûrs qu’Al Gore était élu. Mais vers 2 h 30 du matin, le visage de George W. Bush est soudain apparu à l’écran. Pour quelques voix en Floride, Bush l’a remporté après des semaines de recomptages et une décision de la Cour suprême. Pathétique, mais qui se doutait alors de ce qu’il adviendrait?
Le 11 septembre 2001 – autre épisode inouï – n’a pas été l’œuvre du nouvel élu, bien sûr. Mais il est responsable de la suite. Parti en Afghanistan, peu après la chute des talibans, je me souviens de l’espoir. Alors, tout était possible. L’intervention était légitime, l’aide arrivait. Mais, de retour à Kaboul en 2003, force fut de constater, comme tous les observateurs sur place, le début du désenchantement. L’aide, insuffisante, était accaparée par quelques-uns. Cette même année, le 5 février, Colin Powell brandissait à l’ONU une fiole d’anthrax pour justifier l’irrésistible – et unilatérale – intervention en Irak, accusé à Washington d’abriter des armes de destruction massive.
Le 1er mai, l’Irak de Saddam tombait. Je m’y trouvais en août-septembre juste après l’attentat contre l’ONU à Bagdad (19 août) qui a tué Sergio De Mello, le brillant haut-commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme. Je venais de l’interviewer. Ici encore, sensation irréelle. Cet attentat, cette cible, était un symptôme. Un coup d’envoi pour le chaos.
Au cours de ce séjour en Irak, je fus arrêté avec ma traductrice par des miliciens à la solde du Pentagone. Nous avons été emmenés, pistolet sur la tempe, pour interrogatoire devant les «Texans» des «services spéciaux» au Bagdad Hotel sur Saadoun Street. Ils m’ont frappé, détruit ma caméra, confisqué mes films, puis, en me relâchant, leur chef a souri: «Estimez-vous heureux, ils ont le droit de vous tuer.» On imagine ce qu’ils font aux Irakiens, songe-t-on alors. Ce qu’ils faisaient, le monde l’a appris plus tard à Abou Ghraib. Et un récent rapport du Sénat montre que ces tortures n’étaient pas le fait de brebis galeuses, mais bien des sévices organisés par l’administration Bush.
Le 13 décembre 2003, le mauvais film continue. Le fugitif Saddam est retrouvé (et filmé), hirsute barbu, au fond d’un trou. Sinistre mise en scène. Ce «Père Noël», pendu à la hâte trois ans plus tard, sera une aubaine pour la campagne de Bush de 2004. Cette année-là, en traversant les Etats-Unis, j’ai vu l’œuvre de Fox News, arme de désinformation massive. Des millions d’Américains étaient sûrs alors que Saddam était responsable du 11 Septembre. Seule la lucidité de Ben, un gars du Nevada, m’avait remonté le moral. Ben avait dit: «Ici, quand on a moins de 21 ans, l’alcool est interdit. Mais en Irak, dès 18 ans, nos enfants ont le droit de tuer des gens.» En nourrissant la peur, Bush a fini par emporter un second mandat.
En guise de morale à cette sinistre fable, retenons ceci: «W» entrera dans l’histoire comme le premier président à quitter ses fonctions en se faisant traiter de «chien» devant le monde entier et en recevant des semelles à la face.
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