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Par Patrick Vallélian - Mis en ligne le 02.03.2011 à 10:34 |
Aline Skaff est-elle au Liban? La femme de Hannibal Kadhafi qui a défrayé la chronique à Genève et dont l’arrestation a provoqué une guerre des nerfs entre Berne et Tripoli a-t-elle quitté le navire en train de couler de son colonel de beau-père? Dans la région d’Adma, un village perché sur les hauteurs de Beyrouth, les habitants redoutent de voir débarquer les parias que sont devenus les Kadhafi. Ils ne veulent ni de leurs nurses, ni de leurs enfants, ni même de la voluptueuse Aline qui avait fait carrière dans la mode avant que le fils du dictateur libyen ne succombe à ses charmes. Après ses généraux, ses diplomates, ses ministres, son infirmière ukrainienne Alina Kolotnytska, voilà que Kadhafi perd ses proches. Seuls six enfants semblent lui rester fidèles. A la vie. A la mort. Car il s’agit bel et bien d’un combat sans pitié qui se joue ces jours-ci en Libye. Le colonel, enfermé dans sa forteresse de Bab al-Azizia, peut encore diriger le dernier carré de fidèles constitué de sa garde rapprochée ainsi que de ses mercenaires. «Kadhafi est tellement têtu qu’il ne lâchera rien», analyse Souleiman Douga, un ami de Seif al-Islam. «Il préférera mourir sur place que de se rendre. Et d’être jugé. Mais il ne faut pas le sous-estimer. Il a beaucoup d’argent et peut résister plusieurs mois.» Sentant la fin se rapprocher, le dictateur a engagé une course contre la montre pour renverser la vapeur. Utilisant la carte islamiste et celle d’une nouvelle colonisation occidentale, USA en tête, il tente de convaincre les dernières tribus encore de son côté dans la région de Sabha, de se lancer dans une contre-attaque fulgurante grâce, en outre, aux 20 000 hommes encore sous ses ordres. Il a pour lui de contrôler encore le centre du pays et notamment l’aéroport de Sabha ainsi que la côte entre Tripoli et Syrthe. Une position qui lui permet de temporiser face à la montée en puissance des révolutionnaires, qui le prennent en tenaille. Kadhafi est entré également en contact avec les tribus qui se sont tournées contre lui pour essayer de trouver un accord. Autre piste: celui qui a déclaré le djihad à la Suisse veut utiliser la même carte pour sauver son trône. Ses fils Saadi et Seif al-Islam ont contacté plusieurs muftis en Syrie, en Arabie saoudite et en Egypte afin de les convaincre de décréter une fatwa de guerre sainte contre ceux qu’ils décrivent comme des envahisseurs prêts à faire du mal à leur pays. La Libye victime? Seif, le réformiste devenu guerrier avec sa kalachnikov, a également contacté plusieurs capitales occidentales, dont Vienne, pour leur expliquer que la Libye était victime d’une menace islamiste. Tous les gouvernements ainsi que les religieux contactés ont eu la même réponse: on ne discute pas avec un régime de boucher qui massacre ses populations. Vienne a également fait savoir à Seif al-Islam qu’on y était déçu de l’avoir vu haranguer les foules depuis un char. Et si Tripoli tombait? Kadhafi étudie des plans B. Il serait en discussion avec les Russes pour que ces derniers accueillent sa famille. La Syrie est également évoquée. Ou Cuba. «La Suisse serait aussi prête à lui offrir un refuge dans nos montagnes, au milieu d’un couloir à avalanche», lance, vachard, un diplomate suisse au Moyen-Orient. Manière de dire que celui qui voulait démanteler la Confédération ne trouvera aucun refuge en Occident, malgré sa fortune en dizaine de milliards de dollars. Autre option: se cacher au sein de sa propre tribu des Kadhafiyas dans le centre du pays. Le colonel sait que parmi les siens, il sera protégé et il pourra tenter de reconquérir la Libye, grain de sable par grain de sable. «Kadhafi est fini. Son régime est tombé», constate Tarik Yousef, politologue d’origine libyenne à l’université étatique de Dubaï, que nous avons rencontré à Doha. «Mais sa force de nuisance est encore très importante. Il peut très bien faire plonger le pays dans une guerre civile sanglante. Il a d’ailleurs bombardé la banlieue de Tripoli ces derniers jours pour repousser les insurgés qui veulent attaquer son palais. Prise en tenaille, la capitale est devenue un champ de bataille. Les gens se terrent chez eux, de peur des violences.» Depuis Benghazi, Mohammed est inquiet. «La situation est très tendue», explique cet ingénieur dans la pétrochimie. «Il y a trop d’hommes armés dans le coin. Trop de barbus et d’enturbannés qui jouent les caïds dans la ville. Je m’inquiète pour l’avenir.» Qui après lui? Et, justement, qui après Kadhafi, dont les avoirs ont été gelés par les Occidentaux et qui fait l’objet d’une enquête de la justice internationale? A Benghazi la frondeuse, un gouvernement d’union nationale a vu le jour. Il devrait assurer la transition. Des noms circulent pour succéder au colonel. Ceux de Shoukri Ghanem, ancien premier ministre et actuel président de la compagnie nationale de pétrole (NOC), d’Ibrahim Abdulazziz Sahed, président du Front national du salut, le principal parti d’opposition et ancien général; de Hadi Schalouf, un avocat exilé en France, ou encore du général Djalout. «Il a fait la révolution de 1969 avec Kadhafi avant d’être écarté du pouvoir», indique Tarik Yousef. «C’est un homme intelligent. Il peut assurer la transition. Comme le général Tantawi en Egypte. Il devrait éviter que le pays tombe dans le chaos. Et la seule force qui en a les moyens, c’est l’armée.» De toute manière, poursuit le politologue libyen, le nouveau gouvernement qui sera issu de la révolution devra recevoir le feu vert des Occidentaux. «Ils veulent plus que jamais des gens qu’ils connaissent, à qui ils peuvent faire confiance. Ils ne veulent plus d’un Kadhafi, imprévisible. En outre, les Occidentaux voudront éviter à tout prix une guerre civile. Les Kadhafi ont tellement commis de crimes que certains seraient tentés de faire leur justice eux-mêmes.» Raison pour laquelle l’islamiste Ibrahim Abdulazziz Sahed a pris contact avec le président américain Obama pour le rassurer. Il n’y aura pas d’émirats islamistes aux portes de l’Europe. Dans sa réponse, le président US lui a déclaré que Washington fera tout son possible pour limiter la nuisance du clan Kadhafi. C’est notamment pour cela qu’elle a déplacé des forces militaires dans la région alors que le monde arabe et surtout l’Afrique jouent à l’autruche. Ni Alger, ni Damas, ni Riyad n’ont pris position concernant la fin sanglante du colonel de Tripoli. Pire, de nombreux pays de l’Afrique, du Sahel au Sénégal, redoutent la chute du régime Kadhafi, lui qui a arrosé les gouvernements de région à coups de milliards de pétrodollars. Des milliards qui ont remplacé les programmes de développement occidentaux qui ont fondu comme neige au soleil. La présence de mercenaires africains aux côtés du colonel prouve également que ce dernier a financé largement de nombreux foyers d’instabilité en Afrique. A commencer par le Darfour ou le Niger. Quant à la Libye de demain, elle se met en place. Mais la tâche sera immense, le pays repartant de zéro. «En 42 ans de règne, Kadhafi n’a rien fait», analyse Tarik Yousef. «Il n’a fait qu’appauvrir son peuple. Kadhafi gérait la rente pétrolière en dépensant sans compter. Ce n’était que du gaspillage. Son bilan est catastrophique. L’analphabétisme est important. Il n’y a pas de système de santé, pas de justice. En fait, les tribus géraient l’ordre.» Bref: l’Etat n’a jamais existé sous Kadhafi. Car l’Etat, finalement, c’était Kadhafi, conclut Tarik Yousef.
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